Elayne se redressa dans son fauteuil, sa curiosité éveillée. Duhara Basaheen essayait inlassablement d’obtenir une audience avec elle en tarabustant les administrateurs et serviteurs du palais. Mais tous savaient, désormais, qu’il ne fallait pas la laisser entrer. Aes Sedai ou non, elle était une émissaire d’Elaida, et Elayne ne voulait avoir aucun rapport avec elle.
— J’ai compris : vous l’avez fait surveiller. Je vous en prie, dites-moi que vous avez découvert de quoi me permettre de bannir cette abominable bonne femme.
— Donc, je ne risque aucun blâme ? demanda Norry, toujours aussi morne et plat que d’habitude.
En matière d’espionnage, c’était un débutant.
— Non, par la Lumière ! J’aurais dû donner cet ordre moi-même. Vous avez corrigé cette négligence, maître Norry. Si ce que vous avez découvert est positif, je vais peut-être bien vous embrasser.
Là, Norry ne put s’empêcher de réagir : en écarquillant les yeux d’horreur. Elayne éclata de rire, et Birgitte gloussa discrètement. Dyelin, elle, parut choquée. Eh bien, qu’elle aille se faire cuire un œuf, pour ce que la jeune reine en avait à faire.
— Hum…, fit Norry. Ce ne sera pas nécessaire, Votre Majesté. S’il y a en ville des Suppôts qui se font passer pour des Aes Sedai, me suis-je dit, il serait peut-être judicieux de garder un œil sur toute personne prétendant venir de la Tour Blanche.
Comme les autres, Norry avait appris à ne pas traiter Falion et ses complices d’Aes Sedai, du moins en présence d’Elayne. À part ça, que ses discours étaient alambiqués !
— J’ai peur de devoir vous décevoir, Majesté… En tout cas, si vous espérez avoir une preuve que cette femme est un Suppôt des Ténèbres.
— Vraiment…
Norry leva doctement un index.
— Cela dit, j’ai des raisons de croire que Duhara Sedai peut avoir contribué à la rédaction du document que vous traitez avec une… révérence inhabituelle.
Le fonctionnaire baissa les yeux sur les pages qu’Elayne avait jetées sur le sol. L’une d’elles portait la marque de sa chaussure.
— Duhara a rencontré Ellorien ? demanda la jeune reine.
— Oui, confirma maître Norry. Et leurs rendez-vous sont de plus en plus fréquents. Et très discrets, dois-je ajouter.
Elayne se tourna vers Dyelin :
— Pourquoi Duhara voudrait-elle que mes adversaires soient libres ?
La conseillère ne cacha pas son trouble.
— Elle ne peut pas être idiote au point de se croire en position de lancer un mouvement contre toi, surtout en s’appuyant sur une bande de dames et de seigneurs vaincus et ruinés.
— Majesté, intervint Norry, si je puis me permettre un commentaire…
— Bien entendu, maître Norry.
— Cette Aes Sedai cherche peut-être à se gagner les faveurs de dame Ellorien. Nous ne sommes pas sûrs qu’elles aient conspiré ensemble sur cette proposition. C’est seulement probable, considérant la fréquence des visites de la sœur à votre rivale. Mais Duhara Sedai cherche peut-être moins à soutenir vos ennemis qu’à entrer dans les bonnes grâces d’une partie de la noblesse locale.
C’était possible. Même si Elayne le lui suggérait lourdement, Duhara ne semblait guère encline à rentrer à la Tour Blanche. Et pourquoi l’aurait-elle voulu ? Se présenter les mains vides devant Elaida – avec en sus l’hostilité d’Andor – ne devait rien lui dire. En revanche, si elle revenait avec un serment d’allégeance d’une partie de la noblesse andorienne, ça changerait radicalement la donne.
— Quand Duhara quitte son auberge pour aller chez Ellorien, demanda Elayne, comment s’habille-t-elle ?
Après avoir évoqué la possibilité de se retirer sur ses terres, Ellorien était restée en ville, sans doute parce qu’elle avait compris qu’un « exil » aurait été une erreur politique. Pour l’heure, elle résidait dans sa demeure de Caemlyn.
