Comme Birgitte, des siècles plus tôt, les Aelfinn finiraient par les avoir à l’usure.
Dans la salle suivante, Thom fut obligé de s’arrêter, les jambes flageolantes, mais il parvint à ne pas lâcher Moiraine. Comme toutes les autres, celle salle donnait sur quatre couloirs. Mais le seul qui importait conduisait tout droit sur les serpents. Bref, ils ne pourraient pas l’emprunter.
— On ne gagne pas à ce jeu, haleta Thom. Même en trichant, c’est impossible.
— Thom…, fit Mat, alarmé.
Il tendit son ashandarei au trouvère et prit Moiraine dans ses bras. Elle était si légère… Une chance, parce que sinon, Thom n’aurait jamais tenu si longtemps.
Noal regarda ses deux compagnons, puis il sonda le couloir. Les Aelfinn seraient bientôt là.
Le vieil homme chercha le regard du jeune flambeur :
— Donne-moi ton sac. Je vais avoir besoin des fleurs nocturnes.
— Mais…
— Ne discute pas !
Noal tendit un bras et s’empara d’une des fleurs nocturnes à la mèche particulièrement courte. L’embrasant, il jeta l’arme improvisée dans le couloir.
Les Aelfinn étaient si près que Mat les entendit beugler et siffler quand ils virent le feu d’artifice.
L’explosion suivit, des étincelles jaillissant hors du couloir pour éclairer la salle obscure. Quand l’une d’elles approchait trop d’une colonne de brume, celle-ci reculait et s’écartait pour l’éviter.
L’air empestait la fumée et le soufre.
Mat sentit que son orbite recommençait à le torturer.
— Mat, donne-moi le sac, dit Noal.
— Que veux-tu faire ? demanda le jeune flambeur, les oreilles bourdonnant encore après l’explosion.
Noal sortit du sac la dernière fleur nocturne.
— Tu le vois comme moi, Mat, nous avons besoin de temps. Tu dois t’éloigner assez de ces vipères pour pouvoir revenir sur tes pas. (Noal désigna un des couloirs.) Ces corridors sont étroits. Parfaits pour un goulet d’étranglement. Un homme posté là-dedans devrait affronter un ou deux serpents à la fois, pas davantage. Avant de succomber, il tiendrait quelques minutes.
— Noal, dit Thom, tu ne peux pas faire ça.
Plié en deux, les mains sur les genoux, le trouvère s’était adossé à un mur, la lance de Mat à côté de lui.
— Si, et je vais le faire !
Noal alla se camper à l’entrée du couloir dont débouleraient bientôt les Aelfinn.
— Thom, tu n’es pas en état de te battre. Mat, tu es le seul dont la chance trouvera la sortie. Donc, aucun de vous ne peut rester. Moi, si.
— Si tu fais ça, tu ne partiras jamais d’ici, lâcha Mat, sinistre. Dès que nous aurons fait demi-tour, ce maudit endroit nous enverra quelque part ailleurs…
Ses traits parcheminés pleins de détermination, Noal soutint le regard de son jeune ami.
— J’en ai conscience. Un prix, Mat… Nous savions que ce lieu maudit en exigerait un. Tu sais, j’ai vu beaucoup de choses et j’en ai fait encore plus. Plus d’une fois, je me suis cru au bout du rouleau, mon ami. Cet endroit est aussi bon qu’un autre pour finir en beauté.
Mat se leva, reprit Moiraine à Thom et salua Noal avec tout le respect qu’il méritait.
— En route, Thom.
— Mais…
— En route ! cria Mat en se dirigeant vers l’entrée d’un couloir.
La torche du jeune flambeur dans une main et sa lance dans l’autre, le trouvère hésita, puis il lâcha un juron et suivit le mouvement.
Épée courte au poing, Noal avança dans son couloir. Dans la fumée, des silhouettes s’agitaient.
— Mat ! appela-t-il en regardant par-dessus son épaule.
Le jeune flambeur fit signe à Thom de filer, puis il se retourna.
— Si tu rencontres un gars du Malkier, fit Noal, dis-lui que Jain l’Explorateur est mort dignement.
— Je le ferai, Jain, promit Mat. Puisse la Lumière briller pour toi.
Noal fit face aux Aelfinn et Mat s’éloigna. Une explosion signala que la dernière fleur nocturne venait d’éclore.
