» Tous les deux, vous migrerez aussi en ville – jusqu’à la fin, c’est-à-dire la mort du monstre ou la mienne. La grande affaire, c’est Olver. Le tueur ne l’a pas mentionné, mais…
Dans le regard de ses deux amis, Mat vit qu’ils comprenaient. Le jeune flambeur avait abandonné Tylin, la condamnant à mort. Pas question de recommencer avec le gosse.
— Nous le prendrons avec nous, dit Thom. Sinon, il faudra l’envoyer très loin d’ici.
— J’ai entendu une conversation des Aes Sedai, dit Noal. Elles ont l’intention de partir. Et si elles l’emmenaient ?
Mat fit la grimace. Vu la tendance du gosse à reluquer les femmes, il finirait vite pendu par les doigts de pied. D’ailleurs, on pouvait s’étonner que ce ne soit pas déjà arrivé. S’il découvrait un jour quel Bras Rouge apprenait à son protégé des manières si cavalières avec les dames…
— Il ne voudra pas partir, dit Mat. Dès la première nuit, il faussera compagnie aux sœurs pour revenir ici.
Thom acquiesça.
— Donc, il faudra le prendre avec nous, conclut Mat. Il restera dans les auberges, à l’intérieur de la ville. Peut-être que…
— Matrim Cauthon !
L’appel impérieux provenait de l’extérieur, devant la tente de Thom.
Mat soupira, hocha la tête à l’intention de ses amis et se leva. Une fois dehors, il constata que Joline et ses Champions s’étaient frayé un chemin parmi les Bras Rouges. La sœur s’apprêtait même à soulever le rabat pour faire intrusion sous la tente.
Avisant Mat, elle se pétrifia.
Plusieurs Bras Rouges semblaient honteux de s’être laissé déborder ainsi, mais ils n’avaient rien à se reprocher. Quand une maudite Aes Sedai voulait une maudite chose, elle imposait sa maudite volonté.
Sinon, Joline était très exactement tout ce que Teslyn n’était pas. Mince et jolie, elle portait une robe blanche au décolleté généreux. Encline à sourire, elle passait à la grimace dès que ses grands yeux marron fascinants se posaient sur Mat.
Si superbe qu’elle fût, Mat ne la voyait pas en couple avec un de ses amis, car il ne souhaitait pas de malheur aux gens qu’il aimait. Chevaleresque dans l’âme, il n’aurait pas voulu non plus qu’une telle catastrophe frappe un de ses ennemis. Joline était très bien avec Fen et Blaeric, ses Champions – des malades mentaux.
Le deux venaient des Terres Frontalières : le Saldaea pour l’un, le Shienar pour l’autre.
Les yeux inclinés de Fen étaient durs et cruels, comme s’il était sans cesse en quête de quelqu’un à tuer. À chaque conversation avec lui, on aurait juré qu’il cherchait à savoir si l’interlocuteur correspondait à ses critères.
Le toupet de Blaeric poussait et gagnait en longueur, mais il restait trop court. Jamais en rade d’un bon mot, Mat l’aurait volontiers comparé à la queue d’un blaireau, mais il ne tenait pas à mourir ce soir. Surtout après être déjà passé très près du tombeau…
Joline croisa les bras.
— Il semble bien que tes propos répétés sur la créature qui te traque aient été… véridiques.
La sœur semblait toujours sceptique. Mat venait de perdre cinq hommes, et elle doutait encore. Maudite Aes Sedai !
— Et alors ? Tu sais quelque chose sur ce gholam ?
— Absolument rien. Quoi qu’il en soit, il faut que je rentre à la Tour Blanche. Départ demain. (Joline hésita un peu.) Je me demandais si tu serais disposé à me prêter des chevaux pour le voyage. Selon tes réserves… Je ne serai pas exigeante.
— En ville, personne ne veut t’en vendre, c’est ça ? marmonna Mat.
Le masque d’Aes Sedai devint encore plus impénétrable.
