Un banc percuta le gholam, le contraignant à reculer.
Mat reprit son équilibre et regarda Teslyn, qui piochait des projectiles sous sa tente avec des tissages d’Air invisibles.
Une femme intelligente, se réjouit-il.
Si les tissages ne toucheraient pas le monstre, un objet projeté par le Pouvoir en était parfaitement capable.
Ça n’arrêterait pas le gholam. Naguère, Mat l’avait vu arracher de sa poitrine un couteau qui la transperçait, et ce avec l’indifférence qu’un homme témoigne au grain de poussière qu’il chasse de sa veste.
Mais des soldats déboulaient de partout, piques et épées au poing. Le camp entier s’illuminait.
Le gholam foudroya Mat du regard, puis il se détourna et fila vers les ténèbres, à l’extérieur du camp. Mat se pétrifia quand il vit deux Bras Rouges lever leur pique pour barrer le passage au monstre.
Gorderan et Fergin… Deux survivants du terrible séjour à Ebou Dar…
— Non ! beugla Mat. Laissez-le…
Trop tard. Presque nonchalamment, le monstre plongea entre les piques, saisit les deux Bras Rouges au cou et leur écrasa la trachée-artère. Avec ses ongles, il les égorgea puis les laissa tomber comme des sacs de patates.
Enfin, il disparut dans les ténèbres.
Que la Lumière te carbonise ! pensa Mat en se lançant à la poursuite du tueur. Je t’étriperai, puis je…
Le jeune flambeur s’immobilisa. L’odeur du sang dans l’air, sous sa tente. Il avait presque oublié.
Olver !
Mat courut vers sa tente. À l’intérieur, il faisait sombre – et l’odeur de sang planait toujours.
— Teslyn, de la lumière !
Un globe lumineux apparut derrière Mat.
Sa lueur fut suffisante pour dévoiler une scène de cauchemar. Le serviteur de Mat, Lopin, gisait dans une mare de sang. Deux autres hommes – Riddem et Wil Reeve, en faction devant la tente – s’étaient écroulés sur le lit de camp.
Mat aurait dû s’apercevoir que les deux Bras Rouges n’étaient pas à leur poste.
Maudit crétin !
Le jeune flambeur eut le cœur serré en songeant aux trois morts. Ces derniers temps, Lopin semblait s’être un peu remis du décès de Nalesean. Un sacré brave type ! Pas un soldat, juste un domestique heureux de devoir veiller sur quelqu’un. Pour le principe, Mat se plaignait souvent de lui, et il le regrettait. Sans son aide, il ne serait jamais sorti vivant d’Ebou Dar.
Et les quatre Bras Rouges, deux sous la tente et deux dehors… Avec, parmi eux, deux survivants de la précédente attaque du gholam, à Ebou Dar.
J’aurais dû alerter le camp tout entier ! se tança Mat.
Avec quel résultat ? Le gholam était impossible à arrêter, il venait de le montrer une fois de plus. En cas de besoin, pour l’atteindre, ce tueur devait être capable d’exterminer toute la Compagnie. S’il ne l’avait pas fait, c’était à cause de sa consigne : ne pas attirer l’attention.
Mat ne vit aucun signe d’Olver. Pourtant, il aurait dû être endormi sur son propre lit de camp, dans un coin. Le sang de Lopin l’avait éclaboussé, et la couverture du gamin en était imbibée.
Après avoir pris une grande inspiration, Mat fouilla la tente, le cœur serré à l’idée de ce qu’il risquait de trouver.
D’autres hommes arrivèrent en jurant comme des charretiers. Le camp finissait de se réveiller dans les sonneries de cors et les cliquetis d’armures.
— Olver ! lança Mat aux soldats qui se massaient devant l’entrée de la tente. (Il l’avait entièrement retournée, sans rien trouver.) Quelqu’un l’a vu ?
— Je crois qu’il était avec Noal, répondit Slone Maddow, un Bras Rouge aux larges oreilles. Ils…
Mat jaillit hors de la tente et courut vers celle de Noal. Il l’atteignit au moment où le vieil homme en sortait, réveillé par le vacarme.
— Olver ? lui demanda Mat.