Alors, Noal poussa un cri de guerre – dans une langue que le jeune flambeur n’avait jamais entendue.
Suivant Thom, Mat entra dans une nouvelle salle. Le trouvère pleurait, mais lui retint ses larmes. Noal allait mourir honorablement. Jadis, Mat aurait jugé une telle pensée ridicule. À quoi servait l’honneur, quand on était mort ? Mais dans sa tête, il gardait trop de souvenirs de soldats pour ne pas avoir changé d’avis. D’autant plus qu’il avait côtoyé, ces derniers temps, beaucoup d’hommes qui combattaient et versaient leur sang pour l’honneur.
Il ferma son œil unique et pivota sur lui-même, le poids de Moiraine manquant le déséquilibrer. Après avoir choisi une direction, il rouvrit l’œil et constata qu’elle les ramènerait en arrière, comme prévu.
Il avança, Thom sur les talons.
Au bout du couloir, ils ne débouchèrent pas dans la salle où ils avaient laissé Noal. Au contraire, cette pièce était ronde et remplie de colonnes jaunes en forme d’entrelacs de lierres géants – avec une niche cylindrique au centre de chacune. Des lampes à pied en spirale diffusaient une lumière blanche et le sol était carrelé de lignes blanches et jaunes disposées en cercles concentriques. Ici, l’air empestait la peau de serpent séchée.
Matrim Cauthon, tu n’es pas un héros. Le héros, c’est le type que tu as laissé en arrière. Que la Lumière brille sur toi, Noal !
— Et maintenant ? demanda Thom.
Comme il semblait avoir récupéré, Mat lui rendit Moiraine et récupéra sa lance. Dans cette salle, il n’y avait que deux issues. Pourtant, Mat ferma l’œil droit et tourna sur lui-même. Sa chance lui désigna le couloir opposé à celui qu’ils avaient emprunté.
Ils s’y engagèrent. Dans ce corridor, les fenêtres donnaient sur la jungle. De temps en temps, Mat aperçut les trois flèches – dans l’une d’elles, où ils étaient quelques instants plus tôt, Noal versait son sang pour eux.
— C’est ici que tu as eu tes réponses, pas vrai ? devina Thom.
Le jeune flambeur acquiesça.
— Tu crois que je pourrais en obtenir, Mat ? Trois questions. Toutes les réponses qu’on cherche…
— Tu ne voudrais pas les entendre, ces réponses… (Mat inclina son chapeau un peu plus vers la gauche.) Crois-moi, tu ne voudrais pas… Ce ne sont pas des réponses, mais des menaces. Nous…
Thom s’arrêta net. Dans ses bras, Moiraine avait bougé. Puis elle soupira, les yeux encore fermés. Mais ce ne fut pas ça qui pétrifia le jeune flambeur.
Devant eux, il venait de voir une nouvelle salle jaune circulaire. Et au centre se dressait un portique distordu. Ou du moins, ce qu’il en restait.
Mat courut vers la pièce. Avisant sur le sol des fragments de pierre rouge, il lâcha sa lance, s’agenouilla, en ramassa quelques-uns et les porta à hauteur de son œil. Le portail avait été désagrégé par une explosion incroyablement puissante.
À l’entrée de la salle, Thom s’accroupit, Moiraine bougeant toujours entre ses bras. Le trouvère semblait épuisé…
Aucun des deux hommes n’avait de paquetage. Mat avait donné le sien à Noal et celui de Thom était resté en arrière.
Et dans cette salle, il n’y avait pas de sortie.
— La Lumière brûle ce maudit endroit ! cria Mat.
Enlevant son chapeau, il sonda les ténèbres, au plafond.
— Vous aussi, les serpents et les renards, que la Lumière vous carbonise ! Et que le Ténébreux s’empare de vous. Noal et mon œil, ce n’est pas un prix suffisant ? Pour vous, c’est beaucoup trop ! La vie de Jain l’Explorateur, ce n’est pas assez pour vous apaiser, tas de monstres ?
Les paroles de Mat se perdirent dans le vide et n’obtinrent pas de réponse. Moiraine dans ses bras, le vieux trouvère ferma les yeux. Un homme brisé, battu, liquidé… Les manches de sa veste brûlées, il avait les mains couvertes de cloques – le prix de la liberté de l’Aes Sedai.