Désespéré, Mat regarda autour de lui. À tout hasard, il essaya son truc, pivotant sur lui-même. Quand il rouvrit l’œil, sa main désignait le centre de la salle. Le portail détruit…
À cet instant précis, il sentit l’espoir mourir au fond de son cœur.
— C’était bien essayé, fiston, dit Thom. Nous n’avons pas à rougir. On aurait pu s’en tirer plus mal.
— Je refuse d’abandonner, dit Mat, repoussant le découragement qui l’envahissait. Nous… Nous allons rebrousser chemin, et retrouver l’endroit situé entre le royaume des Aelfinn et celui des Eelfinn. Le pacte stipule que ce passage-là doit rester ouvert. On le franchira et on sortira d’ici, Thom ! Plutôt que crever dans ce piège, je préférerais que la Lumière me brûle ! Et tu me dois au moins deux chopes !
Thom leva les paupières et sourit, mais il ne se leva pas. Il secoua la tête, faisant onduler sa moustache, puis baissa les yeux sur Moiraine…
… Qui ouvrit les siens et souffla :
— Thom… Je pensais bien avoir entendu ta voix…
Celle de Moiraine ramena Mat à des jours révolus. Un passé si lointain… Des Âges et des Âges…
Moiraine tourna les yeux vers lui.
— Mat… Ce cher Matrim… Je savais que tu viendrais à mon secours. Pour vous deux, j’en étais sûre. J’aurais voulu que vous ne le fassiez pas, mais c’était impensable…
— Repose-toi, Moiraine, murmura Thom. On sera sortis d’ici en deux pincements de corde de harpe.
Mat regarda l’Aes Sedai impuissante entre les bras du trouvère.
— Que la Lumière me brûle ! Ça ne finira pas comme ça, parole de Matrim Cauthon !
— Ils arrivent, fiston, dit Thom. Je les entends.
Mat sonda le couloir unique et vit ce que le trouvère avait entendu. Les Aelfinn avançaient, reptiliens et mortels. Ils souriaient, dévoilant les crochets qui leur tenaient lieu d’incisives. Sans ça, on aurait pu les prendre pour des humains. N’étaient leurs yeux fendus verticalement…
Ils avançaient souplement, avides et conquérants.
— Non, souffla Mat. Je vais trouver une solution.
Réfléchis, tête de pioche ! Il doit y avoir un moyen de sortir. Comment as-tu fait, la dernière fois ?
Noal avait posé cette question. Parfaitement inutile.
Désespéré lui aussi, Thom décrocha sa harpe de son dos. Puis il joua un air que Mat reconnut dès les premières notes : Les Doux Murmures de demain. Une mélodie très triste en l’honneur des hommes morts au combat.
Triste et superbe…
Bizarrement, cette musique sembla calmer les Aelfinn. Ils ralentirent, comme étourdis, et ceux des premiers rangs titubèrent au rythme de la mélodie. Ils savaient ! Thom jouait pour ses propres funérailles…
— Je ne sais pas comment je suis sorti la dernière fois, murmura Mat. J’étais inconscient. Je me suis réveillé pendu, mais Rand m’a sauvé.
Il porta une main à sa cicatrice. Les réponses données alors par les Aelfinn ne menaient à rien. Désormais, il savait tout au sujet de la Fille des Neuf Lunes et de la « moitié de la lumière du monde ». Même chose pour Rhuidean. Tout était logique. Pas de lacune. Plus de questions…
Sauf que…
Que t’ont donné les Eelfinn ?
— Si je pouvais choisir, dit Mat, les yeux rivés sur les serpents qui approchaient, je voudrais que soient comblés tous ces trous, dans ma mémoire.
Les Aelfinn glissaient presque sur le sol, ce tissu jaune maladif enroulé autour de leur corps. Dans l’air, la musique de Thom tourbillonnait.
Certains de tenir leurs proies, les serpents ne se pressaient pas.
Les deux premiers brandissaient une épée de bronze à la lame rouge de sang. Pauvre Noal.
Thom se mit à chanter :
Mat écouta et des souvenirs se réveillèrent dans sa tête. La voix du trouvère l’emporta vers un passé qui lui semblait lointain. Le sien et celui d’hommes qu’il ne connaissait pas et ne connaîtrait jamais. Des jours où il était mort, des jours où il avait vécu, des jours où il s’était battu…
Des jours où il avait gagné.
— « Si je pouvais décider, je m’arrangerais pour remplir ces trous… », souffla-t-il. C’est ce que j’ai dit à l’époque. Obligeants, les Eelfinn m’ont rempli de souvenirs qui ne m’appartiennent pas.
Les yeux de nouveau fermés, Moiraine souriait en écoutant la prestation de Thom. Au début, Mat avait cru que le trouvère jouait pour les Aelfinn. À présent, il se demandait si ce n’était pas pour Moiraine. Une dernière chanson mélancolique pour un sauvetage raté.
— Je voulais que ces trous soient comblés, répéta Mat. Alors, ils m’ont donné des souvenirs. C’était mon premier présent.
— J’ai demandé quelque chose d’autre, continua Mat. Être libéré des Aes Sedai et du Pouvoir. Pour ça, ils m’ont offert le médaillon. Un autre cadeau.
— Et… Et j’ai demandé autre chose. J’ai dit que je voulais être loin d’eux et retourner à Rhuidean. Or, les Eelfinn ont accédé à toutes mes demandes. Des souvenirs pour remplir les trous. Le médaillon contre le Pouvoir…
Et quoi ? Ils l’avaient renvoyé à Rhuidean pour qu’il y soit pendu. Mais la pendaison était un prix à payer, pas un cadeau.
— Ils m’ont donné quelque chose d’autre !
Mat baissa les yeux sur l’ashandarei qu’il serrait entre ses mains. Dans le couloir, les serpents sifflaient plus agressivement.
Ces mots étaient gravés sur la lance. Alors que deux corbeaux ornaient la lame, le manche portait des inscriptions dans l’ancienne langue.
Pourquoi les serpents lui avaient-ils donné l’ashandarei ? Il ne s’était jamais posé la question. Mais une chose était sûre : il n’avait pas demandé une arme.
Le jeune flambeur frissonna.
Non, je n’ai pas demandé une arme, mais un moyen de sortir. Et ils me l’ont donné.
Thom s’attaqua aux derniers vers de la chanson :
Mat orienta la lance vers le mur et l’enfonça dedans, la pointe se fichant dans la pierre qui n’en était pas. De la lumière jaillit tout autour, tel du sang qui fuse d’une artère sectionnée.
En criant, le jeune flambeur appuya plus fort sur l’arme. Alors, un océan de lumière déferla de la « blessure ».
Il inclina l’ashandarei et fit l’équivalent d’une incision. Puis il coupa dans l’autre sens, dessinant un grand triangle de lumière, la pointe inclinée vers le bas.
Les Aelfinn qui venaient d’entrer, menaçant Thom, reculèrent en sifflant, sans doute à cause de la lumière.