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Une fois sur les berges du fleuve, Mat érigea un petit cénotaphe en l’honneur de Noal. Après s’être recueilli devant un moment, il s’assit dans un coin pour réfléchir.

Moiraine était saine et sauve. Quant à lui, il avait survécu même si son orbite gauche lui faisait un mal de chien. Il ignorait toujours si les Aelfinn et les Eelfinn disposaient de ficelles pour le manipuler comme un pantin, mais il était allé dans leur tanière et avait su en revenir entier. Enfin, presque…

Un œil de perdu ? Quel genre de combattant serait-il, après ça ? Sa plus grande inquiétude. Extérieurement, il paraissait d’acier, mais à l’intérieur, c’était la déroute. Que penserait Tuon d’un mari borgne ? Un type qui n’était pas fichu de se défendre tout seul…

Mat sortit un couteau et, pris d’une inspiration, le jeta derrière lui sans regarder. Entendant un petit cri, il se retourna et vit qu’un lapin avait été transpercé et cloué au sol par la lame lancée si négligemment.

Le jeune flambeur sourit puis se tourna de nouveau vers le fleuve. Là, il remarqua un objet coincé entre deux grosses pierres. Approchant, il vit qu’il s’agissait d’un chaudron au fond en cuivre, presque neuf, n’étaient quelques bosses sur un côté. Un ustensile perdu par un voyageur, sans aucun doute.

Bon, Mat n’évaluait plus très bien les distances, et sa vue ne serait jamais plus aussi bonne qu’avant. Mais la chance souriait aux bigleux, aurait-on dit.

Il alla récupérer le lapin – qui ferait un excellent dîner – et sortit le chaudron de l’eau.

Moiraine allait avoir son infusion, tout compte fait.

Épilogue

Et après…

Dans son nouveau palais, Graendal rassemblait à la hâte tout ce dont elle aurait besoin. Sur son bureau, elle prit un petit angreal que Mesaana lui avait cédé en échange d’informations. L’artefact avait la forme d’un couteau d’ivoire sculpté. À cause de l’attaque d’al’Thor, Graendal avait perdu sa bague en or.

Elle fourra l’angreal dans son sac puis y ajouta une liasse de documents. Des noms de contacts et d’espions – tout ce qu’elle avait pu se rappeler sur ce qui avait été détruit dans le Tumulus de Natrin.

Dehors, dans l’obscurité, des vagues s’écrasaient contre les rochers. Peu de temps avait passé depuis que son dernier outil l’avait trahie, Aybara survivant à la bataille. Ce plan aurait dû fonctionner, pourtant !

L’Élue se trouvait dans son très élégant manoir, à quelques lieues d’Ebou Dar. Semirhage « partie », Graendal avait tenté d’attacher des ficelles aux poignets et aux chevilles de la nouvelle Impératrice, beaucoup trop jeune pour ce poste. Eh bien, elle allait devoir abandonner cette machination, comme tant d’autres.

Perrin Aybara s’en était sorti. De quoi ne pas en croire ses yeux et ses oreilles ! Chacun des plans de Graendal semblait pourtant parfait. Mais sa cible s’était échappée. Comment était-ce possible ? Les prophéties disaient que…

Ce crétin d’Isam ! Et ce triple imbécile de Cape Blanche !

L’Élue transpirait à grosses gouttes. Et ça n’aurait pas dû être possible !

Dans son sac, elle ajouta quelques ter’angreal puis délaissa son bureau et alla prendre des vêtements de rechange dans une armoire. Il pouvait la retrouver partout dans le monde. Mais dans un univers-miroir, via une Pierre-Portail, elle serait peut-être en sécurité. Oui. Là, il avait beaucoup moins de… connexions.

Graendal se retourna, les bras lestés de soie, et se pétrifia. Une silhouette se tenait dans la pièce. Fine et grande comme une colonne qui aurait porté une tunique noire.

Un visage sans yeux, des lèvres couleur de la mort qui dessinaient un sourire…

— Graendal ! dit le Myrddraal. (Sa voix était atroce, comme les derniers râles d’un agonisant.) Tu as échoué, Graendal.

Shaidar Haran… Rien que ça !

