Le front lustré de sueur, Perrin posa une main sur l’herbe jaunie et noircie. Des épines la hérissaient.
Le jeune homme pensa à Faile, endormie sous leur tente, dans le champ de Merrilor. Son foyer, c’était elle.
Et il y avait beaucoup à faire. Comme promis, Rand était venu. Au matin, il affronterait Egwene.
Penser au monde réel détournait l’attention de Perrin, l’empêchant de brusquer le rêve des loups.
Il se redressa. Ici, il pouvait faire beaucoup de choses, mais il y avait des limites. Oui, des limites, il y en avait toujours.
Pars à la recherche de Sans Frontières… Il t’expliquera…
Le dernier message de Sauteur. Qu’est-ce qu’il signifiait ? Selon Sauteur, Perrin avait trouvé la réponse. Mais il faudrait Sans Frontières pour la lui expliquer ? Les « mots » de Sauteur étaient mêlés de douleur, de deuil et de satisfaction de voir le jeune humain accepter le loup qui était en lui. La dernière image montrait un loup qui bondissait fièrement dans les ténèbres, pelage brillant et odeur triomphante.
Perrin se projeta sur la route de Jehannah. Sans Frontières y était souvent avec les survivants de la meute. En sondant les environs, Perrin n’eut guère de mal à le trouver : un jeune mâle à la fourrure marron et à la minceur musclée.
Sans Frontières le taquina en lui envoyant l’image d’un taureau piétinant un cerf. Les autres avaient laissé ce souvenir s’effacer de leur esprit, mais Sans Frontières le conservait.
Sans Frontières, émit Perrin, Sauteur m’a dit que j’aurais besoin de toi.
Le loup se volatilisa.
Perrin en sursauta de surprise, puis il se propulsa à l’endroit où Sans Frontières s’était tenu – le sommet d’une falaise, à plusieurs lieues de la route. Là, il capta la très légère odeur de la destination suivante du loup et s’y projeta immédiatement.
Un vaste champ avec dans le lointain une grange qui semblait pourrie.
Sans Frontières ?
Le loup était accroupi dans un carré de broussaille, non loin de là.
Non ! Non !
Un message vibrant de peur et de colère.
Qu’ai-je fait ?
Le loup fila comme une flèche. Perrin grogna, se mit à quatre pattes et devint lui-même un loup.
Jeune Taureau fonça, le vent sifflant à ses oreilles. Pour aller plus vite, il le força à s’écarter devant lui.
Sans Frontières tenta de disparaître, mais Jeune Taureau le suivit et se matérialisa… au milieu de l’océan. Il percuta l’eau, qui se révéla solide sous ses pattes, et continua à poursuivre Sans Frontières.
Le loup lui envoya des images.
Forêts… Villes… Champs…
Puis une vision de Perrin, debout devant une cage, et qui baissait les yeux sur le loup.
Perrin se pétrifia et reprit sa forme humaine. Se levant pour marcher sur les vagues, il s’éleva en fait dans l’air.
Quoi ?
La dernière image représentait un Perrin plus jeune. Et Moiraine était à ses côtés. Comment Sans Frontières avait-il pu savoir que… ?
Soudain, Perrin comprit. Dans le rêve des loups, Sans Frontières était toujours au Ghealdan.
Noam ? émit Perrin à l’intention du loup, maintenant assez distant.
Il y eut comme une explosion de surprise, puis l’esprit du loup se volatilisa. Gagnant l’endroit où il venait de se propulser, Perrin sentit les odeurs caractéristiques d’un petit village.
Un appentis. Et dedans, une sorte de cachot.
Perrin se matérialisa entre deux maisons, juste en face de Sans Frontières, couché sur le sol. Quand il leva les yeux, le jeune seigneur vit qu’il était impossible à distinguer des autres loups – mais cette fois, il devina la vérité. Sans Frontières n’était pas un loup, mais un homme, justement.
