Mat acheva son œuvre en dessinant une ligne ondulée qui traversait le triangle. Ébloui par la lumière, il ne voyait presque plus rien, mais il distingua quand même ce qui se passait. La partie du mur comprise dans le triangle disparut, révélant une issue blanche qui semblait… découpée dans une masse d’acier.
— Eh bien, je…, marmonna Thom en se levant.
Les Aelfinn crièrent de fureur, leur voix grotesquement haut perchée. Une main en visière, ils entrèrent dans la salle, épée de bronze serrée dans leur poing libre.
— Thom, sors avec Moiraine ! cria Mat.
Il se tourna pour faire face aux Aelfinn et, avec l’embout lesté de fer, écrasa le visage du premier.
— File !
Thom se leva, Moiraine dans les bras, et regarda le jeune flambeur.
— File ! répéta Mat.
Presque distraitement, il écrasa le bras d’un autre serpent.
Thom franchit l’ouverture triangulaire et disparut.
Souriant, Mat virevolta au milieu des Aelfinn, son ashandarei faisant une moisson de têtes, de jambes et de bras écrabouillés. Les serpents étaient nombreux, mais la lumière du jour les ralentissait, même si leur haine restait aussi vive.
D’un fauchage précis, Mat renversa la première rangée – une nouvelle variante de jeu de quilles. Derrière, d’autres créatures tombèrent, formant un gros tas de membres et de torses d’où montaient des sifflements rageurs. Furieux, des Aelfinn tentèrent de piétiner leurs semblables pour atteindre l’homme à la lance noire. La plupart s’emmêlèrent les pinceaux et tombèrent.
Mat recula et salua les vaincus en touchant le bord de son chapeau.
— Eh bien, on dirait qu’on peut gagner à ce jeu, tout compte fait. Dites merci aux renards pour la clé qu’ils m’ont fournie. Ah, j’oubliais : vous pouvez tous aller rôtir dans une fosse à feu, tas de fils de chèvre et de poux crasseux courant sur le dos d’un cochon ! Je vous souhaite une très mauvaise journée !
En tenant son chapeau pour ne pas le perdre, Mat franchit d’un bond le portail.
Autour de lui, tout devint blanc.
56
Quelque chose cloche
Quand elle entendit toquer à un poteau, à l’extérieur de sa tente, Egwene leva la tête des documents qu’elle examinait et invita son visiteur à entrer.
Gawyn se glissa entre le rabat et la toile. Renonçant à ses beaux atours, il portait un pantalon marron et une chemise d’une nuance plus claire. Une cape-caméléon pendait dans son dos. Grâce à elle, il se fondait dans n’importe quel environnement. Pour sa part, Egwene rayonnait dans une robe vert et bleu très régalienne.
La cape du jeune homme bruissa quand il s’assit en face de la jeune dirigeante.
— L’armée d’Elayne est en train d’arriver.
— Parfait, fit Egwene.
Gawyn hocha la tête, mais il était troublé.
La boule d’émotions engendrée par le lien était vraiment très utile. Si Egwene avait connu plus tôt la dévotion qu’éprouvait cet homme pour elle, elle l’aurait pris pour Champion des semaines plus tôt.
— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle, délaissant la paperasse.
— Aybara… Il n’a pas accepté de te rencontrer.
— Elayne m’a prévenue qu’il serait… rétif.
— Je crois qu’il prendra le parti d’al’Thor… Il suffit de voir comment il a dressé son camp – très à l’écart de tous les autres. Et il a tout de suite envoyé des messages aux Teariens et aux Aiels. Il a une bonne armée, très puissante. Avec des Capes Blanches dans ses rangs.
— En quoi ça laisse penser qu’il se ralliera à Rand ? Au contraire…
— Eh bien, il n’a pas l’air d’avoir envie de prendre notre parti. Egwene, le chef des Fils, c’est Galad.
— Ton frère ?
— Oui… C’est terrible. Toutes ces armées, avec tant d’allégeances différentes, massées les unes à côté des autres. Aybara et ses troupes risquent d’être l’étincelle qui mettra le feu aux poudres.
