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Il y avait pire. Le M’Hael avait fait toute une affaire de l’accession de Mezar au rang d’Asha’man. D’ailleurs, c’était le Dragon en personne qui l’avait nommé. Jusque-là fervent partisan de Logain, Mezar avait commencé à passer son temps avec Coteren et d’autres sbires de Taim.

— C’est en train de mal tourner, Androl, souffla Norley tout en saluant un autre groupe de Soldats qui s’entraînaient. Selon moi, il est temps de partir, que ce soit ou non contre les ordres.

— Nous ne passerons jamais les postes de garde, dit Androl. Taim ne veut même pas laisser partir les Aes Sedai. Tu as entendu parler du scandale qu’a fait la sœur joliment boulotte devant le portail, l’autre jour ? La nuit, Taim double la garde. Et les portails ne s’ouvrent pas.

— Eh bien, nous allons devoir agir, on dirait. Je veux dire… Et s’ils ont eu Logain ? Que se passera-t-il ?

— Je…

Bon sang, je n’en sais rien du tout !

— Va parler aux autres partisans de Logain. Je nous regrouperai dans un seul baraquement. Avec les femmes et les enfants éventuels. Nous dirons au M’Hael qu’il fallait faire de la place pour ses nouvelles recrues. Et nous posterons également des gardes, la nuit.

— Ça ne risque pas d’être un peu gros ?

— La Tour Noire est divisée, ce n’est un secret pour personne. Va voir les autres.

— Bien sûr ! Et toi, que vas-tu faire ?

Androl inspira à fond.

— Aller à la pêche aux alliés…

Norley bifurqua sur la gauche, mais Androl continua tout droit, à travers le village. Ces derniers temps, de moins en moins de gens lui témoignaient du respect. Soit ils avaient peur, soit ils s’étaient ralliés à Taim.

Des groupes d’hommes en veste noire le regardèrent passer, les bras croisés. Devant leur indifférence inédite, Androl lutta pour garder son calme. En marchant, il remarqua Mezar – cheveux grisonnants et peau cuivrée de Domani –, en grande conversation avec des sbires du M’Hael.

Alors qu’il était du genre taciturne, Mezar sourit à Androl, qui hocha la tête et chercha à croiser son regard.

Oui, Norley avait bien vu. Dans les yeux de ce type, quelque chose clochait, comme s’il n’était pas vraiment en vie. Pas un homme, mais une caricature. Une ombre habitant une enveloppe humaine.

Lumière, viens à notre secours ! pensa Androl en pressant le pas.

Il continua son chemin en direction du secteur sud du village où se dressait un petit groupe de cabanes aux murs de bois blanchis à la chaux et au toit de chaume qui aurait eu bien besoin d’être remplacé.

Androl hésita devant l’une de ces cabanes. Quelle mouche le piquait ? C’était celle où vivaient les sœurs rouges. À les en croire, elles étaient venues pour lier des Asha’man, mais jusque-là, elles n’en avaient rien fait. Un genre de ruse, à l’évidence. Et si elles étaient ici pour apaiser tout le monde, en réalité ?

Dans ce cas, il pouvait être sûr qu’elles ne s’acoquineraient pas avec Taim. Quand on regardait en face la gueule d’un lion de mer, la cale d’un navire pirate ne semblait plus si détestable…

Un dicton qu’Androl avait entendu quand il travaillait sur un bateau de pêche, dans le Sud.

Mobilisant tout son courage, il toqua à la porte. La sœur « joliment boulotte » lui ouvrit. Son visage sans âge impassible, elle étudia son visiteur.

— J’ai cru comprendre que vous voulez quitter la Tour Noire, dit Androl en priant pour ne pas être en train de commettre l’erreur de sa vie.

— Ton M’Hael a changé d’avis ? demanda la sœur, pleine d’espoir.

Au point de sourire, un événement exceptionnel pour une Aes Sedai.

— Non, fit Androl. Pour ce que j’en sais, il vous interdit toujours de partir.

— Dans ce cas…, marmonna la sœur rouge.

Androl baissa la voix.

— Aes Sedai, tu n’es pas la seule qui aimerait filer d’ici.

