Les trois miraculés étaient assis dans une ravine boisée, pas très loin de la tour et à la lisière de la prairie qui jouxtait le fleuve Arinelle. Bien au frais sous la frondaison, Mat et ses amis apercevaient à peine la terrible flèche d’acier.
Assis sur un rocher couvert de mousse, Mat regardait Thom bâtir un petit feu. Dans sa poche, le jeune flambeur avait encore quelques « allumettes » d’Aludra – et des sachets d’infusion, mais il manquait un récipient pour faire bouillir l’eau.
Toujours enveloppée dans la cape du trouvère, Moiraine, assise à même le sol, était adossée à un tronc abattu. Serrant les pans de la cape sur son torse, elle ne laissait apparaître que son visage et ses boucles brunes.
Mat nota qu’elle ressemblait plus à une femme que dans ses souvenirs, où il gardait l’image d’une quasi-statue. Impassible, des traits de marbre et deux topazes en guise d’yeux…
À présent, la peau pâle mais les joues roses, ses boucles encadrant de façon naturelle son visage, elle était… ravissante, si on oubliait ses traits sans âge d’Aes Sedai.
Un visage sans âge, oui, mais qui exprimait bien plus d’émotions que par le passé. De la tendresse, dès qu’elle regardait Thom, et comme une ombre d’effroi quand elle évoquait sa captivité dans la tour.
Elle étudia Mat et ses yeux restèrent… appréciateurs. C’était la même Moiraine, certes, mais dans une version plus douce et plus humble. Étrangement, elle n’en paraissait que plus forte – aux yeux de Mat, en tout cas.
Thom souffla sur la flamme hésitante qui lâcha un peu de fumée avant de s’éteindre. La preuve que le bois n’était pas assez sec.
Le trouvère jura entre ses dents.
— Ne t’en fais pas, Thom, souffla Moiraine. Je me sens bien.
— Pas question que tu attrapes froid juste après avoir été libérée de ce maudit endroit.
Le trouvère tira une allumette de sa poche. Il n’eut pas besoin de l’utiliser, parce que le feu prit soudain, embrasant le bois humide.
Mat regarda Moiraine, les traits tendus par la concentration.
— Oui, bien sûr, fit Thom, j’avais presque oublié que tu…
— C’est tout ce que je peux réussir pour le moment, coupa Moiraine avec une grimace.
Par la Lumière ! Cette femme avait-elle jamais fait la grimace avant ce jour ? À l’époque, elle était bien trop collet monté pour ça. Ou la mémoire de Mat lui jouait-elle un tour ?
Moiraine… Il conversait avec Moiraine ! Même s’il était entré dans la tour avec la ferme intention de la sauver, il ne parvenait pas à croire qu’il parlait tranquillement avec elle. C’était comme dialoguer avec…
Eh bien, Birgitte Arc-d’Argent ou Jain l’Explorateur.
Mat sourit et secoua la tête. Quel monde étrange, vraiment. Et quel rôle bizarre il y jouait.
— Moiraine, fit Thom, que veux-tu dire par : « C’est tout ce que je peux réussir pour le moment » ? (Il ajouta des brindilles au feu.) Tu parles du Pouvoir ?
— Les Aelfinn et les Eelfinn, expliqua la sœur, très calme, se délectent des émotions fortes. Pour une raison inconnue, celles d’un ta’veren sont encore plus délicieuses pour eux. Mais ils sont aussi très friands d’autre chose.
Le trouvère arqua un sourcil.
— Le Pouvoir, Thom… Je les entendais japper ou siffler tandis qu’ils festoyaient avec le mien, chaque groupe à son tour. Apparemment, ils n’avaient jamais eu une Aes Sedai à leur disposition. Pendant qu’ils me vidaient de mon aptitude à canaliser, ils profitaient d’un formidable bonus : ma tristesse face à ce que je perdais. Mes aptitudes sont très réduites, aujourd’hui.
» Ils prétendaient avoir tué Lanfear en la « dégustant » trop vite, mais je crois que c’était surtout une façon de m’effrayer. Un jour, alors qu’ils m’avaient réveillée, un homme est venu me voir. Et il a dit que je n’étais pas celle qui l’intéressait… (Elle hésita, frissonnante.) Parfois, je priais pour qu’ils me vident plus rapidement et mettent un terme à ma vie.