— Je…

Graendal humecta ses lèvres soudain sèches. Comment présenter un désastre comme une victoire ?

C’était prévu dans le plan… Un simple contretemps.

— Je connais ton cœur, Graendal. Et je peux goûter ta terreur.

L’Élue ferma les yeux.

— Mesaana est tombée, souffla Shaidar Haran. Trois Élus perdus à cause de tes actes. Ton existence est jalonnée d’échecs, de fiascos et de catastrophes. Un monument d’incompétence.

— Je n’ai aucun rapport avec la chute de Mesaana.

— Vraiment ? Graendal, la pointe des rêves était là. Ceux qui luttaient aux côtés de Mesaana disent qu’ils ont essayé d’attirer les Aes Sedai sur un site où leurs pièges auraient pu se déclencher. Ils n’étaient pas censés se battre à la Tour Blanche. Mais ils n’ont pas pu partir – à cause de toi.

— Isam…

— Entre tes mains, il était un outil. La faute retombe sur tes épaules, Graendal.

L’Élue tenta de s’humecter de nouveau les lèvres. Mais sa bouche était plus sèche que du vieux parchemin. Enfin, elle devait trouver un moyen de s’en sortir !

— J’ai un meilleur plan, plus sanglant. Tu seras impressionné. Al’Thor me croit morte, du coup, je pourrai…

— Non.

Un ton si posé… et pourtant terrifiant. Graendal voulut parler, mais elle ne pouvait plus. Quelque chose lui avait volé sa voix.

— Non, répéta Shaidar Haran. Cette mission a été confiée à quelqu’un d’autre. Mais Graendal, tu ne dois pas être oubliée…

Graendal leva la tête, l’espoir renaissant dans son cœur.

Le regard sans yeux du Blafard rivé sur elle… Ce sourire sur ses lèvres mortes…

Soudain, Graendal eut un horrible pressentiment.

— Non, reprit Shaidar Haran, je ne vais pas t’oublier, et toi, tu te rappelleras toujours ce qui va se produire.

Les yeux écarquillés, Graendal hurla quand les mains du Blafard se refermèrent sur elle.

Le ciel bouillonnait et l’herbe, autour de Perrin, se couchait sous les assauts du vent. Comme dans le monde réel, les végétaux étaient tachés de noir. Le rêve des loups aussi agonisait.

Dans l’air planaient des odeurs qui n’auraient rien dû avoir à faire là. La puanteur d’un incendie. Celle du sang séché. Celle d’une carcasse qu’il ne parvenait pas à identifier. Des relents d’œuf pourri.

Non, pensa Perrin. Ça ne doit pas arriver !

Il mobilisa toute sa volonté. Ces odeurs devaient disparaître.

Et elles disparurent, remplacées par les senteurs de l’été. Herbe, hérissons, scarabées, mousse, souris, colombes à ailes bleues, pinsons violets… Autour de lui, tous se matérialisèrent, vibrants de vie.

Perrin serra les dents. La réalité se déversait de lui comme un torrent et les taches noires disparaissaient des végétaux. Au-dessus de sa tête, les nuages ondulèrent puis se déchirèrent. Le soleil se montra et le tonnerre la mit en sourdine.

Sauteur est vivant ! pensa Perrin. Il le faut ! Je sens son pelage et je l’entends bondir dans les hautes herbes.

Un loup se matérialisa devant Perrin, comme une brume qui se serait solidifiée. Un loup argenté grisonnant…

Le jeune seigneur se réjouit, fier de son pouvoir. C’était réel.

Mais il vit les yeux du loup. Sans vie.

Les odeurs redevinrent désagréables et… mauvaises.

À force de se concentrer, Perrin suait à grosses gouttes. En lui, quelque chose se… dissocia. Il était entré trop brutalement dans le rêve des loups. Tenter de contrôler cet endroit – d’exercer sur lui un pouvoir absolu – revenait à vouloir garder un loup dans une caisse.

Perrin cria et tomba à genoux. Le faux Sauteur de brume se volatilisa en un éclair, et les nuages revinrent à leur place initiale. Alors que des éclairs déchiraient le ciel, les taches noires réapparurent sur les végétaux.