— Elle porte un manteau, Majesté, dit Norry. Avec la capuche relevée.
— Un manteau somptueux ou passe-partout ?
— Je… Je n’en sais rien, avoua Norry. Dois-je envoyer chercher maître Hark ?
— Ce ne sera pas nécessaire…, assura Elayne. Mais dites-moi : elle y va seule ?
— Non. D’après ce que je sais, elle a toujours une suite avec elle.
Elayne hocha la tête. Elle aurait parié que Duhara portait certes un manteau à la capuche relevée, mais qu’elle gardait sa bague au serpent et choisissait un vêtement somptueux. Avec la suite, c’était une part du subterfuge.
— Maître Norry, je crains qu’on vous ait roulé dans la farine.
— Plaît-il, Majesté ?
Dyelin acquiesça.
— Duhara veut être vue quand elle rend visite à Ellorien. Elle évite que ces rendez-vous soient officiels, pour ne pas se déclarer directement contre ton règne, Elayne. Mais elle entend que tu saches ce qu’elle fait.
— Elle fraie ouvertement avec mes ennemis, résuma Elayne. C’est un avertissement. Elle m’a déjà menacée, affirmant que je détesterais m’opposer à Elaida et à elle.
— Ah, soupira Norry, dépité. Mon initiative n’était pas si judicieuse, finalement.
— Si, au contraire, dit Elayne. Si vous ne l’aviez pas fait surveiller, nous aurions manqué quelque chose, et ç’aurait pu être très… embarrassant. Quand quelqu’un se décarcasse afin de m’insulter, je tiens à en être informée. Ne serait-ce que pour savoir qui faire décapiter, à l’avenir.
Maître Norry blêmit.
— C’est une image, mon ami, le rassura Elayne.
Même si elle brûlait d’envie de faire raccourcir Duhara. Et Elaida, par la même occasion. Cette garce qui avait osé lui envoyer un de ses molosses pour la « conseiller » !
Egwene, accélère le mouvement ! Nous avons besoin de toi à la tête de la tour. Le monde en a besoin !
Elayne soupira et se tourna vers Norry :
— J’ai cru comprendre que plusieurs sujets requéraient mon attention ?
— C’est exact, Majesté.
Norry ouvrit son affreux dossier en cuir et en tira une feuille – sans lui accorder la révérence dont il gratifiait d’habitude les documents qu’il collectait. En fait, il tint la feuille entre le pouce et l’index, à bout de bras, comme si c’était un rat mort pêché dans un égout.
— Au sujet des bandes de mercenaires, maintenez-vous vos ordres, Majesté ?
— Oui, répondit Elayne avec une grimace.
La bouche sèche, elle eut un regard noir pour le gobelet de lait de chèvre chaud qui attendait sur un guéridon, près de son siège.
Partout où on se battait, des groupes de mercenaires venaient proposer leurs services. Manque de chance pour ces hommes, le siège avait été très court. Si les nouvelles voyageaient vite, les soldats épuisés et affamés se déplaçaient beaucoup plus lentement. Du coup, des mercenaires continuaient à arriver en ville, très vite déçus de voir qu’on n’avait plus besoin de leurs armes.
Elayne avait commencé par les renvoyer. Puis elle avait mesuré la stupidité de ce comportement. Pour Tarmon Gai’don, chaque lame compterait. Si Andor pouvait ajouter quelques milliers d’hommes en plus, il ne fallait surtout pas manquer de le faire.
Pour l’instant, elle n’avait pas de quoi payer ces soldats de fortune. Cela dit, elle refusait aussi de les voir partir. Du coup, elle avait ordonné à maître Norry et au capitaine Guybon de donner des instructions similaires à tous les groupes de mercenaires. En même temps, il ne devait pas y avoir plus d’un nombre donné de ces types en ville, et ils devaient camper à une lieue au minimum du mur d’enceinte.
L’idée était de laisser penser à ces hommes qu’Elayne finirait par les rencontrer et leur proposer de l’ouvrage. Avec sa décision de conquérir le Trône du Soleil, le moment était peut-être venu de mettre son plan à exécution. Même si la plupart des mercenaires qu’elle avait engagés avaient fini par lui claquer entre les doigts…