Grady acquiesça, soulagé alors que son chef ne lui avait rien promis de précis. Lumière ! Même les Asha’man semblaient considérer Perrin comme leur seigneur. Au début, pourtant, ils le regardaient de haut…
— Tu n’as jamais évoqué cette possibilité avant, Grady. Quelque chose a changé ?
— Tout, oui…
Dans l’odeur de Grady, Perrin capta une bouffée d’espoir.
— Ça remonte à quelques semaines. Mais tu ne peux pas le savoir, seigneur. Personne n’est au courant. Au début, nous n’étions pas sûrs, Fager et moi. Alors, on s’est tus, pour ne pas risquer de raconter n’importe quoi.
— À quel sujet ?
— La souillure, seigneur. Elle a disparu.
Perrin se rembrunit. Était-ce la folie qui parlait ? Mais dans l’odeur de Grady, il n’y avait aucun indice de démence.
— C’est arrivé le jour où nous avons vu un… phénomène, au nord. Seigneur, je sais que ça semble incroyable, mais c’est vrai.
— Le genre d’exploit que Rand aurait pu accomplir, oui…
À ces mots, les couleurs tourbillonnèrent, comme d’habitude. Bien entendu, Perrin les chassa.
— Si tu le dis, je te fais confiance, Grady. Mais quel rapport avec la Tour Noire et ta famille ? Tu veux aller voir si les autres Asha’man sont d’accord avec toi ?
— Oh, ils le seront, je n’en doute pas… C’est que… Seigneur, j’ai toujours été un type très simple. La tête pensante, c’est ma femme, Sora, depuis toujours. Moi je fais ce qu’il faut faire, et ça s’arrête là. Par exemple, rallier la Tour Noire, c’était incontournable. Quand on m’a fait passer une épreuve, je savais ce qui arriverait. C’était en moi, je le sentais. Mon père aussi était comme ça. Nous n’en parlions pas, mais c’était ainsi. Quand les sœurs rouges l’ont trouvé, il était très jeune. Juste après ma naissance…
» Lorsque j’ai rejoint le seigneur Dragon, je connaissais mon avenir. Encore quelques années… et adieu ! Autant les passer à se battre, non ? Le Dragon m’a dit que j’étais un soldat, et qu’un soldat ne désertait pas. Voilà pourquoi je n’ai jamais demandé à revoir les miens. Parce que tu avais besoin de moi.
— Et ce n’est plus le cas ?
— Seigneur, la souillure n’existe plus ! Je ne deviendrai pas fou. C’est vrai, j’ai toujours eu une raison de me battre. Désormais, j’ai une raison de vivre !
Les yeux dans ceux de Grady, Perrin comprit ce qu’il voulait dire. Comment cet homme avait-il vécu jusque-là, conscient qu’il perdrait la raison et devrait être exécuté ? Par ses amis, en plus, qui lui feraient ainsi une faveur…
C’était donc ça que Perrin sentait chez les Asha’man depuis le début ? La cause de leur détachement hautain et de leur mélancolie permanente ? Tous les autres luttaient pour vivre. Eux, ils combattaient pour mourir.
C’est comme ça que Rand se sentait…
Les couleurs réapparurent, puis cédèrent la place à une image de son ami. Sur son grand cheval noir, il traversait les rues boueuses d’une ville. Nynaeve chevauchait près de lui et ils étaient en grande conversation.
Dès que Perrin secoua la tête, l’image se dissipa.
— Tu reverras Sora, promit-il à Grady. Vous passerez un peu de temps ensemble avant… la fin.
Grady hocha la tête puis leva les yeux vers le ciel, car des roulements de tonnerre retentissaient, très loin au nord.
— Je voudrais lui parler, seigneur. Et revoir mon petit Gadren. Je risque de ne pas le reconnaître…
— Je suis sûr que c’est un très bel enfant.
Grady éclata de rire. Venant de lui, c’était aussi inédit que réconfortant.
— Un bel enfant, Gadren ? Non, seigneur… Il est grand pour son âge, mais à peu près aussi laid qu’une souche. Pourtant, je l’aime beaucoup. (Il secoua la tête, toujours amusé.) Bon, il faut que je file m’entraîner avec Neald. Merci, seigneur.
