Thom arqua un sourcil et Mat le foudroya du regard.
— En tout cas, dit le trouvère, il faudra t’adjoindre des gardes chaque fois que tu iras en ville.
— Contre le gholam, des soldats ne serviront à rien.
— Exact. Mais que dire des trois voyous qui t’ont attaqué sur le chemin du camp, il y a trois nuits ?
Mat frissonna.
— Au moins, c’étaient d’honnêtes bandits. Ils en voulaient à ma bourse, quoi de plus naturel ? Aucun n’avait un portrait de moi dans sa poche. Et ils n’étaient pas du genre à devenir dingues après le coucher du soleil à cause du Ténébreux.
— Peut-être, mais quand même…
Mat abandonna la polémique ! Que la Lumière le brûle ! Oui, il devrait probablement s’adjoindre des gardes du corps. Quelques solides Bras Rouges, de préférence.
Le camp n’était plus très loin. Un des fonctionnaires d’Elayne, Norry, avait autorisé la Compagnie à s’installer à proximité de Caemlyn. À condition qu’il n’y ait jamais plus de cent hommes en ville en même temps, et que le camp soit au minimum à une lieue de la cité, loin de tout village et sans empiéter sur la ferme de quelqu’un.
L’implication de Norry indiquait qu’Elayne savait, pour la présence de Mat. Il ne pouvait pas en être autrement. Pourtant, elle ne lui avait pas fait parvenir de salutations – ni rien pour le remercier de lui avoir sauvé la peau.
Au sortir d’un tournant, la lanterne de Thom révéla la présence d’un petit groupe de Bras Rouges assis sur le bas-côté de la route. Le chef, un certain sergent Gufrin, se leva et salua. Costaud, des épaules de forgeron, il ne donnait pas le sentiment d’avoir inventé le fil à couper le beurre, mais c’était un brave homme.
— Seigneur Mat ! s’écria-t-il.
— Des nouvelles, Gufrin ?
Le sergent plissa le front.
— Eh bien, il y a quelque chose que vous devriez connaître…
Lumière ! Gufrin parlait plus lentement qu’un Seanchanien ivre mort.
— Les Aes Sedai sont revenues au camp aujourd’hui. Pendant votre absence, seigneur.
— Toutes les trois ?
— Oui.
Mat soupira. S’il avait eu un mince espoir que ce jour ne serait pas à marquer d’une pierre noire, il venait de se volatiliser. En principe, les sœurs auraient dû rester en ville quelques jours de plus.
Délaissant la route, Thom et Mat s’engagèrent sur un chemin qui traversait un champ d’orties et de pimprenelles. Alors que la lanterne du trouvère les éclairait, les plantes se couchaient sur le passage des deux hommes.
D’un côté, être revenu en Andor était agréable – presque comme un retour à la maison, avec tous ces buissons de lauréoles et de sorgo. Mais voir le pays dans un tel état de délabrement était déprimant.
Que faire au sujet d’Elayne ? Décidément, les femmes ne causaient que des ennuis. Les Aes Sedai étaient les pires, si on exceptait les reines. Manque de chance, Elayne appartenaient aux trois catégories. Comment la convaincre de confier ses fonderies de cloches à Mat ? S’il avait accepté l’offre de Verin, c’était en partie parce qu’il pensait arriver plus rapidement en Andor, mais aussi pour mettre au plus vite en production les dragons d’Aludra.
Le camp se dressait au cœur d’une série de collines, sur la plus grande du lot, juste au centre. La troupe de Mat ayant fait la jonction avec Estean et les autres groupes qui se dirigeaient vers Andor, la Compagnie était de nouveau au complet.
Des feux brûlaient un peu partout. Par ces temps, on n’avait aucune peine à trouver du bois mort. Au milieu de la fumée qui flottait dans l’air, Mat entendit des hommes bavarder ou s’interpeller. Il n’était pas si tard que ça, et de toute façon, le jeune flambeur n’imposait pas de couvre-feu. S’il ne pouvait pas se détendre, au moins, que ses hommes en profitent. Ce serait peut-être la dernière fois avant l’Ultime Bataille.