— Bon, c’est d’accord. Cette fois, au moins, tu as demandé gentiment. Je sais à quel point ça a dû te coûter. J’ai promis des montures à Teslyn, donc, tu en auras aussi. C’est un maigre prix à payer pour que vous fichiez toutes le camp.
— Merci, dit Joline d’une voix sereine. Avant de partir, je me permets de te donner un conseil. Considérant les gens que tu fréquentes, tu devrais surveiller ton langage.
— Considérant les gens qui me collent aux basques, rétorqua Mat, je m’étonne de ne pas jurer plus souvent. À présent, bonsoir, Joline. Je dois écrire une lettre à Sa Fichue Majesté Royale Elayne Première de malheur !
— Tu comptes l’injurier, elle aussi ?
— Bien entendu, grogna Mat en retournant vers la tente de Thom. Sinon, comment saurait-elle que je suis l’auteur de la missive ?
10
Après la souillure
— Je suis d’accord avec ce compte, dit Elyas tout en marchant à côté de Perrin.
Pensif dans sa veste noire, Grady avançait sur l’autre flanc du jeune homme. Montem al’San et Azi al’Thone – les gardes du corps de la journée – fermaient la marche.
À cette heure encore matinale, Perrin faisait mine d’inspecter les postes de garde. En réalité, il avait surtout besoin de se dégourdir les jambes.
Le camp avait été transféré dans une prairie surélevée parallèle à la route de Jehannah. On y trouvait de l’eau en abondance tout en restant assez près de la voie pour la contrôler. Et assez loin pour avoir le temps d’improviser une défense.
Sur un côté de la plaine, une antique statue se dressait devant un bosquet. Renversée depuis des lustres, elle était presque totalement enfouie, n’était un bras qui jaillissait de la terre, la main serrant la poignée d’une épée dont la lame gisait sur le sol.
— Je n’aurais pas dû envoyer en avant Gill et les autres, dit Perrin. Ça les a exposés à la première armée de passage…
— Tu ne pouvais pas le prévoir, rappela Elyas. Et pas davantage que tu serais retardé. Qu’aurais-tu pu faire de l’intendance ? Des Shaido risquaient de nous prendre à revers, et si l’opération de Malden avait mal tourné, Gill et son groupe auraient été coincés entre deux hordes d’Aiels ennemis.
Perrin marmonna dans sa barbe. Alors que ses semelles collaient à la boue, il mesura à quel point il détestait l’odeur de la gadoue et des végétaux en décomposition. Ce n’était pas encore aussi désastreux que la Flétrissure, mais on s’en approchait à grands pas.
Le petit groupe arriva à l’endroit où Hu Barran et Darl Coplin montaient la garde. Ostensiblement, fallait-il préciser. Car il y avait aussi des gars de Deux-Rivières dans les arbres et des Promises patrouillaient au niveau du sol. Mais selon l’expérience de Perrin, quelques sentinelles bien en vue donnaient aux occupants du camp un sentiment d’ordre et de sécurité.
Les deux hommes saluèrent leur « seigneur ». Sans grand enthousiasme, en ce qui concernait Darl. Dans leurs odeurs, Perrin identifia un étrange mélange de nuances : regret, frustration, déception… Et embarras. Juste une touche, pour ce dernier sentiment, mais il était quand même présent. Le faux badinage de Perrin avec Berelain restait présent dans leur esprit, et le retour de Faile aggravait les choses. À Deux-Rivières, on surmontait difficilement une réputation d’infidèle…
Perrin salua les deux types de la tête et continua son chemin. Passer les troupes en revue, ce n’était pas son genre. Conscients qu’il faisait une ronde chaque jour, les hommes se tenaient à carreau. En principe, du moins. La veille, il avait dû caresser le fond de pantalon de Berin Thane, qui s’était endormi à son poste. En outre, il s’efforçait toujours de repérer le moindre relent d’alcool parmi ses hommes. Un type comme Jori Congar était bien fichu de picoler pendant une garde…
— Récapitulons, dit Perrin. Les Capes Blanches tiennent nos amis et nos réserves…