Visage de marbre, la sœur dévisagea Androl.

Elle ne me fait pas confiance…

Étrange comme une expression vide pouvait en dire long sur une personne.

Désespéré, Androl avança et glissa une main entre le battant et le chambranle.

— Quelque chose cloche ici. Et c’est pire que ce que tu crois… Il y a très longtemps, les hommes et les femmes capables de canaliser le Pouvoir coopéraient. Et ils en devenaient plus forts. S’il te plaît, écoute-moi.

La sœur hésita encore, puis elle ouvrit la porte en grand.

— Entre vite ! Tarna, qui vit avec moi, est absente pour le moment. Il faut en avoir terminé avant son retour.

Androl entra dans la cabane.

Était-ce la cale du navire pirate ou la gueule du lion de mer ? Il n’en savait rien et il devrait faire avec.

57

Un lapin pour le dîner

Ébloui par la vive lumière, Mat s’écrasa sur un sol irrégulier. En jurant, il se releva avec l’aide de sa lance et se retrouva debout sur de la terre meuble. Humant l’air, il capta des odeurs de feuillage, de terre et de bois pourri. Dans les ombres, des insectes bourdonnaient.

La lumière blanche disparue, le jeune flambeur constata qu’il était à l’extérieur de la tour de Ghenjei. À un moment, il s’était presque attendu à se retrouver du côté de Rhuidean. Mais sa lance l’avait ramené dans son monde, à l’endroit d’où il en était parti. Assis sur le sol, Thom soutenait Moiraine, qui regardait autour d’elle en clignant des yeux.

Mat se retourna vers la tour et leva un poing.

— Je sais que vous regardez ! lança-t-il, triomphant.

Il avait réussi ! De cet enfer, il était sorti gagnant et vivant.

— Je vous ai battus, tas de renards minables et de serpents miteux ! Matrim Cauthon a déjoué vos pièges ! Oui ! (Il leva sa lance.) Et c’est vous qui m’avez donné la clé, fils de chèvre ! Remâchez-moi ça au dîner, bande de menteurs et de tricheurs à la petite semaine !

Rayonnant, Mat tapa sur le sol avec l’embout de sa lance. Puis il hocha la tête. Personne ne roulait Matrim Cauthon dans la farine ! Ces créatures lui avaient menti, l’avaient soûlé de vagues prophéties, s’étaient permis de le menacer puis de le pendre… Mais qui était sorti gagnant, à la fin ?

— Qui était le troisième ? demanda Moiraine dans le dos du jeune flambeur. Celui que je ne connaissais pas…

— Il ne s’en est pas sorti, souffla tristement Thom.

Un rappel qui doucha l’enthousiasme de Mat. Cette victoire avait coûté terriblement cher. Et dire que le jeune flambeur avait voyagé avec une légende sans le savoir !

— C’était un ami, dit Thom.

— Et un grand homme, ajouta Mat. Quand tu écriras une ballade sur cette histoire, Thom, assure-toi de préciser que c’était un héros.

Thom regarda son jeune ami et hocha la tête.

— Oui, le monde voudra savoir ce qui est arrivé à cet homme.

À bien y réfléchir, Mat trouva que Thom n’avait pas paru surpris d’entendre que Noal était en réalité Jain l’Explorateur. Parce qu’il savait, bien entendu ! Quand avait-il découvert la vérité ? Et pourquoi l’avait-il cachée à Mat ? Pourtant, ils étaient très proches…

Le jeune flambeur secoua la tête.

— Quoi qu’il en soit, nous sommes dehors… Mais Thom, tu dois me jurer quelque chose. La prochaine fois que je voudrai me charger des négociations, glisse-toi dans mon dos et assomme-moi avec un objet très lourd. Puis prends les choses en main.

— Je note consciencieusement ta requête.

— Maintenant, fichons le camp d’ici ! Je déteste être si près de cette maudite tour.

— Oui, confirma Moiraine, on peut dire qu’ils se nourrissent de nos émotions. Pourtant, il serait plus précis de parler de « délectation ». Ils n’en ont pas besoin pour survivre, mais ils adorent ça.