— Un des deux autres ta’veren qui ont grandi avec Rand al’Thor.
Birgitte but une gorgée d’infusion. Depuis la grossesse d’Elayne, elle était sobre comme un chameau. Il fallait bien que quelqu’un d’autre souffre…
— Mat est un individu particulièrement… dynamique, expliqua Elayne. Mais très utile quand on lui met un harnais. Libre de ses mouvements, ce qu’il est la plupart du temps, il peut être un désastre ambulant. Mais quoi qu’on dise de lui et de ses hommes, ce sont de sacrés guerriers.
— Tu vas les utiliser, je parie…, souffla Birgitte.
— Bien entendu ! Si je me souviens des propos de Mat, il y a beaucoup de Cairhieniens dans la Compagnie. Des Cairhieniens de souche, je précise. Si je déboule avec ces hommes-là dans mon armée, ça facilitera la transition.
— Donc, tu es décidée ? s’enquit Dyelin. En route pour la conquête du Trône du Soleil ?
— Le monde a besoin d’unité, dit Elayne en se levant. Avec le Cairhien, je commence à retisser les liens. Rand contrôle déjà l’Illian et Tear, et il a des affinités avec les Aiels. Nous sommes tous connectés.
Elayne tourna la tête vers l’est, où elle sentait ce nœud d’émotions qu’elle savait être Rand. Ces derniers jours, tout ce qu’elle avait capté de lui, c’était une colère froide profondément enfouie. Était-il en Arad Doman ?
Elayne aimait Rand. Certes, mais sans accepter l’idée qu’Andor devienne une partie de l’empire du Dragon. De plus, s’il devait mourir au mont Shayol Ghul, qui dirigerait l’empire en question ? Bien entendu, tout l’édifice pouvait s’écrouler, mais elle redoutait que quelqu’un – Darlin, par exemple – soit assez fort pour l’en empêcher. Dans ce cas, Andor se retrouverait coincé entre les Seanchaniens, au sud-ouest, le successeur de Rand au nord-ouest et au sud-est, et les Frontaliers unis au nord et au nord-est.
Il ne fallait pas que ça arrive. La femme, en elle, se révoltait de spéculer sur la mort de Rand. Mais la reine ne pouvait pas être si délicate. Le monde changeait…
— Je sais qu’il sera difficile de diriger deux royaumes, admit Elayne. Mais je dois tenir le Cairhien ! Pour le bien des deux trônes.
La jeune reine chercha le regard de Dyelin, qui hocha gravement la tête.
— On dirait bien que tu n’as pas le choix.
— Exactement. Mais pour m’en sortir, j’aurai besoin de femmes qui maîtrisent à la perfection les portails. Qu’on m’organise une réunion avec Sumeko et Alise. Nous devons évoquer l’avenir de la Famille.
12
Un encrier vide
Assise sur le rebord d’une fenêtre, dans la Pierre de Tear, Min savourait une douce chaleur.
Charriant une agréable humidité, la brise de l’après-midi où flottaient les odeurs de la ville se révélait rafraîchissante. Un temps pareil, les Teariens le qualifiaient de « frisquet », ce qui amusait beaucoup la jeune femme. D’un hiver andorien glacial, avec de la neige sur les flancs des bâtiments et de la glace sur les corniches, qu’auraient-ils dit ?
La vérité sur le temps, ces derniers jours, c’est qu’il était moins étouffant que d’habitude. Mais la chaleur qu’appréciait Min, cependant, n’avait pas grand-chose à voir avec la clémence de l’air.
Un beau soleil brillait sur la ville. Dans la cour de la Pierre, des Défenseurs en tunique à manches rayées s’immobilisaient régulièrement pour sonder le ciel dégagé. À l’horizon, des nuages dérivaient toujours, mais au-dessus de la cité, ils disparaissaient pour laisser la place à un cercle d’azur assez peu naturel.
La chaleur que savourait Min, ce n’était pas non plus celle du soleil.
— Comment peux-tu rester assise ainsi ? demanda Nynaeve.
