À l’idée que le grain acheté à So Habor finisse dans le ventre des Fils, le jeune homme fit la grimace.
— Avons-nous une chance de les libérer en nous infiltrant dans le camp ennemi ?
— Pourquoi nous infiltrer ? demanda Grady dans le dos de Perrin. Désolé, seigneur, mais je crains que tu surestimes la gravité du problème.
Perrin se tourna vers l’Asha’man :
— Ce sont des Capes Blanches, Grady. Et les Fils sont toujours un énorme problème.
— Avec eux, ils n’ont personne capable de canaliser.
Les mains dans le dos, Grady haussa les épaules. Avec sa veste noire, son insigne et ses manières de plus en plus militaires, il ressemblait de moins en moins à un paysan.
— Neald va mieux. Ensemble, nous pouvons taper sur ces Fils jusqu’à ce qu’ils rendent gorge.
Perrin acquiesça, mais il détestait laisser les Asha’man se déchaîner. L’odeur de chair brûlée dans l’air, la terre éventrée… La puanteur des puits de Dumai, en somme. Cela dit, il ne pouvait pas s’offrir une nouvelle perte de temps du genre Malden. S’il n’avait pas d’autre solution, il devrait laisser faire Grady et Neald.
Mais pas tout de suite.
Avec les ta’veren, il n’existe pas de coïncidences…
Les loups, les Capes Blanches… Des réalités qu’il fuyait depuis longtemps revenaient le harceler. Par le passé, il avait chassé les Fils de Deux-Rivières. Beaucoup d’hommes qui l’aidaient à l’époque étaient à ses côtés aujourd’hui.
— On en viendra peut-être là, Grady. Et peut-être pas. La supériorité numérique est de notre côté, et avec la disparition de cette fichue tête de loup, ils ne sauront peut-être pas qui nous sommes. Nous marchons sous l’étendard de la reine du Ghealdan, et ils traversent son royaume. Très probablement, ils ont vu les vivres et les équipements, dans les charrettes, et ont décidé de les « protéger ». Des négociations – avec un rien d’intimidation, peut-être – devraient les persuader de nous rendre nos amis et nos biens.
Elyas acquiesça et Grady l’imita. Pourtant, Perrin lui-même n’était pas convaincu par ses salades. Depuis son départ de Deux-Rivières, les Capes Blanches le hantaient. Avec eux, rien n’avait jamais été simple.
On eût dit que l’heure de solder les comptes avait sonné. Quoi qu’il dût en résulter.
Continuant sa ronde, Perrin déboula dans le secteur aiel du camp. Avisant deux Promises qui montaient la garde avec une fausse nonchalance, il les salua de la tête. Les deux femmes ne se redressèrent pas, ne se fendirent d’aucune révérence – l’idéal aux yeux de Perrin –, mais lui rendirent son signe de tête. La preuve que la préparation puis l’exécution de l’assaut contre les Shaido lui avaient fait gagner beaucoup de ji auprès de ses Aiels.
Les guerrières du désert s’occupant de leurs postes de garde, il ne voyait aucune raison de les inspecter. Mais il y passa quand même. Une affaire d’équité, lui semblait-il. Pour ne défavoriser personne.
Grady s’arrêta net et pivota sur lui-même en direction des tentes des Aielles.
— Quoi ? demanda Perrin, alarmé.
Il sonda les environs mais ne vit rien d’inhabituel.
Grady sourit.
— Je crois qu’ils y sont arrivés.
Sans se soucier du regard noir de plusieurs Promises, l’Asha’man s’enfonça dans le camp des Aiels.
Si Perrin n’avait pas été là, il aurait fini par se faire expulser comme un malpropre.
Neald, pensa le mari de Faile. Il travaille avec les Aes Sedai pour former des cercles…
Si Grady avait vu quelque chose dans les tissages…
Bientôt, le petit groupe atteignit un cercle de tentes, au milieu du camp. Entre chacune, le sol était sec et compacté – grâce à des tissages, probablement.
Neald, Edarra et Masuri étaient là.
