Mat se massa le menton.
— Peut-être bien, Teslyn… Peut-être bien…
La sœur tendit la main à Mat. Un incroyable événement.
— N’oublie pas : si tu dois venir à la tour, tu y trouveras une femme qui t’est redevable. Car je n’oublie jamais rien.
Mat serra la main de l’Aes Sedai. Aussi osseuse qu’il s’y attendait, mais plus chaude qu’il l’aurait cru. Certaines sœurs avaient de la glace dans les veines à la place du sang. Cela dit, d’autres n’étaient pas si mal…
Teslyn salua le jeune flambeur de la tête. Avec du respect dans son geste. Presque comme si elle l’avait gratifié d’une révérence. Il lui lâcha la main, le souffle coupé et les jambes tremblantes.
Sans un mot de plus, elle partit en direction de sa tente.
— Vous aurez besoin de chevaux, dit Mat. Si vous attendez mon réveil pour partir, je vous en donnerai. Avec des provisions. Il serait stupide que vous creviez de faim avant d’arriver à Tar Valon. D’après ce que j’ai entendu dire ces derniers temps, il ne faut pas compter sur les villages pour se réapprovisionner.
— Mais tu as dit à Joline que…
— J’ai recompté mes canassons, éluda Mat. (Dans sa tête, les maudits dés roulaient toujours.) Et ceux de la Compagnie. Nous avons du lest, tout compte fait. Vous pourrez en profiter.
— Je ne suis pas venue te voir pour obtenir des chevaux, se défendit Teslyn. J’étais sincère.
— C’est bien ce qu’il m’a semblé comprendre… (Mat se retourna et saisit le rabat de sa tente.) Et c’est pour ça que je te fais cette proposition.
Sur ces mots, le jeune flambeur entra sous la tente… et se pétrifia.
Cette odeur… Celle du sang.
9
Du sang dans l’air
Mat se baissa d’instinct. Cette réaction le sauva, car quelque chose passa en sifflant là où aurait dû se trouver sa tête.
Il se jeta sur le côté, sa main touchant une flaque de liquide poisseux, sur le sol.
— Au meurtre ! cria-t-il. Un meurtre dans le camp ! Un fichu meurtre !
Quelqu’un approchait de lui. Malgré l’obscurité, il le sentait. Il se releva, tituba un peu… et entendit un autre sifflement, très près de son oreille.
Il se laissa tomber, fit un roulé-boulé et lança une main sur le côté. Il avait laissé…
Oui, c’était là ! Près de son lit de camp, il retrouva sa longue lance. Après l’avoir saisie, il se releva, leva l’ashandarei, pivota sur lui-même et frappa. Sans viser son agresseur invisible, mais la toile de tente.
Elle se déchira aisément et Mat bondit dehors, sa lance à long et large fer tenue d’une seule main.
De l’autre, il prit la lanière de cuir, autour de son cou, et tira dessus pour extraire de sa chemise le médaillon en forme de tête de renard.
À l’intersection de deux « allées », une lanterne accrochée à un poteau fournissait une chiche lumière. Grâce à elle, Mat distingua la silhouette qui venait de sortir de la tente par le même chemin que lui. Une ombre qu’il redoutait de revoir. Mince, les cheveux clairs et les traits ordinaires, le gholam ressemblait à un homme. Son seul signe distinctif, c’était une cicatrice sur une joue.
Le tueur devait paraître inoffensif et ne pas attirer l’attention. Dans une foule, la plupart des gens ne l’auraient pas remarqué – jusqu’à ce qu’il leur déchiquette la gorge.
Mat recula. Sa tente étant collée au versant de la colline, il s’y adossa et entreprit d’enrouler la lanière du médaillon autour de la base du fer de son arme. Pas la configuration optimale, mais ça avait une chance de marcher. Parce que le médaillon était à sa connaissance le seul objet susceptible de blesser le gholam.
Sans cesser d’appeler à l’aide, il zébra l’air. Des guerriers ne lui seraient d’aucune utilité contre ce monstre, mais celui-ci avait lâché un jour qu’il devait ne pas trop se faire remarquer. Si des gens accouraient, il filerait peut-être.
