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— Rand al’Thor, commença Nynaeve, les bras croisés, tu es…

— Un idiot ? acheva le Dragon, visiblement amusé. Un crétin arrogant ? Une tête de pioche qui mériterait de se faire frictionner les oreilles ?

— Oui. Exactement.

— Tu avais raison, Nynaeve. Je m’en aperçois, à présent. Ai-je enfin gagné un peu de sagesse ? Toi, tu devrais renouveler ton stock d’imprécations. Celles-là sont passées, comme de la dentelle jaunie. Quelqu’un peut aller chercher Cadsuane ? J’ai promis de ne pas la faire exécuter.

Les sœurs semblèrent choquées par le ton brusque de Rand. Min en sourit. Après la confrontation avec les Aiels, la toute nouvelle assurance du Dragon était revenue. Quel bonheur de le voir désarmer des Aes Sedai, les objections et les anathèmes mourant avant d’avoir franchi leurs lèvres.

Merise ordonna à une servante d’aller chercher Cadsuane.

— Narishma, dit Rand, j’ai besoin que tu rendes une petite visite à cette armée de Frontaliers lancée à ma recherche. J’imagine qu’elle est toujours à Far Madding. Dis aux chefs que j’accepte leurs conditions et que je viendrai les voir dans quelques jours.

— Seigneur Dragon, objecta Narishma, est-ce prudent quand on connaît la nature de cet endroit ?

— Prudent ? La prudence, mon ami, c’est pour ceux qui ont l’intention de vivre vieux. Darlin, il faut que toutes les Hautes Dames et les Hauts Seigneurs se réunissent pour me recevoir. Un des messagers qui arriveront bientôt devrait pouvoir se charger de les prévenir. Il faut aussi faire circuler cette information : la Tour Blanche est réunifiée, et la nouvelle Chaire d’Amyrlin se nomme Egwene al’Vere.

— Quoi ? s’étrangla Merise.

Plusieurs autres Aes Sedai réagirent comme elle.

— Rand ? dit Min, je doute que la Chaire d’Amyrlin apprécie que tu te répandes au sujet de la division passée de la tour.

— Une remarque judicieuse… Darlin, dans une proclamation, annonce qu’Egwene al’Vere a succédé à Elaida a’Roihan au poste suprême de la Tour Blanche. Ce sera suffisant pour informer les gens sans trop leur en révéler. Il vaut mieux que je ne fasse pas autre chose pour énerver Egwene…

— Autre chose ? demanda Corele, très pâle.

— Oui. Je suis passé par la tour pour lui parler.

— Et les sœurs t’ont laissé partir ?

— Elles n’ont pas eu le choix. Darlin, rassemble nos forces ici, sans les brusquer. Mais je veux que ce soit fait ce soir. Flinn, nous aurons besoin de portails. Des grands. Il faudra peut-être un cercle.

— La brèche de Tarwin ? dit Nynaeve, pleine d’espoir.

Rand la dévisagea, hésitant. Quand il parla, Min sentit le chagrin sincère qui lui serrait le cœur :

— Pas pour tout de suite, Nynaeve. J’ai versé de l’huile chaude sur la Tour Blanche, et elle entrera en ébullition bientôt. Le temps, voilà ce qui nous manque. Je volerai au secours de Lan, c’est juré, mais d’abord, je dois me préparer à affronter Egwene.

— L’affronter ? répéta Nynaeve en avançant d’un pas. Rand, qu’as-tu fait ?

— Ce qui qu’imposait. Où est Bashere ?

— Hors de la ville avec ses hommes, répondit Flinn, pour faire galoper un peu leurs chevaux. Il sera de retour bientôt.

— Parfait. Il viendra avec moi en Arad Doman. Toi aussi, Nynaeve. Min…

Quand Rand la regarda, la jeune femme eut l’impression que ses yeux insondables l’attiraient comme des aimants.

— Min, j’ai besoin de toi.

— Je suis là, tu le sais, espèce d’idiot.

— Callandor… Elle a un rôle à jouer dans tout ça. À toi de trouver lequel. Si je m’y prends comme la fois précédente, je ne parviendrai pas à sceller la brèche. J’ai raté quelque chose d’essentiel. Découvre pour moi de quoi il s’agit.