Min tourna la tête. La fenêtre était grande ouverte, mais avec l’épaisseur des murs de la Pierre, elle avait largement assez de place pour tendre les jambes. Les genoux pliés, elle frôlait la façade avec ses pieds nus. Près d’une pile de livres, ses bottes et ses bas reposaient sur le sol de la pièce.
Nynaeve faisait rageusement les cent pas.
Au fil des siècles, la Pierre de Tear avait résisté aux sièges, aux tempêtes, aux guerres et à toutes sortes de désastres. Survivrait-elle à une Nynaeve al’Meara sur les charbons ardents ? Min se permettait d’en douter.
Ces trois derniers jours, l’Aes Sedai aux cheveux noirs jouait les cyclones dans les couloirs, intimidant les Défenseurs et terrifiant les domestiques.
— Trois jours ! grogna-t-elle. Trois jours qu’il est parti. L’Ultime Bataille approche, et le Dragon a disparu.
— Il n’a pas disparu, corrigea Min, taquine. Rand sait où il est…
— Et toi aussi ! accusa Nynaeve.
— Je ne te conduirai pas à lui.
— Et pourquoi ça ? Tu ne peux pas…
— Il a besoin d’être seul.
Nynaeve se tut, approcha d’une table, dans un coin, et se servit une tasse de « noire de Tremalking », une infusion très cotée. Une façon de faire étrange. D’habitude, les tisanes on les gardait pour se réchauffer en hiver, non ?
Min tourna de nouveau la tête vers le nord, scrutant le ciel chargé de nuages. D’après ce qu’elle pouvait déduire grâce au lien, elle regardait directement Rand. Était-il en Andor ? Dans les Terres Frontalières ? Au début, quand il était torturé par une atroce angoisse, elle avait été tentée de le localiser via le lien.
La douleur de Rand était pire que celle de ses blessures au flanc. Un mélange de souffrance, de rage et de désespoir. À ces moments-là, il paraissait plus dangereux que jamais. La nuit où il avait tenté de l’étrangler, Min l’avait trouvé beaucoup moins terrorisant…
Et puis…
La jeune femme sourit. Et puis était venue la chaleur, qui se diffusait dans le lien comme le bon vieux réconfort d’une cheminée, en plein hiver.
Un événement merveilleux était en train de se produire. Quelque chose qu’elle attendait sans en avoir eu conscience.
— Tout ira bien, Nynaeve, assura-t-elle.
— Comment peux-tu affirmer ça ? Il n’a pas détruit Ebou Dar, d’accord, mais ça ne veut pas dire qu’il soit inoffensif. Tu as vu ce qu’il a failli faire à Tam ? Son propre père, Min !
— Nynaeve, un homme ne doit pas être condamné pour ce qu’il a failli faire. Il s’est maîtrisé tout seul.
— Pas au Tumulus de Natrin, je te rappelle.
— C’était nécessaire.
— Sur le coup, ce n’est pas ce que tu as pensé.
Min inspira à fond. Nynaeve la cherchait vraiment, ces derniers jours. Mais elle avait de bonnes raisons d’être à bout de nerfs. Très loin de Tear, son mari chevauchait vers sa mort. Le Dragon Réincarné – dont elle se sentait encore responsable – arpentait le monde, et elle ne pouvait rien y faire. Être impuissante – un état que Nynaeve ne supportait pas !
— Nynaeve, dit Min, si ça dure encore, je te conduirai à lui. C’est juré.
L’Aes Sedai plissa les yeux.
— Si ça dure encore ?
— Quelques jours, par exemple.
— En quelques jours, il peut raser Cairhien.
— Et tu crois qu’il le ferait ? Sincèrement ?
— Si je le crois ? (Nynaeve baissa les yeux sur son infusion.) Naguère, j’aurais ri de cette idée. Je connaissais Rand al’Thor, et le jeune garçon qui restait caché en lui. L’homme qu’il est devenu me terrifie. Je lui répétais sans cesse qu’il devait grandir. Un jour, c’est arrivé, et…
L’Aes Sedai frissonna.
Min voulut répondre, mais un mouvement attira son attention. En faction devant la porte ouverte, Surial et Lerian – des Promises – sondaient le couloir comme si quelqu’un approchait.
Autour de Min, il y avait toujours des Promises, depuis un certain temps…