Des Trollocs dans les Terres Frontalières… Il nous faut les armes d’Aludra.
Mat rendit leur salut à quelques sentinelles, puis il se sépara de Thom avec l’intention de se trouver un lit et de dormir sur ses problèmes jusqu’au matin. Tandis qu’il cherchait, il nota les changements qu’il aurait intérêt à apporter au camp. Avec la façon dont étaient alignées les collines, un ou deux escadrons de cavalerie légère pouvaient charger entre elles. Pour adopter cette tactique, il fallait être gonflé, mais c’était exactement ce que Mat avait fait pendant la bataille de la vallée de Marisin, dans ce bon vieux Coremanda. Enfin, pas vraiment lui, mais un des spectres qui hantaient sa mémoire.
De plus en plus, il considérait ces souvenirs comme les siens. Malgré ce que prétendaient les maudits renards, il n’avait pas demandé à en hériter, mais il avait payé pour les avoir – la cicatrice, autour de son cou. Et en toute franchise, ce « bagage » lui avait été utile en plusieurs occasions.
Il passa par sa tente avec l’idée de récupérer des sous-vêtements pour le lendemain. Là, une voix de femme l’interpella :
— Matrim Cauthon !
Par le sang et les cendres ! Il avait presque réussi à se défiler. Résigné, il se retourna.
Teslyn Baradon n’avait rien d’une jolie femme. À la rigueur, avec ses doigts squelettiques, ses épaules étroites et son visage émacié, elle aurait fait un niaouli convenable. Vêtue d’une robe rouge, elle semblait être un peu moins tendue qu’à l’époque où elle venait juste de « perdre » le statut de damane. À part ça, son regard qui tue était tellement au point qu’elle aurait pu faire baisser les yeux à un poteau.
— Matrim Cauthon, dit-elle en fondant sur le jeune flambeur, il faut que je te parle.
— Eh bien, on dirait que tu as commencé, fit Mat.
Il lâcha le rabat de sa tente. Pour Teslyn, il avait une ombre de sympathie – contre son propre jugement –, mais pas au point de la faire entrer chez lui. Exactement comme il n’aurait pas invité un renard dans un poulailler, si avenant que lui eût paru le prédateur.
— Tu as entendu les dernières nouvelles sur la Tour Blanche ?
— Des nouvelles ? Non, rien… Des rumeurs, ça, j’en ai treize à la douzaine. Certaines disent que la tour est réunifiée, et ce sont celles-là qui t’intéressent, je parie. Mais on raconte aussi que la guerre entre les sœurs continue. Ou que la Chaire d’Amyrlin livrera l’Ultime Bataille à la place de Rand. Ou encore que les Aes Sedai se doteront d’une puissante armée… en donnant naissance aux soldats.
» On murmure aussi que des monstres volants ont attaqué la Tour Blanche. Sans doute parce qu’on a vu des raken passer pas trop loin dans le ciel. De toutes ces histoires, celle où les sœurs élèvent une armée de bébés est ma préférée.
Teslyn regarda froidement le jeune insolent – qui ne détourna pas les yeux. Un coup de chance, vraiment, que son père l’ait toujours félicité d’être aussi têtu qu’une souche et un rocher réunis.
Événement très rare, Teslyn soupira et ses traits s’adoucirent.
— Comme il se doit, tu te montres sceptique. Mais nous ne pouvons pas ignorer ces nouvelles. Edesina elle-même, qui s’est bêtement ralliée aux renégates, voudrait rentrer au bercail. Nous avons prévu de le faire ce matin. Comme tu te réveilles très tard, je suis venue te le dire ce soir, et j’en profite pour te remercier.
— Me quoi ?
— Te remercier, maître Cauthon. Ce voyage n’a été facile pour personne, et il y a eu des moments de grande tension. Sans être d’accord avec toutes tes décisions, je n’oublie pas que sans toi, je serais encore entre les griffes des Seanchaniens. (Elle frissonna.) Quand ma confiance est au zénith, j’affirme que j’aurais résisté puis que je me serais enfuie. Entretenir les illusions qu’on nourrit sur soi-même est vital, tu ne trouves pas ?