Ce coup-ci, Mat était prêt. Et il leur avait montré ce qu’il valait.
Suivi par ses amis, le jeune flambeur entra dans un couloir où de la fumée s’accrochait à la voûte. Sur le sol, on retrouvait les étranges écailles.
Un peu plus tard, quand ils pénétrèrent dans une des salles où de la brume montait des coins, le jeune flambeur commença à respirer presque normalement. Et ce même si son orbite lui faisait aussi mal que l’entrejambe d’un cheval récemment castré.
Il s’arrêta au centre de la salle puis repartit. Il avait demandé un chemin direct, et c’était ce qu’il aurait. Pas de détours ni de retours en arrière, cette fois.
— Par le sang et les cendres ! jura-t-il quand une idée lui traversa soudain l’esprit.
— Que se passe-t-il ? demanda Thom.
— Mes dés ! J’aurais dû exiger de les récupérer !
— Nous savons que tu peux nous guider sans eux…
— Aucun rapport ! Je les aime, moi, ces dés !
Mat tira sur son chapeau et sonda le couloir. Avait-il vraiment capté un mouvement ? Très loin devant, après une enfilade d’au moins dix salles. Non, ce devait être un jeu de lumière sur la brume…
— Mat, fit Noal, j’ai déjà dit que ma maîtrise de l’ancienne langue n’est plus ce qu’elle était. Pourtant, je crois avoir compris ton dialogue avec les renards. Ce pacte que tu as conclu…
— Oui ? demanda distraitement le jeune flambeur.
Donc, il avait de nouveau utilisé l’ancienne langue ? Que la Lumière le brûle ! Et qu’avait-il donc vu, dans le lointain ?
— À un moment, tu as dit que les renards n’auraient pas le droit de nous assommer, de nous tuer ou un truc dans ce genre.
— Exact.
— Tu as dit « renards », Mat. Tu as déclaré que ces « maudits renards » n’auraient pas le droit…
— Et ils nous laissent passer.
— Oui, insista Noal, mais les autres ? Les Aelfinn ? Si les renards doivent nous ficher la paix, les serpents sont-ils tenus de faire de même ?
Dans le lointain, les « jeux de lumière » se révélèrent être des silhouettes armées d’épées de bronze à la lame incurvée. Des grandes créatures, vêtues de plusieurs couches de vêtements jaunes, leurs cheveux noirs raides hérissés sur le crâne. Il y en avait des dizaines, qui se déplaçaient avec une grâce surnaturelle, les yeux rivés devant elles. Des yeux aux pupilles verticales.
Par le maudit sang et les fichues cendres !
— Courez ! cria Mat.
— Dans quelle direction ? demanda Noal.
— N’importe laquelle, tant que ça nous éloigne de ces créatures !
55
Celui qu’on laisse en arrière
Une explosion fit trembler le couloir puis l’ensemble de la structure. Titubant, Mat dut s’appuyer contre un mur pour ne pas tomber. De l’ouverture, derrière le petit groupe, jaillirent de la fumée et des éclats de roche.
Mat baissa la tête et regarda Noal et Thom, Moiraine serrée contre lui, combler la courte distance qui les séparait.
Sa torche jetée, Noal avait sorti un tambourin pour essayer d’étourdir les Aelfinn. La manœuvre ayant échoué, Mat était passé aux choses sérieuses, à savoir les fleurs nocturnes et les cylindres explosifs.
Ces cylindres faisaient un massacre. Dans les couloirs, des cadavres déchiquetés gisaient un peu partout, leur peau brillante déchirée et une fumée méphitique montant de leur sang.
Mais d’autres serpents sortaient des salles et des niches et avançaient malgré la fumée. S’ils marchaient sur deux jambes, ces fichus Aelfinn ondulaient et sifflaient comme les maudits reptiles qu’ils étaient.
Le cœur battant la chamade, Mat emboîta le pas à Thom et à Noal, qui lui étaient passés devant.
— Ils nous suivent toujours ! lança le vieil homme.
— Qu’est-ce que tu croyais ? railla Mat en rattrapant ses compagnons. Ces serpents sont sacrément rapides !