Un lourd silence s’ensuivit, uniquement troublé par le crépitement des flammes. L’air accablé, Thom baissa les yeux sur Moiraine.
— Ne me fais pas voir tant de tristesse, Thom Merrilin, dit la sœur en souriant. J’ai vécu des choses terribles, mais tout le monde en passe un jour ou l’autre par là. Moi, j’ai toujours su que tu viendrais…
Elle lâcha la cape d’une main, dévoilant une épaule très pâle, et la tendit vers le trouvère. Timide, il hésita un peu puis la prit et la serra.
— Et toi, Matrim Cauthon, reprit Moiraine, j’ai toujours su aussi que tu ne m’abandonnerais pas. Tu n’as plus rien à voir avec le jeune paysan de jadis. Ton œil te fait très mal ?
Le jeune flambeur haussa les épaules.
— Si je pouvais, je te guérirai…, soupira Moiraine. Mais même si j’étais aussi puissante qu’avant, je ne réussirais pas à te rendre ton œil.
Moiraine lâcha Thom, baissa les yeux sur son poignet et demanda :
— Tu as mon angreal ?
— Oui, bien sûr !
Thom sortit de sa poche l’étrange bijou et le passa au poignet de Moiraine.
— Avec cet artefact, Mat, je serai assez forte pour te débarrasser de la douleur. Mes geôliers me l’ont donné pour que je puise plus de Pouvoir dans la Source, histoire qu’ils se régalent. En réalité, c’est moi qui l’avais demandé – un de mes trois vœux. Sans me douter qu’ils le retourneraient contre moi.
— Ils vous ont accordé les trois demandes ? s’étonna Mat.
— J’ai traversé le ter’angreal, rappela Moiraine. L’ancien pacte était donc valable pour Lanfear et moi – sans possibilité de retour, puisque le passage était détruit. À cause d’événements… hum, antérieurs, je savais que toute évasion serait impossible, sauf si vous veniez à mon secours. La nature de mes demandes importait peu. Idem pour la façon dont je les formulais. Alors, j’en ai tiré le meilleur parti.
— Qu’avez-vous demandé ? s’enquit Mat. À part l’angreal ?
Moiraine sourit.
— Pour le moment, je n’en dirai rien… Mais je te remercie, jeune Matrim. Parce que je te dois la vie.
— Dans ce cas, il semble bien que nous soyons quittes. À Deux-Rivières, vous m’avez sauvé la peau. Que la Lumière me brûle, j’en ai fait des choses depuis !
— Et ta blessure ?
— Elle ne me fait plus très mal… (En réalité, c’était un calvaire.) Inutile que vous gaspilliez vos forces pour ça.
— Toujours effrayé par le Pouvoir de l’Unique, Matrim ?
— Effrayé ? s’indigna Mat.
— Je reconnais que tu as de très bonnes raisons d’être méfiant… (Moiraine détourna les yeux de Mat.) Mais prends garde ! Parfois, les pires événements de nos vies se révèlent bénéfiques.
Oui, c’était bien Moiraine – telle qu’en elle-même. Toujours prête à sermonner et à conseiller. Mais après ce qu’elle avait traversé, pouvait-on lui contester le droit de gloser sur la souffrance ? Alors qu’elle savait ce qui l’attendait, elle avait quand même entraîné Lanfear dans le ter’angreal de pierre rouge. Si Mat n’était pas un héros, ce n’était peut-être pas Noal qui méritait ce nom…
— Et maintenant ? demanda Thom en s’asseyant sur une souche.
La chaleur du feu lui avait visiblement fait du bien.
— Je dois trouver Rand, dit Moiraine. Il aura besoin de mon aide. Je parie qu’il s’en est très bien tiré, en mon absence.
— Ça, je ne saurais le dire, avoua Mat. Il est à moitié fou et dans le monde, tous les gens se sautent à la gorge.
Des couleurs tourbillonnèrent, suivies d’une image de Rand en train de dîner avec Min.