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Mat fit un signe de tête à la patronne, une femme aux cheveux noirs majestueuse nommée Bromas. Elle lui répondit de même, ses boucles d’oreilles reflétant la lumière. Pour lui, elle était un peu trop mûre, mais après tout, elle avait l’âge de Tylin. Il la garderait dans un coin de sa tête. Pour un de ses hommes, bien entendu. Vanin, peut-être.

Mat approcha de l’estrade et entreprit de ramasser les pièces. Dès que Thom aurait fini ce morceau…

La main du jeune flambeur eut comme un sursaut. Soudain, son bras se retrouva cloué à l’estrade par un couteau – qui traversait le poignet de sa veste, heureusement. Sans interrompre sa prestation, le trouvère avait entrouvert un œil avant de lancer sa lame.

Un sourire au coin des lèvres, il continua à jouer. En grommelant, Mat dégagea son poignet et attendit la fin de l’air – beaucoup moins pleurnichard que le précédent.

Quand le trouvère baissa son instrument, des applaudissements crépitèrent.

Mat foudroya son vieil ami du regard.

— Que la Lumière te brûle, Thom ! C’est une de mes vestes préférées.

— Réjouis-toi que je n’aie pas visé ta main, souffla Thom.

Il salua l’assistance déchaînée. Tout le monde voulait qu’il continue, mais il secoua la tête, navré, essuya sa flûte et la rangea dans son étui.

— Je regrette presque que tu ne l’aies pas fait, grogna Mat. (Il leva la main et passa l’index de l’autre dans le trou.) Sur du noir, le sang n’aurait pas été très joli, mais la reprise se verra de loin. D’accord, tu portes une cape toute rapiécée, mais je ne suis pas obligé de t’imiter.

— Et tu prétends ne pas être un noble, railla Thom.

Il se pencha pour ramasser ses gains.

— Je n’en suis pas un, peu importe ce que raconte Tuon. Je n’ai rien d’un fichu noble !

— Tu as déjà entendu un bouseux se plaindre parce qu’une reprise de sa veste se verra ?

— Inutile d’être un seigneur pour avoir des goûts vestimentaires décents !

Thom éclata de rire, tapa sur l’épaule de Mat et sauta de son perchoir.

— Désolé, mon ami. J’ai agi instinctivement, sans voir que c’était toi – avant de remarquer la trogne à qui appartenait le bras. À ce moment-là, la lame fendait déjà l’air.

— Thom, soupira Mat, un vieil ami à nous est en ville. Celui qui laisse les gens raides morts avec la gorge déchiquetée.

L’air troublé, Thom hocha la tête.

— Un garde m’a raconté ça pendant l’entracte… Et nous sommes coincés, sauf si tu décides de…

— Non, je n’ouvrirai pas cette lettre ! Si Verin m’ordonne d’aller jusqu’à Falme sur les genoux, je serai obligé de le faire. Je sais que tu tempêtes contre ce retard, mais la missive risque de nous ralentir encore plus.

Thom acquiesça à contrecœur.

— Retournons au camp, dit Mat.

Le camp de la Compagnie de la Main Rouge s’étendait à une lieue à l’extérieur de Caemlyn. Thom et Mat n’en étaient pas venus à cheval, car des piétons éveillaient toujours moins de soupçons que des cavaliers. De plus, le jeune flambeur refusait d’amener des équidés en ville avant d’avoir trouvé une écurie digne de confiance. Par ce temps, le prix d’un bon cheval devenait astronomique. En quittant le territoire contrôlé par les Seanchaniens, Mat avait espéré en avoir fini avec ça, mais les armées d’Elayne étaient désespérément en quête de montures de qualité – et même médiocres, à dire vrai. En outre, Mat avait entendu dire que les chevaux disparaissaient facilement, ces derniers temps. La viande restait de la viande, et les gens crevaient de faim, même ici. Mat en avait les sangs glacés, mais c’était ainsi.

En chemin, les deux amis parlèrent surtout du gholam – sans rien décider, sinon d’avertir tout le monde et de faire en sorte que Mat ne dorme pas deux nuits de suite sous la même tente.

