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— Rien du tout, assura-t-il.

Rien et beaucoup trop de choses en même temps…

— Si vous voulez bien m’excuser.

Mat traversa la salle à grandes enjambées. Ce faisant, il remarqua qu’un des costauds de l’entrée conversait avec Bernherd, le tavernier, en brandissant ce qui ressemblait à un portrait de lui.

Avec un juron, il sortit de la taverne, s’engagea dans la première allée disponible et partit au pas de course.

Les Rejetés à ses trousses, sa trombine dans la poche de tous les bandits de la ville, et maintenant, un cadavre vidé de son sang. Ce dernier point avait une seule explication. Le gholam était à Caemlyn. Mais comment y était-il arrivé si vite ? Cela dit, Mat l’avait vu se faufiler par l’équivalent d’un trou de souris. Le possible et l’impossible, à l’évidence, n’étaient pas du genre à l’arrêter…

Par le maudit sang et les fichues cendres ! tempêta Mat en rentrant la tête dans les épaules. Il devait trouver Thom et retourner au camp le plus vite possible. Alors que la lumière des lampes se reflétait sur les pavés mouillés, il accéléra le pas. La nuit, Elayne tenait à ce que la promenade de la Reine soit très bien éclairée.

Il avait envoyé un message à la souveraine – sans obtenir de réponse. Quel fichu sens de la gratitude ! Selon son compte, il lui avait sauvé la vie deux fois. Une seule aurait dû suffire pour qu’elle le couvre de baisers, mais il n’avait même pas eu droit à un bisou sur la joue. Cela dit, de la part d’une tête couronnée, il n’y tenait pas trop. Ces gens-là, mieux valait en rester éloigné.

Tu es marié à une Haute Dame du Seanchan, se souvint-il. La fille de l’Impératrice, rien que ça !

Les têtes couronnées, il était en plein dedans, désormais. Pris au piège. Au moins, Tuon était jolie. Et sacrément bonne aux pierres. Très intelligente et d’une conversation agréable, même si elle lui tapait sur les nerfs les trois quarts du temps…

Non, ce n’était pas le moment de penser à elle.

Enfin, quoi qu’il en soit, Elayne ne lui avait pas répondu. Il allait devoir insister. Ce n’était plus seulement l’histoire d’Aludra et de ses « dragons ». Le gholam rôdait en ville.

Les mains dans les poches, Mat déboula dans une grande rue encore très fréquentée. Dans sa précipitation, il avait oublié son bâton de marche à la taverne. Il en marmonna de rage dans sa barbe. En attendant que le délai de Verin soit écoulé, il était censé se reposer le jour et flamber la nuit dans de splendides établissements. Sans parler des grasses matinées en série…

Mais il avait un compte à régler avec ce gholam. Les innocents massacrés quand ce monstre rôdait à Ebou Dar auraient suffi, mais il y avait aussi Nalesean et les cinq Bras Rouges lâchement assassinés. Une liste terrible. Pour finir, le monstre avait tué Tylin.

Mat sortit une main de sa poche pour toucher sous sa chemise le médaillon en forme de tête de renard qui reposait contre sa peau. Fuir ce gholam de malheur le fatiguait, désormais. Alors que les dés faisaient un boucan d’enfer dans sa tête, un plan germa dans son esprit.

Il tenta de bannir l’image de Tylin, la tête arrachée. Dire que c’était lui qui l’avait saucissonnée, la livrant à son bourreau. Il devait y avoir eu tant de sang. Le gholam s’en gorgeait…

Frissonnant, Mat remit sa main dans sa poche alors qu’il approchait des portes de la ville. Malgré l’obscurité, il voyait encore des vestiges de la bataille qui s’y était déroulée. Une tête de flèche enfoncée dans la porte d’un bâtiment, une traînée noire sur la façade d’un poste de garde… Un homme était mort ici. Sans doute alors qu’il tirait à l’arbalète, il avait basculé à demi par la fenêtre, se vidant de son sang dans cette étrange position.