— Il n’a rien, répondit Noal. Désolé, je ne voulais pas t’inquiéter. Pendant qu’on jouait à serpents et renards, il s’est endormi par terre. J’ai étendu une couverture sur lui. Ces dernières nuits, il a veillé si tard pour t’attendre. J’ai préféré ne pas le réveiller, mais j’aurais dû te prévenir.
— Désolé ? (Mat enlaça le vieil homme.) Tu es un type extraordinaire, vraiment ! Tu lui as sauvé la vie.
Une heure plus tard, Mat s’assit avec Thom et Noal sous la petite tente du trouvère. Une dizaine de Bras Rouges montaient la garde, et Olver devait déjà s’être rendormi sous la tente de Teslyn. Le gosse ne savait pas qu’il était passé à un souffle de la mort. Avec un peu de chance, il ne l’apprendrait jamais.
Mat portait de nouveau son médaillon, mais il devrait se procurer une autre lanière de cuir. L’ashandarei avait sacrément entaillé celle-là. Un jour, il faudrait trouver une meilleure attache pour le bijou…
— Thom, dit Mat, la créature t’a menacé. Toi aussi, Noal. Il n’a pas mentionné Olver, mais il a bel et bien parlé de Tuon.
— Comment a-t-il pu savoir ? demanda le trouvère.
— Les gardes ont trouvé un autre corps, à l’extérieur du camp…
Derry avait disparu depuis quelques jours, Mat penchant pour une désertion. Dans la Compagnie, c’était rare, mais ça arrivait quand même.
— Mort depuis des jours…
— Le monstre l’a capturé il y a si longtemps ? s’étonna Noal.
Les épaules voûtées, le vieil homme arborait un nez en forme de poivron qui saillait au milieu de son visage. Depuis le début, Mat le trouvait… décati. Avec des mains si décharnées qu’on eût dit un assemblage de phalanges, sans chair ni peau.
— Le gholam a dû l’interroger sur mes habitudes, mes fréquentations et l’endroit où je dors.
— Ce monstre en est capable ? demanda Thom. Pour moi, il ressemble plutôt à un molosse lancé à tes trousses.
— Au palais de Tylin, il savait où me trouver, dit Mat. Et après mon départ, il est allé dans les appartements de la reine. Donc, soit il a demandé à quelqu’un, soit il m’a espionné. Nous ne saurons jamais si Derry a été capturé, ou s’il est tombé par hasard sur le monstre pendant qu’il m’épiait. Mais croyez-moi, cette créature est intelligente.
Le gholam n’allait pas pourchasser Tuon, n’est-ce pas ? S’il menaçait les amis de Mat, c’était pour le déstabiliser. Après tout, cette nuit, il avait confirmé qu’il devait rester discret.
Pas de quoi réconforter Mat. Si cette ignominie s’en prenait à Tuon…
Pour que ça n’arrive pas, il n’y avait qu’un moyen.
— Que faisons-nous ? demanda Noal.
— On le traque…, dit calmement Mat. Puis on lui fait la peau.
Thom et Noal n’émirent aucun commentaire.
— Pas question que ce monstre nous suive jusqu’à la tour de Ghenjei, précisa Mat.
— D’accord, mais tu crois qu’il est possible de le tuer ? demanda Thom.
— Tout le monde peut être abattu. En se montrant intelligente, Teslyn l’a ralenti avec le Pouvoir de l’Unique. Nous devons nous inspirer de sa manœuvre.
— Comment ? s’enquit Noal.
— Je n’en sais rien pour le moment, avoua Mat. Tous les deux, continuez les préparatifs, afin que nous puissions partir pour la tour de Ghenjei dès que mon serment à Verin ne nous immobilisera plus. En attendant, il faut que je parle à Elayne. Les dragons d’Aludra, vous comprenez… Je vais rédiger une deuxième lettre. Plus ferme, cette fois.
» Pour l’heure, nous changerons pas mal de choses. Dorénavant, je dormirai en ville, chaque nuit dans une auberge différente. Nous le dirons à tous nos hommes. Si le gholam écoute, il l’apprendra, et il n’aura plus de raisons d’attaquer nos gars.