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Si ces rois et ces reines refusaient, que ferait-il ? Eh bien, il ne le savait pas encore. Mais ils auraient du mal à l’envoyer sur les roses. Parfois, avoir la réputation d’être fou pouvait être une bonne chose.

Il inspira à fond, paisiblement. Dans ses rêves, les collines étaient verdoyantes, comme dans ses souvenirs. Dans la vallée sans nom, nichée au cœur des montagnes de la Brume, il avait commencé un voyage. Pas le premier, ni le dernier, mais peut-être le plus important. Et un des plus douloureux, sans aucun doute.

— Et maintenant, souffla-t-il, je reviens. Et j’ai de nouveau changé. Mais un homme change en permanence.

Retourner à l’endroit où il avait pour la première fois affronté le tueur tapi en lui était une source… d’unité. Le lieu où il avait, également pour la première fois, essayé de fuir ceux qu’il aurait dû garder près de lui.

Il ferma les yeux et savoura un formidable sentiment de tranquillité.

Dans le lointain, il entendit un cri de douleur.

Rand ouvrit les yeux. Qu’est-ce que c’était ? Se relevant, il pivota sur lui-même. Ce havre de paix était généré par son esprit. Il n’aurait pas dû être possible que…

Le cri retentit de nouveau. Lointain. Rand fronça les sourcils et leva sa main indemne. Autour de lui, tout disparut et il se retrouva dans les ténèbres.

Voilà, pensa-t-il.

Il avançait dans un long corridor aux murs lambrissés. Ce cri avait réduit à néant sa tranquillité. Quelqu’un souffrait et avait besoin de lui.

Passant au pas de course, il atteignit une porte, au bout du couloir. Le bois brun-roux du battant était noueux et « ridé », rappelant les racines d’un arbre millénaire. Rand saisit la poignée – une racine de plus – et ouvrit la porte.

La pièce où il entra était plus obscure qu’une nuit sans lune. Une grotte enfouie profondément sous la terre. Pire que ça, elle semblait capable d’absorber la lumière et de la détruire. C’était là que quelqu’un avait poussé un cri étouffé, comme s’il était lui aussi absorbé par les ténèbres.

Rand avança et ces mêmes ténèbres l’enveloppèrent et absorbèrent sa vie à la manière d’une centaine de sangsues vidant ses veines de son sang. Il continua pourtant à avancer. Sans pouvoir déterminer d’où venait le cri, il progressa en longeant les murs – sous ses doigts on eût dit des os lisses mais fracturés par endroits.

La salle était ronde, comme s’il se trouvait à l’intérieur de la calotte d’un crâne géant.

Là !

Devant Rand, une unique bougie illuminait un sol de marbre blanc. Il avança et distingua une silhouette recroquevillée contre un mur couleur d’ossements blanchis.

Une femme aux cheveux d’argent vêtue d’une fine robe blanche.

Elle pleurait, à présent, et tremblait de tous ses membres. Quand Rand s’agenouilla près d’elle, la flamme de la bougie vacilla à cause du courant d’air. Comment cette femme avait-elle pu faire intrusion dans son rêve ? Existait-elle, ou était-elle une pure création de son esprit ?

Il posa une main sur son épaule. Elle leva les yeux sur lui, les yeux rouges sur son masque de souffrance.

— Par pitié ! implora-t-elle. Par pitié ! Il me tient.

— Qui êtes-vous ?

— Tu me connais… (La femme prit la main de Rand et la serra entre les siennes.) Je suis désolée… Désolée… Il me tient. Il écorche mon âme chaque soir. Fais en sorte qu’il arrête, je t’en supplie !

— Je ne vous connais pas, dit Rand, et…

Ces yeux… Ces yeux magnifiques et terribles.

Rand sursauta et dégagea sa main. Le visage était différent, mais cette âme lui était familière.

— Mierin ? Tu es morte. Je t’ai vue périr.

La femme secoua la tête.

— J’aimerais être morte… Par pitié ! Il lime mes os puis les brise comme des brindilles. Quand je suis à un souffle de mourir, il me guérit pour que je puisse continuer à souffrir. Il…

Elle s’interrompit, sursautant.

