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Rand arriva enfin à son niveau.

— Regarde-moi dans les yeux, Weiramon…

— Seigneur Dragon, je ne mérite pas le privilège de…

— Obéis !

Weiramon s’exécuta, mais ça parut lui coûter un effort surhumain. Les dents serrées, les yeux humides…

— Ainsi, dit Rand, c’est toi…

Min sentit la déception de son compagnon. Puis il regarda sur le côté, à l’endroit où Anaiyella mettait un point final à la rangée. Pour l’heure, elle détournait le regard afin de ne pas voir le Dragon.

— Vous deux !

— Seigneur…, commença Weiramon.

— Je veux que vous délivriez un message de ma part aux autres membres de votre… association. À partir de maintenant, ils ne pourront plus se cacher parmi mes alliés.

Weiramon tenta de se rebiffer, mais Rand avança vers lui. Le noble écarquilla les yeux et Anaiyella se voila la face et cria d’horreur.

— Dites-leur bien que je ne suis plus aveugle, continua Rand d’une voix douce mais impitoyable.

— Pourquoi… ? Pourquoi nous laisses-tu partir ? gémit Anaiyella.

— Parce que ce jour est celui de l’union, pas de la mort. Fichez le camp !

Comme vidés de leurs forces, les deux bannis s’éloignèrent en titubant. Dans la cour, tout le monde les regardait avec de grands yeux surpris. Puis les Aiels tapèrent sur leur bouclier avec l’embout de leurs lances. Tête basse, Weiramon et Anaiyella disparurent dans les ombres de la Pierre.

— Leeh, ordonna Rand, avec deux autres sœurs de la Lance, suivez-les jusqu’à ce qu’ils soient sortis.

Trois Promises quittèrent le cercle défensif pour emboîter le pas aux deux nobles déchus.

Min approcha de Rand et lui prit le bras.

— Rand, que vient-il de se passer ? Qu’as-tu vu en eux ?

— Le temps de se cacher est révolu, Min. Le Ténébreux a joué contre moi, et il a perdu. C’est la guerre et plus la ruse qui décide de tout.

— Si je comprends bien, c’étaient des Suppôts des Ténèbres.

Rand sourit à sa compagne.

— Ils ne sont plus un danger… Je…

Rand regarda soudain sur le côté. Min l’imita… et eut les sangs glacés.

Tam al’Thor était là. Après être passé par une poterne de la Pierre, il se tenait au milieu d’un escalier qui montait vers une entrée de la forteresse.

Les émotions de Rand s’assombrirent de nouveau. Min comprit ce qu’il guettait depuis le début.

Immobile, Tam dévisagea son fils. Les cheveux gris et le visage ridé, cet homme restait d’une solidité que beaucoup de gens pouvaient lui envier.

Rand tendit un bras. Aussitôt, la foule – Aes Sedai comprises – s’écarta pour le laisser passer. Min le suivit en direction de l’escalier. Après avoir gravi quelques marches, le Dragon s’arrêta, hésitant.

Plus un bruit dans la cour. Même les mouettes s’abstenaient de crier.

Min sentit la réticence, la honte et la terreur de Rand. C’était si bizarre. Alors qu’il avait affronté des Rejetés sans frémir, le Dragon avait peur… de son père.

Il monta pourtant les dernières marches et prit Tam dans ses bras. Un degré plus bas que son père, il paraissait de sa taille. Non, en fait, dans cette position, Tam avait l’air d’un géant et Rand d’un gosse qui s’accrochait à lui.

Tam entre les bras, le Dragon Réincarné éclata en sanglots.

Les Aes Sedai, les Teariens et les Aiels regardaient la scène en silence. Aucun ne trépignait ni ne faisait mine de s’en aller.

Rand ferma les yeux.

— Je te demande pardon, père, murmura-t-il. J’ai tellement honte.

— Il n’y a pas de mal, fils. Pas de mal…

— J’ai fait tant de choses terribles.

— Personne ne parcourt un chemin difficile sans trébucher de temps en temps. Quand tu es tombé, ça ne t’a pas brisé. C’est l’essentiel.