Le gholam hésita effectivement. Après avoir regardé autour de lui, il avança vers Mat, ses mouvements aussi fluides que ceux d’un carré de soie agité par le vent.
— Tu devrais être fier, siffla-t-il. L’être qui me contrôle désormais te veut plus que n’importe quoi au monde. Avant d’avoir goûté ton sang, j’ignorerai toutes les autres proies.
Dans la main gauche, le monstre tenait une longue dague. Et du sang coulait de sa droite. Mat frissonna intérieurement. Qui le gholam avait-il tué ? Quel innocent avait péri à la place de Matrim Cauthon ?
L’image de Tylin passa de nouveau devant l’œil mental du jeune homme. Comme il n’avait pas vu le cadavre, les détails dépendaient de son imagination. Hélas, elle était très fertile.
Avec cette image dans la tête et l’odeur du sang à ses narines, Mat prit la décision la plus folle qu’il avait à sa disposition.
Attaquer !
Avec un cri de rage, il bondit en avant et zébra l’air avec sa lance. Extraordinairement rapide, le monstre sembla voler hors de la trajectoire de l’arme.
Ses pas ne faisant presque pas de bruit sur le tapis de feuilles, il tourna autour de Mat à la manière d’un loup. Quand il frappa, son bras à peine visible tant il allait vite, seul un réflexe sauva le jeune flambeur. Reculant d’un bond, il recommença à brandir son ashandarei. Une initiative judicieuse, car le gholam redoutait bel et bien le médaillon. Sans ça, Mat aurait déjà été en train de saigner à mort sur le sol.
Comme de l’obscurité liquide, le monstre remonta à l’assaut. Mat frappa et, par hasard, toucha sa cible. Quand il entra en contact avec la main du tueur, le médaillon émit un long sifflement. Alors qu’une odeur de chair brûlée montait dans l’air, le monstre recula.
— Tu n’avais pas besoin de la tuer ! cria Mat. Bon sang, tu aurais pu l’épargner ! Ta cible, ce n’était pas elle mais moi !
Le monstre se contenta de sourire, dévoilant ses dents noires.
— Un oiseau doit voler. Un homme doit respirer. Moi, je dois tuer.
Le gholam avança. Un moment difficile pour Mat. Autour d’eux, des cris retentissaient. Encore quelques secondes, et des secours arriveraient. Mais quelques secondes, c’était largement suffisant pour recevoir un coup mortel.
— On m’a ordonné de tuer tous ces gens, dit le gholam. Pour te faire sortir de ton trou. Le vieil homme à la moustache blanche, l’autre vieillard qui s’est interposé la dernière fois… La petite femme à la peau noire que tu aimes bien… Je dois les tuer, sauf si je t’abats aujourd’hui.
Que la Lumière brûle ce gholam ! Comment savait-il pour Tuon ? C’était impossible.
Troublé, Mat eut à peine le temps de lever son arme quand le monstre sauta sur lui. Pour se défendre, il essaya de se jeter d’un côté, mais il était trop tard. L’arme du tueur s’abattait déjà.
Mais la lame glissa de ses doigts, filant vers le côté. Surpris, Mat sentit quelque chose s’enrouler autour de lui puis le projeter en arrière, hors de portée des coups du monstre.
Des tissages d’Air ! Teslyn. Debout devant la tente de Mat, elle affichait une concentration sans faille.
— Tu ne pourras pas le toucher directement avec des tissages ! cria Mat alors que le flux d’Air le déposait sur le sol, pas si loin que ça du gholam.
Si Teslyn avait pu le propulser très haut dans les airs, ça lui aurait tout à fait convenu. Mais il n’avait jamais vu une Aes Sedai soulever quelqu’un plus de trois pieds au-dessus du sol.
Le gholam chargeant comme un taureau, Mat s’écarta de nouveau. Soudain, une masse importante s’interposa entre eux, forçant le monstre à une esquive gracieuse. L’objet volant – un fauteuil – s’écrasa sur le flanc de la colline, derrière Mat.