Jeune Murandien à la moustache qui remontait en pointe, Fager Neald ne portait aucun insigne au col de sa veste noire. Mais à l’évidence, il serait promu dès que Perrin aurait rejoint Rand. Pendant la mission, il était devenu bien plus performant dans le Pouvoir.
Encore pâle à cause des morsures de serpent, il semblait cependant en bonne voie de rétablissement. Souriant, il contemplait le vide, devant lui. L’image même de la satisfaction.
Un grand portail lévitait dans l’air. Apparemment, il donnait sur un site où ils avaient campé des semaines plus tôt. Un terrain vague, sans caractéristiques particulières.
— Ça fonctionne ? demanda Grady en s’agenouillant à côté de son ami.
— C’est époustouflant, Jur, fit Neald sans l’ombre de l’arrogance qui lui était coutumière. Je peux sentir le saidar. Comme si j’étais devenu plus complet.
— Tu le canalises ? demanda Perrin.
— Non, pas besoin… Je peux l’utiliser.
— Et là, tu l’utilises ? demanda Grady, tout excité.
— C’est… difficile à expliquer. Les tissages sont du saidin, mais je peux les renforcer avec du saidar. Tant que je parviens à générer un portail, il semble que je puisse augmenter la quantité de Pouvoir – et la taille du passage – avec ce que me fournissent les femmes. Par la Lumière ! C’est merveilleux. Nous aurions dû le faire il y a des mois.
Perrin étudia les deux femmes. Masuri et Edarra semblaient beaucoup moins enthousiastes que Neald. L’air patraque, Masuri empestait la peur. Chez Edarra, la méfiance et la curiosité se mêlaient. Selon Grady, créer un cercle de ce type impliquait que les hommes prennent le contrôle des femmes.
— Donc, nous enverrons bientôt nos éclaireurs à Caemlyn, dit Perrin. (Dans sa poche, il tapota le casse-tête de forgeron.) Grady, organise cette mission avec les Promises. Configure le portail selon leurs demandes.
— Compris, seigneur, répondit Grady en passant une main sur son visage parcheminé. Au lieu de participer aux rondes, je devrais me mettre à étudier cette fameuse technique… Mais avant, je voudrais te parler de quelque chose. Si tu as le temps.
— Bien entendu…
Perrin s’écarta du cercle. Des Matriarches approchaient, annonçant à Neald que c’était leur tour d’essayer de travailler avec lui. À première vue, elles ne se comportaient pas comme si l’Asha’man contrôlait quoi que ce soit. Au contraire, il se révéla prompt à obéir. Avec les Aielles, il se montrait très prudent depuis qu’il avait lancé une remarque un peu trop osée à une guerrière. En pénitence, il avait dû jouer au Baiser des Promises.
— De quoi veux-tu me parler, Grady ? demanda Perrin quand ils furent hors de portée d’oreille.
— Eh bien, Neald et moi, nous sommes tous les deux assez rétablis pour ouvrir des portails. Alors, je me demandais si je pourrais… (Il hésita.) Faire un saut à la Tour Noire pour voir ma famille. Juste un après-midi.
C’est vrai, se souvint Perrin, il a une femme et un fils.
L’Asha’man en parlait rarement. À dire vrai, il n’était pas très loquace.
— Je ne sais pas trop, fit Perrin en sondant le ciel torturé. Les Capes Blanches sont devant nous, et il reste une possibilité que les Shaido fassent demi-tour pour nous attaquer. Je répugne à me séparer de toi tant que nous ne serons pas en sécurité.
— Je ne resterai pas absent longtemps, seigneur.
Très souvent, Perrin oubliait que Grady était un homme encore jeune – six ou sept ans de plus que lui. Avec sa peau tannée par le soleil, et dans sa veste noire, il faisait beaucoup plus âgé que ça.
— Nous te trouverons un moment. Bientôt. Je ne veux prendre aucun risque avant que nous ayons appris ce qui s’est passé depuis notre départ.
Comme le disait Balwer, l’information était le nerf de la guerre.