Sarene Nemdahl entra quelques secondes plus tard dans la petite pièce. Au cœur de la Pierre, les appartements de Min étaient plutôt petits. Un détail, puisqu’elle ne les utilisait presque jamais, restant le plus souvent avec Rand. Dans le salon, on trouvait un épais tapis blanc et noir, un cabinet à liqueurs… et rien de plus.
Comme toujours, Sarene portait les tresses traditionnelles ornées de perles qui encadraient son visage pratiquement parfait.
— Cadsuane Sedai a besoin de vous deux, annonça-t-elle.
— Sans blague ? railla Nynaeve. Dans ce cas, elle peut aller se faire…
— Alanna est partie, coupa Sarene. Volatilisée dans sa chambre, dirait-on. Les Défenseurs ne l’ont pas vue et on n’a trouvé aucune trace d’un portail.
— D’accord, on y va, soupira Nynaeve.
Avant de sortir en trombe de la chambre.
— Et je te répète que je ne sens rien, dit Corele. (Elle sourit et se tapota un côté du nez.) J’ignore comment elle est partie. Sauf si elle a appris à voler – au vu des derniers événements, ce ne serait pas si incroyable que ça.
Espèce d’idiote, pensa Cadsuane en écrasant de son mépris la pauvre femme. En principe, Corele était moins agaçante que les autres sœurs, tellement bouffies d’elles-mêmes que ça devenait risible, mais en ce jour, la légende manquait cruellement de patience.
La sœur jaune haussa les épaules, sans cesser de sourire, et se tut enfin. Les mains sur les hanches, Cadsuane sonda la petite chambre. Juste ce qu’il fallait de place pour un coffre à vêtements, un lit et un bureau. Même à Tear, la légende aurait cru qu’une Aes Sedai serait plus exigeante.
Mais Alanna ne faisait pas étalage de son lien très intime avec le Dragon. Très peu de gens étaient au courant.
Deux autres Aes Sedai – Rafela Cindal et Bera Harkin – se trouvaient dans la chambre. Bera affirmait avoir senti Alanna canaliser le Pouvoir. Mais rien de spectaculaire. Pas de quoi ouvrir un portail, quoi qu’il en soit.
Que la Lumière brûle cette femme ! Malgré quelques incartades, récemment, Cadsuane avait pensé tenir fermement la laisse d’Alanna. Mais celle-ci avait filé délibérément, ça sautait aux yeux. Dans le coffre, il n’y avait plus l’ombre d’un habit et rien ne traînait sur le bureau – à part un encrier vide.
— Elle ne vous a rien dit ? demanda Cadsuane.
— Non, répondit Bera. Ces dernières semaines, nous avons à peine échangé quelques mots. En passant devant, je l’entendais souvent pleurer dans sa chambre.
— Que se passe-t-il ici ? lança une voix familière.
Cadsuane se retourna et croisa le regard courroucé de Nynaeve.
— Pourquoi tant de remue-ménage ? Alanna n’est qu’une sœur parmi d’autres, et elle était libre de s’en aller, si je ne me trompe pas.
— Foutaises, lâcha Cadsuane. Alanna n’est pas une « sœur comme les autres », mais un outil. Un outil important, même.
La légende tendit un bras vers le bureau. Dans sa main elle tenait la feuille qu’on venait de trouver dans la chambre. L’enveloppe d’un message, à l’origine scellée à la cire rouge.
— Tu reconnais ça ?
Nynaeve plissa le front.
— Non. Je devrais ?
La vérité ou un mensonge ? Cadsuane détestait ne pas être en mesure d’évaluer les propos d’une femme qui se prétendait Aes Sedai. Mais Nynaeve al’Meara n’avait jamais tenu le Bâton des Serments.
Dans ses yeux, on lisait une sincère confusion. Très à cheval sur son honnêteté, Nynaeve devait être fiable. Sauf si elle portait un masque. Parce qu’elle appartenait à l’Ajah Noir.
Ne t’emballe pas, songea Cadsuane. Sinon, tu finiras par être aussi méfiante que le garçon.
Nynaeve n’avait pas remis le message à Alanna. Ce qui réduisait à néant la dernière théorie valable de la légende sur l’origine du mot.