— Quand Elayne sera là, ça ira mieux.
— Egwene, et si al’Thor ne venait pas ? Imagine qu’il ait monté ce coup pour aller faire ce qu’il veut très loin d’ici.
— Pourquoi aurait-il ourdi une machination pareille ? demanda Egwene. Il a déjà prouvé qu’il peut être introuvable, quand ça l’arrange. (Elle secoua la tête.) Gawyn, il sait qu’il ne doit pas briser ces sceaux. Une part de lui en a conscience, en tout cas. C’est peut-être pour ça qu’il m’a informée de son projet. Afin que j’organise la résistance pour le convaincre de renoncer.
Gawyn acquiesça sans discutailler ni se plaindre. Egwene n’en revenait pas qu’il ait tant changé. Aussi passionné qu’avant, mais beaucoup moins… corrosif. Depuis la terrible nuit, avec les tueurs, il avait même pris le pli d’obéir à la Chaire d’Amyrlin. Pas comme un domestique, mais à la manière d’un partenaire soucieux que les choses aillent comme elle le voulait.
Un merveilleux changement… Et d’une grande importance, puisque le Hall de la Tour semblait résolu à reprendre à Egwene le droit exclusif de traiter avec Rand.
Dans la pile de documents, sur le bureau, il y avait toute une série de lettres de représentantes donnant « humblement » leur avis sur la question.
Mais ces femmes communiquaient avec elle au lieu d’outrepasser son autorité. C’était une bonne chose, et Egwene ne pouvait pas se permettre de les ignorer. Au contraire, elle devait continuer à leur faire croire que leur coopération était bienvenue.
Un équilibre si précaire…
— Bien, dans ce cas, allons à la rencontre de ta sœur.
Gawyn se leva souplement. Les trois anneaux qu’il portait autour du cou, accrochés à une chaîne, tintinnabulèrent quand même. Egwene ne lui avait pas encore demandé d’où il tenait ces bijoux, et il n’en avait pas dit un mot jusque-là.
Alors qu’il écartait le rabat pour elle, la jeune dirigeante sortit de la tente d’un pas gracieux.
Dehors, le soleil de la fin d’après-midi disparaissait derrière des nuages gris. Sur le périmètre du camp, les soldats de Bryne s’échinaient à ériger une palissade. L’armée du général avait beaucoup grossi, ces dernières semaines. Du coup, elle dominait toute la partie orientale de la grande prairie bordée par une forêt qu’on appelait jadis le champ de Merrilor.
Merrilor n’était pas une personne, mais une tour-forteresse en ruine qui se dressait dans le nord du site, couverte de mousse et presque enfouie sous la végétation.
La tente d’Egwene était située sur une élévation d’où elle pouvait observer les autres camps.
— Celui-là n’est-il pas nouveau ? demanda-t-elle en désignant une petite force qui s’était installée au pied des ruines.
— Une troupe indépendante…, répondit Gawyn. Des fermiers, pour l’essentiel. Pas une véritable armée, en tout cas. La plupart des hommes n’ont pas d’épée. Des fourches, des haches de bûcheron… Je suppose que c’est al’Thor qui les envoie. Ils sont arrivés hier et ils vont et viennent partout.
— Bizarre…, souffla Egwene.
Ces hommes semblaient venir d’un peu partout. Équipés de tentes dépareillées, ils semblaient ne pas trop savoir comment dresser un camp. Mais ils étaient entre cinq et dix mille.
— Étrange, oui, approuva Gawyn.
Tournant la tête, Egwene vit que des colonnes entières se déversaient de plusieurs portails, non loin de là. Au-dessus des hommes en rangs impeccables, le lion d’Andor flottait fièrement. Un petit groupe en rouge et blanc s’était écarté des autres pour se diriger vers le camp d’Egwene. L’étendard de la reine flottait au-dessus de cette délégation.
Gawyn accompagna Egwene, traversant les herbes jaunies pour aller accueillir la reine d’Andor.