Rand hocha la tête. Un long moment, les deux hommes se tinrent enlacés. Puis Rand s’écarta de Tam et fit signe à Min, qui attendait au pied de l’escalier.

— Viens, père. Je voudrais te présenter quelqu’un.

— Rand, sourit Tam, ça fait trois jours… Nous nous sommes déjà rencontrés.

— Oui, mais je ne t’ai pas présenté. Et j’y tiens.

Rand invita Min à monter, mais elle arqua un sourcil et croisa les bras. Puis elle fondit sous le regard implorant de son berger, et gravit les marches.

— Père, dit Rand, une main entre les omoplates de Min, je te présente Min Farshaw. Une personne très spéciale pour moi.

14

Un serment

L’herbe verte se couchant sous ses pieds dans l’air frais et agréable, Egwene gravissait un versant en pente douce. Comme des enfants curieux qui jettent un coup d’œil dans un placard, des papillons voletaient de fleur en fleur. Pour mieux sentir le sol, Egwene fit disparaître ses chaussures.

Souriante, elle prit une grande inspiration puis regarda les nuages noirs qui bouillonnaient dans le ciel. Un vortex furieux, sauvage et silencieux malgré les éclairs couleur améthyste qui en jaillissaient.

Au-dessus, une terrible tempête. Au-dessous, une prairie paisible. La dichotomie régnait en maîtresse dans le Monde des Rêves.

Bizarrement, Tel’aran’rhiod semblait moins naturel aux yeux d’Egwene que lors de ses quelques premières visites, quand elle utilisait le ter’angreal de Verin. À l’époque, elle prenait ce lieu pour un terrain de jeu, changeant sans cesse de vêtements – par pur caprice –, parce qu’elle se sentait en sécurité.

Une erreur grossière. Le Monde des Rêves était à peu près aussi sûr qu’un piège à ours recouvert d’une peinture aguichante. Sans l’intervention des Matriarches, elle n’aurait peut-être pas vécu assez longtemps pour devenir la Chaire d’Amyrlin.

Oui, je crois que j’y suis…

Les collines moutonnantes, les bosquets… Le lieu de sa première visite, plus d’un an auparavant. Après avoir parcouru tant de chemin, être de retour ici avait un sens symbolique. Pourtant, avant d’en avoir terminé, elle devrait avaler une distance au moins équivalente – et beaucoup plus vite.

Quand elle était prisonnière d’Elaida, Egwene s’était dit et répété qu’elle devait se concentrer sur un seul problème à la fois. La priorité, c’était la réunification de la Tour Blanche. À présent, tous les problèmes et toutes les solutions la submergeaient. Incapable de trier, elle se noyait dans le torrent des multiples choses qu’elle aurait dû faire.

Par bonheur, ces derniers jours, on avait découvert en ville plusieurs réserves de grain dont on ignorait l’existence. En une occasion, c’était dans un entrepôt abandonné propriété d’un homme mort pendant l’hiver. Les autres trouvailles restaient mineures. Quelques sacs par-ci et par-là… Détail crucial, aucune trace de pourriture dans ces trésors.

Ce soir, Egwene avait deux rendez-vous afin de traiter d’autres difficultés. Le grand obstacle, ce serait la façon dont les gens la percevraient. Aucun des groupes n’accepterait de la voir telle qu’elle était devenue.

Elle ferma les yeux et… souhaita être ailleurs.

Quand elle les rouvrit, elle se retrouva dans une vaste pièce où des ombres se nichaient derrière des rangées de grandes colonnes.

Le Cœur de la Pierre…

Au centre de la salle, au milieu d’une forêt de colonnes, deux Matriarches étaient assises à même le sol. Vêtues à l’identique – chemisier blanc et jupe marron –, mais aussi différentes que deux personnes pouvaient l’être.

Comme du cuir laissé à sécher au soleil, Bair était parcheminée par l’âge. Si austère qu’elle puisse être à l’occasion, des ridules aux coins de ses yeux et de sa bouche témoignaient qu’elle savait sourire.