— Alors, Cadsuane Sedai, que se passe-t-il ? demanda Nynaeve.
Au moins, elle utilisait le titre honorifique. Pour le ton, c’était beaucoup moins bien. Mais à vrai dire, Cadsuane se sentait aussi frustrée que Nynaeve. En certaines occasions, les émotions de ce genre étaient justifiées. Faire face à la fin du monde alors que le Dragon Réincarné déraillait était du nombre.
— Je n’en sais trop rien… Cette lettre a été ouverte à la hâte. C’est visible, parce qu’elle est déchirée. La première feuille a été abandonnée sur le sol, et le message a disparu. Même chose pour les vêtements et tous les objets usuels.
— Mais pourquoi est-ce si important ? insista Nynaeve.
Dans son dos, Min se glissa à l’intérieur et deux Promises flanquèrent la porte. Min avait-elle compris pourquoi, en réalité, les Aielles la suivaient comme son ombre ?
— Parce que Alanna est un chemin qui mène au Dragon, dit la compagne de Rand.
— Sur ce plan, siffla Nynaeve, elle n’a pas été plus utile que toi, Min.
— Nynaeve, intervint sèchement Cadsuane, si persuasive que tu puisses être, le Ténébreux a des moyens de faire parler les gens qui dépassent les nôtres.
Nynaeve s’empourpra de colère, puis elle marmonna entre ses dents. Alanna pouvait indiquer où se trouvait le Dragon Réincarné. Si des agents du Ténébreux la capturaient, Rand ne pourrait plus se cacher d’eux. Quand ils étaient obligés de l’attirer dans leurs pièges par la ruse, ceux-ci étaient déjà terribles. Alors, dans ces conditions…
— Nous avons été idiotes, grogna Nynaeve. Une centaine de Promises auraient dû surveiller Alanna.
— Ce n’est pas la première fois que les Rejetés savent où trouver Rand, rappela Cadsuane.
Sur le fond, pourtant, elle était d’accord. Elle aurait dû faire surveiller étroitement Alanna.
— Et il a survécu… Ce n’est qu’un facteur de plus dont il faudra tenir compte. (Cadsuane soupira.) Quelqu’un peut nous apporter de l’infusion ?
Bera s’y colla. Pourtant, la légende n’avait jamais rien fait de spécial pour s’attirer ses bonnes grâces. À l’évidence, une réputation accomplissait bien des choses…
Bera ne fut pas longue. Sortie dans le couloir pour réfléchir, Cadsuane accepta un gobelet et se prépara au goût amer de la boisson. Si elle l’avait demandée, c’était pour gagner un peu de temps pour cogiter – et parce qu’une femme aux mains vides avait souvent l’air nerveuse.
Que fallait-il faire, maintenant ? Interroger les Défenseurs, à la porte de la Pierre ? La veille, après y avoir été « incitée », Alanna avait confirmé que Rand était toujours au même endroit. Au nord, peut-être en Andor. Depuis trois jours… Que mijotait ce jeune idiot ?
Cadsuane se pétrifia. L’infusion avait bon goût.
Une merveille, même, adoucie à la perfection avec du miel. Une nuance d’amertume et une saveur des plus relaxantes. Depuis des semaines, voire des mois, la légende n’avait plus goûté une infusion qui ne fût pas moisie.
Min poussa un petit cri et se tourna vers le quartier le plus au nord de la ville. En une fraction de seconde, les deux Promises partirent au pas de course dans le couloir. Les soupçons de Cadsuane étaient confirmés. Si elles suivaient Min, ce n’était pas pour la protéger mais pour capter certains signes de…
— Il est ici, souffla la jeune femme.
13
Ce qui a été forgé…
Min jaillit de la porte du Mur du Dragon, sur le côté oriental de la Pierre, et traversa la cour à toutes jambes. Derrière elle, une nuée d’Aiels accouraient et ils ne tardèrent pas à la dépasser, la contournant comme un troupeau contourne un chêne. Entre les Défenseurs et les palefreniers, ces guerriers et ces guerrières fonçaient vers le mur d’enceinte avec une grâce stupéfiante quand on était lancé à une telle vitesse.