— Je le ferai Rand. (Un frisson glacé courut le long de la colonne vertébrale de Min.) Tu as ma parole d’honneur.

— Je m’y fie aveuglément…

Rand leva les yeux lorsqu’une silhouette en manteau, capuche relevée, sortit d’un des nombreux postes de garde de la Pierre.

— Cadsuane Melaidhrin, je te pardonne tes erreurs passées et je reviens sur ton bannissement. Mais ne crois pas que j’aie été dupe : pour toi, il s’est agi d’un inconvénient très mineur.

La légende abaissa sa capuche.

— Si tu crois que porter un manteau à capuche par cette chaleur est un « inconvénient mineur », mon garçon, tu as besoin d’un cours sur la thermique. Je suppose que tu vois où cloche ton raisonnement ? Pour commencer, il me paraît inadmissible que j’aie besoin de ton « pardon ».

— Dans ce cas, je te prie d’accepter mon pardon et mes excuses. Mais tu reconnaîtras que j’ai subi une tension inhabituelle, ces derniers temps.

— En ce monde, lâcha Cadsuane, tu es le seul être qui ne peut pas se permettre de céder à la pression de la vie.

— Bien au contraire ! Si je suis devenu ce que je suis, c’est grâce à cette pression. Sans coups de marteau, on ne forge pas une pièce de métal, Cadsuane. Mais nous nous égarons. Tu as tenté de me manipuler, et ton échec fut cataclysmique. Mais dans ce désastre, tu m’as fait découvrir quelque chose.

— Puis-je savoir quoi ?

— Je croyais être forgé pour devenir une épée, dit Rand, le regard soudain distant. C’était une erreur. Je ne suis pas une arme. Et je ne l’ai jamais été.

— Dans ce cas, qu’es-tu donc ? demanda Min, sincèrement curieuse.

Le Dragon se contenta de sourire.

— Cadsuane Sedai, j’ai une mission pour toi, si tu l’acceptes.

— Eh bien, ça dépendra de sa nature, répondit la légende tout en croisant les bras.

— J’ai besoin de toi pour localiser quelqu’un. Une personne disparue qui, selon moi, doit être entre les mains d’alliés bien intentionnés. En fait, on m’a informé que la Tour Blanche détient Mattin Stepaneos.

Cadsuane plissa le front.

— Et tu le veux ?

— Pas du tout… À vrai dire, je n’ai pas encore décidé ce que je ferai de lui. Du coup, il peut rester sur les bras d’Egwene, pour le moment. Non, la personne que je veux se trouve probablement dans les plaines du Caralain. Je t’en dirai plus quand nous serons en privé.

Les Hauts Seigneurs et les Hautes Dames affluaient déjà. Rand les regarda approcher, mais il sonda aussi la cour, comme s’il cherchait toujours quelque chose. Quelque chose qui l’inquiétait…

Il se tourna pourtant vers les nobles.

Min étudia cet aréopage d’un air sceptique. À part Darlin, ces gens ne lui avaient jamais fait bonne impression.

Rand posa une main sur l’épaule de sa compagne.

Pris par surprise au milieu d’un repas ou d’une sieste, les nobles étaient échevelés et auraient presque paru débraillés dans leurs tenues hors de prix.

Dans la cour de la Pierre, où chacun avait une utilité, ils ne semblaient pas à leur place.

Je ne devrais pas être si dure avec eux, pensa Min en croisant les bras. Certes, mais elle avait vu combien leurs complots et leur hypocrisie tapaient sur les nerfs à Rand. De plus, elle n’avait jamais aimé les gens qui se croyaient plus importants que les autres.

— Formez une rangée ! lança Rand en avançant vers les nobles.

Tous le regardèrent, désorientés.

— Une rangée ! ordonna le Dragon. Exécution !

Les nobles obéirent, se mettant en place à la hâte.

Rand les passa en revue en commençant par Darlin. Sans se presser, il les regarda tous dans les yeux.

Min trouva… curieuses les émotions du Dragon. Que comptait-il faire ?

Dans un silence de plus en plus pesant, Rand continua son inspection. Non loin du bout de la rangée, Min remarqua que Weiramon jetait des regards furtifs au Dragon puis redressait aussitôt la tête. Très grand, les cheveux gris, l’homme arborait une barbe en pointe huilée.