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Dyelin acquiesça. Cette femme avait l’art de manipuler Elayne, la forçant à chercher les réponses qu’elle devait trouver – et toutes les deux en avaient conscience.

— Une ressource est sans valeur, sauf si on la fait fructifier, fit remarquer Dyelin.

Elle sirotait un gobelet de vin. Maudite femme !

— Exact, approuva Elayne. Mais brader une ressource, c’est se gagner une réputation de négligence.

— Sauf si tu la cèdes juste avant que sa valeur s’effondre, insista Dyelin. Plus d’un marchand a été traité de fou pour avoir vendu à bas prix ses poivrons givrés, puis applaudi par tous quand les cours se sont effondrés.

— Ces prisonniers, tu penses que leur cours va s’écrouler ?

— Leurs maisons ont été compromises, répondit Dyelin. Plus ta position se renforce, moins ces prisonniers politiques ont de valeur. Tu ne dois pas gaspiller ta ressource, certes, mais ne la garde pas jalousement jusqu’au moment où elle n’intéressera plus personne.

— Tu pourrais les faire exécuter, proposa Birgitte.

Les deux autres femmes la regardèrent, les yeux ronds.

— Quoi ? C’est ce qu’ils méritent, et ça te vaudrait une réputation de fermeté.

— Ce ne serait pas juste, dit Elayne. Soutenir une autre candidate au trône n’est pas un crime. Quand il n’y a pas encore de reine, la trahison n’existe pas.

— Donc, nos soldats peuvent mourir, mais les nobles s’en sortent sans dommages ? (Birgitte leva une main avant qu’Elayne ait pu protester.) Épargne-moi le sermon ! Je comprends. Je désapprouve, mais je comprends. Il en a toujours été ainsi.

Elayne recommença à marcher de long en large. Cependant, elle s’arrêta pour piétiner au passage la proposition d’Ellorien. Cette gaminerie lui valut un regard sévère de Birgitte, mais se défouler faisait tellement de bien.

La « proposition » était une liste de promesses creuses en échange desquelles Elayne devait libérer les prisonniers « pour le bien d’Andor ». Selon Ellorien, puisque les captifs n’avaient plus un sou, la couronne n’avait plus qu’à les pardonner et les libérer afin de contribuer à la reconstruction du royaume.

Pour être franche, Elayne avait envisagé cette possibilité. À présent, si elle le faisait, les trois prisonniers tiendraient Ellorien pour leur sauveuse. La gratitude qui aurait dû aller à Elayne finirait dans l’escarcelle de sa rivale. Par le sang et les cendres !

— Les Régentes des Vents demandent les terres que tu leur as promises, rappela soudain Dyelin.

— Déjà ?

— Leur exigence continue à me troubler. Pourquoi vouloir une telle bande de terre ?

— Elles l’ont méritée, souligna Elayne.

— Peut-être… Mais tu seras la première reine, en cinq générations, qui cède une partie d’Andor – même minuscule – à des étrangers.

Elayne prit une grande inspiration et découvrit qu’elle était soudain plus calme. Maudites sautes d’humeur ! Melfane n’avait-elle pas promis que ça s’arrangerait en avançant dans la grossesse ? Ces derniers temps, pourtant, elle aurait juré que ses émotions rebondissaient comme une balle dans des jeux d’enfants.

Elle s’assit, pour un temps plus sereine.

— Je ne peux pas permettre ça. Les maisons guettent toutes les occasions pour se frayer un chemin jusqu’au pouvoir. À coups d’épaule, s’il le faut.

— À leur place, dit Dyelin, tu ferais pareil, je te le garantis.

— Pas en sachant que l’Ultime Bataille approche ! lâcha Elayne. Nous devons orienter les nobles vers les sujets qui comptent vraiment. Quelque chose qui les rallie à moi, ou qui, au moins, les convainque de ne pas me harceler sans cesse.

— Et tu as une idée de la méthode à employer ?

— Oui. (Elayne tourna la tête vers l’est.) Il est temps de conquérir le Cairhien.

Birgitte faillit s’étrangler avec son infusion. Dyelin, elle, ne broncha pas.

— Une manœuvre audacieuse !