Sourire aux lèvres, Perrin regarda l’Asha’man s’éloigner. Puis il vit une Promise débouler dans le camp. Elle alla faire son rapport aux Matriarches, assez fort pour que Perrin l’entende :
— Un inconnu chevauche sur la route dans notre direction. Il brandit un drapeau blanc, mais il porte la tenue des Fils de la Lumière.
Perrin rameuta ses protecteurs. Tandis qu’il fonçait vers l’entrée du camp, Tam apparut et marcha à ses côtés. Quand ils arrivèrent, le Fils était au niveau du premier poste de garde. Perché sur un hongre blanc, il arborait effectivement un étendard de la même couleur. Et sur la poitrine, il portait un soleil étincelant.
Perrin eut le sentiment de sombrer dans un gouffre sans fond. Cet homme, il le connaissait. Dain Bornhald.
— Je viens parler au criminel Perrin Aybara, dit-il en tirant sur les rênes de sa monture.
— Je suis là, Bornhald, fit Perrin en avançant.
Le Fils le dévisagea.
— Oui, c’est bien toi. La Lumière t’a livré à nous.
— À condition qu’elle vous ait aussi « livré » une armée trois ou quatre fois plus nombreuse que celle dont vous disposiez jusque-là. Sinon, je doute que cette « livraison » vous serve à quelque chose.
— Nous détenons des gens qui t’ont juré allégeance, Perrin Aybara.
— Exact. Laissez-les revenir à nous, avec les charrettes, et on partira aussitôt.
Le jeune Fils fit pivoter sa monture sur le côté et foudroya Perrin du regard.
— Nous avons des comptes à régler, Suppôt des Ténèbres.
— Pourquoi faire en sorte que ça tourne mal, Bornhald ? Selon moi, on peut encore se séparer bons ennemis.
— Les Fils aiment mieux mourir que laisser une injustice impunie. Mais ça, le seigneur général te l’expliquera. Il veut te voir. Je suis là pour te le dire. Il t’attend au bord de la route, un peu devant nous. Et il aimerait te parler.
— Tu crois que je tomberai dans un piège si grossier ?
Bornhald haussa les épaules.
— Fais comme tu veux… Mon seigneur général est un homme d’honneur. Il a juré que tu reviendrais de votre rencontre entier – moi, je n’aurais jamais promis ça à un Suppôt. Si tu crains pour ta sécurité, amène tes Aes Sedai.
Sur ces mots, Bornhald fit volter sa monture et s’éloigna.
Perplexe, Perrin le regarda un moment.
— Tu ne penses pas sérieusement à y aller, fiston ? demanda Tam.
— J’aime bien savoir qui j’affronte… Et nous avons demandé des pourparlers. Qui sait, je récupérerai peut-être nos amis. Tam, avant d’attaquer, je dois tenter le coup.
Le père de Rand capitula.
— Il a parlé d’Aes Sedai, dit Perrin, mais pas d’Asha’man. Je parie qu’il ne sait rien sur eux. Va dire à Grady de s’habiller comme un gars de Deux-Rivières, puis envoie-le-moi avec Gaul et Sulin. Demande à Edarra si elle veut venir aussi. Surtout, pas un mot à ma femme. Nous irons à six, histoire de voir si les Capes Blanches sont sincères. Si ça tourne mal, Grady nous sortira de là via un portail.
Tam partit sans perdre de temps.
Le père de Rand revint peu après avec Gaul, Sulin et Edarra. Grady arriva quelques minutes plus tard, vêtu d’une tenue empruntée à un des hommes de Deux-Rivières. En manteau marron, chemise verte et pantalon sombre, il portait un arc long. Le dos bien droit et le regard vif, il avait tout d’un soldat.
Autour de lui, on captait une aura de danger qu’aucun villageois normal n’aurait pu avoir. Par bonheur, ça ne sabotait pas le déguisement. Enfin, on pouvait l’espérer.
Les six compagnons sortirent du camp. Par miracle, Faile ne semblait pas avoir eu vent de ce qui se tramait. En cas de longues négociations, Perrin comptait l’emmener, bien entendu, mais cette excursion-là serait brève et il avait besoin d’agir et de réagir sans craindre pour sa bien-aimée.
À pied, le petit groupe eut besoin de quelques minutes pour apercevoir les Capes Blanches, à l’entrée d’un tournant. Une dizaine de Fils, debout autour d’une petite tente érigée sur le bas-côté de la route. Perrin sentit de la colère et du dégoût, mais pas une once de duplicité.