— Sans Frontières, dit Perrin en s’agenouillant pour regarder son interlocuteur dans les yeux. Noam, te souviens-tu de moi ?
Bien sûr ! Tu es Jeune Taureau !
— Non, je veux dire : te souviens-tu de moi quand nous nous sommes rencontrés dans le monde réel ? Tu m’as envoyé une image de cet instant.
Noam ouvrit la gueule et un os apparut entre ses crocs. Un grand fémur, avec des lambeaux de viande encore attachés. Se couchant sur le côté, il entreprit de rogner son trophée.
Tu es Jeune Taureau, répéta-t-il, obstiné.
— Te rappelles-tu le cachot, Noam ? demanda Perrin en projetant mentalement une image.
Celle d’un homme en haillons et puant, enfermé dans une cellule improvisée par sa propre famille.
Sans Frontières se pétrifia et, un instant, ses contours devinrent ceux d’un être humain. Mais le loup reprit sa place et il grogna dangereusement.
— Je ne réveille pas les mauvais jours pour te mettre en rage, Noam. Je… eh bien, je suis ton semblable.
Non, je suis un loup.
— C’est vrai, mais pas en permanence.
Toujours !
— Non, insista Perrin. Jadis, tu étais comme moi. Penser le contraire ne changera pas la réalité.
Ici, oui, Jeune Taureau ! Ici, c’est possible.
La pure vérité. Pourquoi Perrin insistait-il à ce point ? Sauteur l’avait envoyé ici, certes, mais pourquoi Sans Frontières aurait-il détenu la réponse ? Le voir et savoir qui il était réveilla toutes les angoisses de Perrin. Lui, il avait fait la paix avec lui-même. Mais en face de lui se tenait un homme qui s’était totalement perdu au bénéfice du loup.
Un sort qui terrifiait Perrin depuis le début. C’était ça qui l’avait poussé à ériger une frontière – justement – entre les loups et lui. Maintenant qu’il avait dépassé ce stade, pourquoi Sauteur l’avait-il envoyé ici ?
Sans Frontières sentit sa confusion. Le fémur disparu, il posa la tête sur ses pattes et regarda l’humain.
Son esprit presque anéanti, Noam ne pensait qu’à se libérer pour tuer. Bref, il était un danger pour tous ceux qui l’entouraient. Chez Sans Frontières, Perrin ne sentait rien de tout ça. Un être qui semblait en paix avec lui-même et avec les autres. Après qu’il eut été libéré, Perrin avait craint que le jeune homme meure très rapidement. Mais il semblait bien vivant et heureux. Vivant, en tout cas. De son apparence dans le rêve des loups, on ne pouvait tirer aucune conclusion sur son niveau de bonheur.
Cela dit, l’esprit de Sans Frontières semblait aller beaucoup mieux. Perrin plissa pensivement le front. Chez le loup, avait dit Moiraine à l’époque, il ne restait rien de Noam. Et pourtant…
— Sans Frontières, que penses-tu du monde des hommes ?
Perrin reçut aussitôt une série d’images. Douleur… Tristesse… Récoltes pourries… Souffrance… Un grand type costaud, à moitié ivre, battant comme plâtre une jolie femme. Deuil… Incendie… Peur… Désespoir. Douleur, douleur, douleur…
Perrin tituba, mais Sans Frontières continua à le bombarder d’images. Une tombe… À côté, une autre, plus petite, pour un enfant. Un incendie qui s’étend. Un homme fou de rage – le frère de Noam, Perrin le reconnut, même s’il ne lui avait pas paru dangereux à l’époque.
Un torrent d’images… Trop violent !
Perrin cria. Une plainte pour la vie que Noam avait menée – un long calvaire de tristesse et de douleur. Comment s’étonner qu’il ait préféré l’existence d’un loup ?
Le flot d’images se tarit et Sans Frontières détourna la tête. Haletant, Perrin tenta de reprendre son souffle.
Un cadeau, émit Sans Frontières.