Les fugitifs déboulèrent dans une nouvelle salle identique aux précédentes. Des murs pas tout à fait droits, des écailles sur le sol, de la brume montant des coins… Mais toujours pas d’ouverture triangulaire au milieu. Maudites cendres !
Ashandarei serrée dans ses paumes moites, Mat étudia les trois couloirs qu’ils pouvaient prendre. Impossible d’utiliser le truc précédent qui consistait à aller et venir entre les deux mêmes salles. Pas avec les Aelfinn à leurs trousses.
Eh bien, le moment était venu d’invoquer sa chance. Fermant son œil unique, Mat se prépara à tourner sur lui-même.
— Il faut continuer à bouger ! cria Noal. (Immobile sur le seuil, il sautait néanmoins nerveusement d’un pied sur l’autre) Mat, si ces serpents nous rattrapent…
Mat les entendait, derrière eux, sifflant et criant.
Il choisit une direction et courut.
— Lance un autre cylindre ! lui cria Thom.
— C’était le dernier… Et il ne nous reste plus que trois fleurs nocturnes.
Le sac de Mat était dangereusement léger…
— La musique ne fait rien à ces reptiles, dit Noal en jetant son tambourin. Ils sont trop furieux pour être étourdis.
Mat embrasa une fleur nocturne avec une « allumette » et la jeta par-dessus son épaule.
Après avoir traversé une autre salle, le jeune flambeur et ses amis en sortirent par le premier couloir qui se présenta.
— Fiston, dit Thom, je n’ai pas la moindre idée du chemin à prendre. Nous sommes perdus.
— J’ai choisi toutes les directions au hasard…
— Mais sans pouvoir retourner en arrière. Alors que c’est probablement l’option que ta chance nous indiquerait.
La fleur nocturne explosa, le souffle et le bruit se répercutant dans tous les couloirs. Mais c’était beaucoup moins impressionnant qu’avec les cylindres…
Mat jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et vit de la fumée et des gravats voler dans le couloir.
Le feu ralentissait les Aelfinn, mais les plus téméraires ne tardaient pas à braver la fumée.
— On pourrait négocier, avança Thom, à bout de souffle.
— Ils ont l’air trop méchants, objecta Noal.
— Mat, tu as dit qu’ils savaient au sujet de ton œil. Ils ont répondu à une question liée à ce qui vient de t’arriver ?
— Ils m’ont averti que je devrais « donner » la moitié de la lumière du monde, répondit Mat, le crâne toujours en feu. Je ne voulais pas le savoir, mais ils me l’ont dit quand même.
— Qu’ont-ils raconté d’autre ? demanda Thom. Quelque chose qui pourrait ressembler à un indice ? Comment es-tu sorti ?
— Ils m’ont jeté dehors !
Les fugitifs traversèrent une nouvelle salle – sans ouverture triangulaire –, et la quittèrent par le couloir de gauche. Un peu plus tôt, Thom ne s’était pas trompé : ils auraient dû revenir sur leurs pas. Mais c’était impossible, avec une armée de vipères aux trousses.
— Ils m’ont éjecté via le portique du royaume des Aelfinn. (Le jeune flambeur dut reprendre son souffle.) Celui qui donnait sur les sous-sols de la Pierre de Tear.
— Nous devrions essayer de le trouver, proposa Thom. Ta chance, Mat ! Fais en sorte qu’elle nous conduise dans le royaume des Aelfinn.
Eh bien, au fond, c’était une idée comme une autre…
— D’accord, fit le jeune flambeur.
Il ferma son œil unique et tourna sur lui-même.
Puis il désigna une direction avant de rouvrir l’œil droit.
Il tendait le bras directement sur la meute d’Aelfinn, dans le couloir d’où ils venaient.
— Par le sang et les cendres !
Mat pivota sur lui-même et s’engagea au hasard dans un couloir.
Thom le suivit, mais il semblait très fatigué. Mat aurait pu le soulager un moment en portant Moiraine, mais dans son état, le trouvère était incapable de se battre.