— Audacieuse ? répéta Birgitte tout en s’essuyant le menton. C’est de la folie furieuse ! Elayne, tu ne tiens même pas Andor en main.

— C’est justement pour ça qu’il faut le faire… Nous sommes en pleine phase de conquête… En outre, si je m’attaque au Cairhien maintenant, tout le monde comprendra que j’entends être autre chose qu’une reine de paille.

— Personne ne te soupçonne de ça, je crois, dit Birgitte. Sauf les gens qui ont pris un coup de trop sur la tête pendant les batailles…

— Si peu subtile que soit la présentation, intervint Dyelin, Elayne a raison.

La noble dame regarda Birgitte. Dans le lien, Elayne sentit une bouffée d’antipathie. Par la Lumière ! Que faudrait-il pour que ces deux-là s’entendent ?

— Personne ne met en question ta stature de reine, Elayne. Ça n’empêchera pas ces nobles de s’emparer de tout le pouvoir à leur portée. Plus tard, ce sera trop tard pour eux, et ils le savent.

— Contrairement à ma mère, je n’ai pas quinze ans devant moi pour stabiliser mon règne. Voyons, nous savons toutes que Rand entend que je monte sur le Trône du Soleil. Un régent gouverne le Cairhien, dans l’attente de mon arrivée. Et après les malheurs de Colavaere, personne n’ose plus désobéir aux décrets de Rand.

— En t’emparant de ce trône, dit Dyelin, tu risques de donner l’impression qu’al’Thor te l’a offert.

— Et alors ? objecta Elayne. Pour Andor, j’ai dû me débrouiller toute seule. Qu’y a-t-il de mal à accepter le Cairhien comme un cadeau de Rand ? Ses Aiels ont libéré le royaume. En leur épargnant une succession houleuse, nous rendrons service aux Cairhieniens. Mes droits au trône sont aussi solides que ceux des autres prétendants. Et tous les fidèles de Rand se rallieront à moi.

— Ne risques-tu pas de te disperser ?

— C’est possible, admit Elayne, mais selon moi, le jeu en vaut la chandelle. Un seul mouvement, et je deviendrai une des têtes couronnées les plus puissantes depuis Artur Aile-de-Faucon.

La polémique fut interrompue par un coup frappé à la porte. Elayne jeta un coup d’œil à Dyelin, dont l’expression pensive lui apprit qu’elle réfléchirait à tout ça.

De toute façon, avec ou sans l’aval de sa conseillère, Elayne s’attaquerait au trône du Cairhien. À ses côtés, la noble dame devenait une voix de plus en plus précieuse – elle n’avait jamais voulu le trône pour elle, heureusement –, mais une reine ne devait jamais trop se fier à une personne. Un piège mortel, ça…

Birgitte alla ouvrir, laissant entrer le stoïque maître Norry. Vêtu en rouge et blanc, il faisait grise mine, comme d’habitude. Et il avait son redoutable dossier de cuir sous un bras.

— Je croyais que nous en avions fini pour aujourd’hui, soupira Elayne.

— Je le croyais aussi, Majesté. Mais il y a eu une cataracte de nouveautés. Et elles devraient vous intéresser.

— De quoi parlez-vous ?

— Majesté, vous savez que je n’apprécie pas beaucoup certaines tâches. Mais après de nombreux recrutements dans mon équipe, j’ai estimé judicieux d’étendre le champ de mon attention.

— Vous parler de ce fichu Hark, c’est ça ? lança Birgitte. Comment s’en sort-il, ce rebut d’humanité crasseux ?

Norry se tourna vers la Championne.

— Il… est crasseux, si j’ose dire. (Il regarda de nouveau Elayne.) Mais une fois motivé comme il faut, c’est une vermine douée. De grâce, pardonnez-moi si j’ai pris des libertés, mais après les rencontres, récemment – et l’afflux de résidents dans vos donjons qui en résulte –, j’ai jugé que c’était sage.

— De quoi parlez-vous, maître Norry ? demanda Elayne.

— Il s’agit de maîtresse Basaheen, Majesté. La première instruction que j’ai donnée à notre bon maître Hark fut de surveiller le lieu de résidence des Aes Sedai – une auberge nommée Le Hall des Bonjours.