— Que t’arrive-t-il ?

Les yeux écarquillés, Mierin se tourna vers le mur.

— Non ! cria-t-elle. Il vient ! L’ombre qui hante l’esprit de tous les hommes, l’assassin de la vérité.

Elle se tourna, tendant un bras vers Rand, mais quelque chose la tira en arrière. Puis le mur se désintégra et elle bascula dans les ténèbres.

Rand voulut la rattraper, mais il ne fut pas assez rapide. Alors qu’elle sombrait dans un gouffre obscur, il l’aperçut une dernière fois.

Pétrifié, il sonda le puits sans fond. En quête de calme, il n’en trouva pas, éprouvant au contraire un mélange de haine, de compassion et – comme si une vipère sifflait à l’intérieur de lui – de désir.

Mierin Eronaile, une femme qu’il appelait jadis dame Selene.

Une femme que la plupart des gens connaissaient sous le nom qu’elle s’était choisi : Lanfear.

Le vent cinglait le visage de Lan tandis qu’il scrutait un paysage… corrompu.

La brèche de Tarwin était une large passe aux flancs rocheux où poussait une rare végétation souillée par la Flétrissure. Jadis, c’était une partie du Malkier.

Lan était de retour chez lui. Pour la dernière fois.

De l’autre côté de la brèche se pressaient une horde de Trollocs. Des milliers. Des dizaines de milliers. Sans doute des centaines… Au minimum, dix fois le nombre de braves que Lan avait « recrutés » pendant sa traversée des Terres Frontalières. En principe, les hommes se contentaient de tenir leur côté de la brèche, mais Lan ne pouvait pas se limiter à ça.

Il était là pour attaquer en l’honneur du Malkier. Sur sa gauche, Andere chevauchait fièrement et le jeune Kaisel, du Kandor, se tenait sur sa droite.

À distance, Lan sentait quelque chose qui lui avait donné du courage, récemment. Le lien avait changé et les émotions aussi.

Dans un coin de son esprit, il captait toujours Nynaeve, si merveilleuse, attentionnée et passionnée. Savoir qu’elle souffrirait quand il tomberait, comme n’importe quelle sœur, aurait dû le chagriner. Au contraire, cette intimité avec elle – un rapprochement final – lui donnait de la force.

Très chaud, le vent semblait surtout trop sec. Sentant la terre et la poussière, il drainait toute l’humidité des yeux de Lan, le contraignant à battre des paupières.

— C’est adapté, dit Kaisel.

— Quoi ? demanda Lan.

— Que nous devions combattre ici.

— Oui.

— Peut-être… Mais c’est surtout courageux. Le Ténébreux verra que nous ne sommes pas des lâches et qu’il ne nous écrasera pas. C’est notre pays, seigneur Mandragoran.

Mon pays, pensa Lan.

Oui, c’était bien ça. Il talonna Mandarb, qui avança.

— Je suis al’Lan Mandragoran ! Seigneur des Sept Tours, Défenseur du Mur des Premiers Feux et Porteur de l’Épée des Mille Lacs. Par le passé, on me nommait Aan’allein, mais j’ai refusé ce titre, parce que je ne suis plus du tout seul ! Tremble devant moi, Ténébreux ! Redoute-moi et sache-le, je suis revenu prendre ce qui m’appartient. Un roi sans pays, peut-être, mais un roi quand même !

Lan rugit et leva son épée. Dans son dos, des vivats retentirent. Avant de lancer Mandarb au galop, il envoya une ultime onde d’amour à Nynaeve.

Son armée le suivit. Une charge de cavalerie où se mêlaient des héros du Kandor, de l’Arafel, du Shienar et du Saldaea.

Et du Malkier ! Oui, surtout du Malkier. À croire que Lan avait réussi à rassembler tous les sujets de l’ancien royaume encore en état de tenir une épée.

Tous ces hommes chargeaient, épée brandie ou lance à l’horizontale. Les sabots de leurs chevaux plus puissants que le tonnerre, leurs voix aussi fortes qu’un raz-de-marée, leur fierté plus brillante que le soleil…