Au sommet d’une colline, le jeune flambeur jeta un coup d’œil derrière lui. Dans le lointain, Caemlyn brillait des mille feux de ses torches et de ses lampes. Tel le brouillard, la lumière montait aussi à l’assaut des flèches et des tours.

Dans les vieux souvenirs qui l’habitaient sans être les siens, Mat « se » revit en train d’attaquer la cité longtemps avant qu’Andor soit une nation. Caemlyn n’avait jamais été une proie facile. Aujourd’hui, il n’enviait pas les maisons qui avaient tenté de l’arracher à Elayne.

Thom s’immobilisa à côté de son compagnon.

— Une éternité semble s’être écoulée depuis que nous sommes partis d’ici, la dernière fois.

— Que la Lumière me brûle, tu as raison… Qu’est-ce qui nous a convaincus de suivre ces donzelles ? Le prochain coup, elles se sauveront toutes seules !

Thom dévisagea le jeune flambeur.

— Ne sommes-nous pas sur le point de recommencer ? Quand nous irons à la tour de Ghenjei…

— C’est différent… Nous ne pouvons pas la laisser avec ces serpents et ces renards…

— Je ne me plains pas, Mat. Simplement, je suis… dubitatif.

Dubitatif, Thom l’était souvent, ces derniers temps. Caressant sans cesse la lettre froissée de Moiraine, il broyait du noir. Pourtant, ce n’était qu’une banale missive.

— On repart ! (Mat se tourna vers la route.) Tu me parlais de ton intention d’aller voir la reine ?

Thom se remit en chemin.

— Je ne suis pas étonné qu’elle ne t’ait pas répondu. Elle doit être débordée. On dit que les Trollocs ont envahi les Terres Frontalières, et Andor reste fragile après la guerre de Succession. Elayne…

— Tu n’aurais pas une ou deux bonnes nouvelles, Thom ? Si c’est le cas, je t’écoute. Je suis d’humeur à me faire remonter le moral.

— Je voudrais que la Bénédiction de la Reine soit encore en cours. Gill distribuait toujours des friandises…

— J’ai dit « des bonnes nouvelles », rappela Mat.

— D’accord. Allons-y ! La tour de Ghenjei est exactement là où Domon l’a dit. J’en ai eu confirmation par trois autres capitaines de vaisseaux. La tour se dresse au-delà d’une plaine, à plusieurs centaines de lieues au nord-ouest de Pont-Blanc.

Mat acquiesça et se massa le menton. On eût dit qu’il se rappelait vaguement l’édifice. Une structure argentée à l’apparence surnaturelle…

Un voyage en bateau… Le clapotis de l’eau… Le lourd accent illianien de Bayle Domon.

Des images et des sensations très vagues. Sur cette époque, ses souvenirs étaient plus constellés de trous que les alibis foireux de Jori Congar.

Bayle Domon avait pu les aider à localiser la tour, mais Mat avait exigé des confirmations. La façon dont ce type s’inclinait et rampait devant Leilwin lui donnait de l’urticaire. Et ces deux-là, en plus de tout, lui battaient froid alors qu’il les avait sauvés. Cela dit, recevoir de l’affection de Leilwin ne lui disait rien. Autant essayer d’étreindre le tronc d’un chêne.

— Selon toi, Thom, la description de Domon est assez précise pour qu’on puisse nous ouvrir un portail ?

— Je n’en sais rien… Mais c’est une question secondaire. Où dénicherons-nous quelqu’un capable de nous ouvrir un portail ? Verin s’est volatilisée.

— Je trouverai un moyen.

— Si tu échoues, il nous faudra des semaines de voyage. Je n’aime pas…

— Je nous trouverai un portail ! Qui sait, Verin reviendra peut-être et me libérera de ce fichu serment.

— J’aimerais mieux qu’elle reste loin de nous. Cette femme ne m’inspire pas confiance. En elle, il y a quelque chose de louche.

— Oui, le fait d’être une Aes Sedai. Elles sont toutes comme ça. Des dés dont les points ne font pas le bon compte. Cela précisé, je l’aime bien. Et je suis un excellent juge des caractères, tu le sais.