Le siège était terminé et une nouvelle reine – la bonne reine – occupait le trône. Pour une fois, Matrim Cauthon avait raté une bataille ! S’en souvenir améliorait toujours son humeur. Autour du Trône du Lion, ces gens s’étaient livré une véritable guerre. Mais pas une flèche, une épée ou une lance n’avait cherché à transpercer le cœur de Mat.

Il tourna à droite, longeant le mur d’enceinte de l’intérieur. À cet endroit, il y avait une multitude d’auberges, comme souvent près des portes d’une cité. Pas les plus chics, mais presque toujours les plus juteuses pour un joueur.

La lumière qui filtrait des portes et des fenêtres constellait les pavés de flaques jaunes de toutes les tailles. Sauf là où les aubergistes avaient engagé des nervis pour tenir les pauvres à l’écart, des silhouettes se pressaient dans les ruelles obscures. Caemlyn était à bout de souffle.

Le flot de réfugiés, les combats et… les autres affaires… Partout, on parlait de morts qui arpentaient les rues, de nourriture pourrie, de murs blancs souillés en une fraction de seconde…

L’auberge où Thom avait choisi de se produire était un bâtiment à la façade de brique et au toit en pente. L’enseigne montrait deux pommes, dont l’une rongée jusqu’au trognon. Une rouge et une blanche – les couleurs du drapeau andorien. Les Deux Pommes étaient un des meilleurs établissements du coin.

De l’extérieur, Mat entendit la musique. Une fois entré, il repéra Thom sur une petite estrade, au fond de la salle. Vêtu de sa cape multicolore de trouvère, il jouait de la flûte, les yeux fermés, sa moustache blanche retombant des deux côtés de l’instrument.

Il interprétait un air qui vous restait dans la tête. Le Mariage de Cindy Wade, selon lui. Mat le connaissait sous un autre titre : Toujours choisir le bon cheval. Au fil du temps, il ne s’était jamais habitué au tempo très lent qu’adoptait Thom.

Quelques pièces gisaient devant le trouvère. Ici, on l’autorisait à jouer avec des pourboires pour seul paiement.

Mat s’arrêta près de l’entrée et tendit le cou pour entendre. Dans la salle commune bondée, personne ne parlait. L’équivalent d’un demi-détachement de la Main Rouge écoutait religieusement Thom.

Depuis son départ de Champ d’Emond, Mat avait sillonné le monde, et le plus souvent sur ses deux jambes. Dans une dizaine de villes, il avait failli perdre sa peau, et les auberges n’avaient plus de secrets pour lui. Au fil de son errance, il avait entendu des trouvères, des chanteurs et des bardes. Pas un n’arrivait à la cheville de Thom. À côté de lui, on eût dit des gosses tapant sur des casseroles renversées.

La flûte était un instrument de base. Bien des nobles, par exemple, préféraient la harpe. À Ebou Dar, un type lui avait dit que cette musique-là était « plus élevée ». S’il avait entendu Thom jouer de la flûte, ce prétentieux en serait resté comme deux ronds de flan.

Le vieux trouvère parvenait à faire de son instrument une extension de son âme. Avec lui, les trilles, les notes longues et les gammes en mineur composaient une mélodie poignante. Mais à qui s’adressait son insondable tristesse ?

Les clients n’en rataient pas une miette. Même si Caemlyn était une des mégalopoles du monde, sa diversité semblait incroyable. Des Illianiens bourrus assis à côté de Domani policés, les deux voisinant avec des Cairhieniens roublards, des Teariens costauds et toute une variété de Frontaliers.

En ces temps, Caemlyn était un des rares endroits où on pouvait se sentir hors d’atteinte des Seanchaniens et du Dragon Réincarné. Cerise sur le gâteau, on y trouvait encore de quoi manger.

Dès qu’il eut fini son morceau, Thom passa au suivant sans rouvrir les yeux. Mat en soupira de frustration. Il détestait interrompre un récital, mais il était temps de mettre les bouts, direction le camp. Il faudrait parler du gholam et le jeune flambeur devait trouver un moyen de contacter Elayne. Si Thom allait plaider en sa faveur…