Le visage d’Amys était lisse comme de la soie – un des avantages de pouvoir canaliser. Si ses traits n’étaient pas sans âge, elle arborait toute l’impassibilité d’une Aes Sedai.
Leur châle autour de la taille, les deux Aielles avaient délacé le col de leur chemisier. Egwene s’assit devant elles mais garda sa tenue d’habitante des terres mouillées.
Amys fronça les sourcils. Estimait-elle qu’Egwene aurait dû se « changer » ? Ou appréciait-elle, au contraire, qu’elle n’essaie pas de se faire passer pour ce qu’elle n’était pas ?
Difficile à dire…
— À la Tour Blanche, annonça Egwene, la guerre intestine est terminée.
— Et la femme nommée Elaida a’Roihan ? demanda Amys.
— Capturée par les Seanchaniens… Ses partisanes m’ont acceptée comme Chaire d’Amyrlin. Cela dit, ma position est loin d’être stable. Parfois, je me sens en équilibre sur un rocher lui-même posé sur un autre rocher. Mais la Tour Blanche est de nouveau entière.
Quand Amys leva une main, une étole rayée se matérialisa entre ses doigts. Celle de la Chaire d’Amyrlin.
— Tu dois porter cet accessoire, dans ce cas.
Egwene exhala un soupir. Parfois, elle s’étonnait d’accorder tant d’importance aux opinions de ces femmes. Elle prit quand même l’étole et la posa sur ses épaules.
— Sorilea détestera ces nouvelles, fit Bair en secouant la tête. Elle continue à espérer que tu abandonneras les crétines de la tour pour revenir parmi nous.
— S’il te plaît, modère ton langage, dit Egwene en faisant apparaître une tasse d’infusion dans sa main. Mon amie, je suis une de ces crétines. Pire encore, je les dirige. La reine des imbéciles, dirais-tu.
Bair hésita un peu.
— Bon, j’ai un toh envers toi.
— Pas pour avoir dit la vérité, corrigea Egwene. Beaucoup de sœurs sont idiotes, c’est vrai. Mais ne le sommes-nous pas toutes, d’une façon ou d’une autre ? Quand vous m’avez trouvée dans Tel’aran’rhiod, vous ne m’avez pas abandonnée à mon sort. Pareillement, je ne peux pas laisser tomber les sœurs de la tour.
— Tu as beaucoup grandi depuis notre dernière rencontre, Egwene al’Vere, souffla Amys.
La jeune Chaire d’Amyrlin en frissonna jusque dans la moelle de ses os.
— Il a fallu que je grandisse. Ces derniers temps, ma vie n’a pas été facile.
— Face à un toit qui s’écroule, dit Bair, certains s’attellent à déblayer les gravats. Un moyen radical pour devenir plus fort. D’autres se réfugient chez leur frère et boivent son eau.
— Avez-vous vu Rand ces derniers temps ? demanda Egwene.
— Le Car’a’carn s’est rallié au camp de la mort, répondit Amys. Il n’essaie plus d’être aussi fort que les rochers – au contraire, il a acquis la puissance du vent.
Bair acquiesça gravement.
— Pour un peu, nous serions obligées de ne plus le traiter d’« enfant ». (Elle sourit.) Pour un peu…
Egwene réussit à dissimuler sa surprise. Les Matriarches, selon elle, auraient dû être très mécontentes de Rand.
— J’aimerais que vous mesuriez tout le respect que j’ai pour vous. M’avoir acceptée ainsi, c’était une grande preuve d’honneur. Si je vois plus loin que les autres Aes Sedai, c’est parce que vous m’avez appris à marcher le dos bien droit et la tête haute.
— C’était élémentaire, fit Amys, visiblement flattée. N’importe quelle femme aurait fait de même.
— Je connais peu de plaisirs plus intenses que de prendre une corde nouée par quelqu’un d’autre pour la dénouer. (Bair haussa les épaules.) Cela dit, si la corde est de mauvaise qualité, il vaut mieux ne pas y toucher. Egwene, tu nous as fourni une très bonne corde.
— Je regrette qu’il ne soit pas possible d’initier plus de sœurs à la sagesse des Matriarches.
— Tu peux nous les envoyer, dit Amys. Surtout si elles doivent être punies. Nous, on ne les maternerait pas, contrairement à la Tour Blanche.
Egwene se raidit. Les roustes qu’elle avait reçues à la tour, du maternage ? Mais elle n’allait pas se mêler de cette vieille polémique. Pour les Aiels, les habitants des terres mouillées étaient des mauviettes, et rien ne les ferait changer d’avis.
— Je doute que les sœurs soient d’accord avec ce protocole, dit-elle. Mais on pourrait vous confier des jeunes femmes encore en formation pour qu’elles étudient sous votre supervision. C’est pour ça que mon passage parmi vous a été si productif. Les Aes Sedai ne m’avaient pas encore modelée à leur image.
— Seraient-elles d’accord avec ta proposition ? demanda Bair.
— C’est possible… Il faudrait sélectionner des Acceptées. Des novices seraient jugées trop inexpérimentées, et des sœurs – eh bien, trop dignes pour ça. Mais avec des Acceptées… Cela dit, il faudrait une bonne raison qui paraisse bénéficier à la Tour Blanche.
— Tu devrais leur ordonner de venir, fit Bair, et les contraindre à obéir. N’es-tu pas celle d’entre elles qui a le plus d’honneur ? Ne doivent-elles pas écouter tes conseils, quand ils sont sages ?
— Les tribus et les clans obéissent-ils toujours aux chefs ? riposta Egwene.
— Bien sûr que non, répondit Amys. Mais les gens des terres mouillées en ont toujours plein la bouche de leurs rois et de leurs seigneurs. Ils aiment qu’on leur dise quoi faire, semble-t-il. Ainsi, ils se sentent en sécurité.
— Les Aes Sedai sont différentes, objecta Egwene.
— Les sœurs persistent à dire que nous devrions toutes être formées à la tour, lâcha Amys. (Son ton indiquait ce qu’elle pensait de cette idée.) Elles pépient sans cesse, comme un rossignol aveugle incapable de savoir si c’est la nuit ou le jour. Elles doivent comprendre que nous ne ferons jamais une chose pareille ! Dis-leur que tu vas nous envoyer des femmes afin qu’elles étudient nos coutumes. Histoire qu’on se comprenne les unes les autres… Ça, c’est la stricte vérité. Inutile de préciser que notre contact les rendra plus fortes.
— Oui, ça pourrait fonctionner.
En réalité, Egwene jubilait. Ce plan correspondait presque à celui qu’elle avait l’intention de mettre en application.
— Ce sujet, intervint Bair, il faudra s’en occuper en des temps plus cléments. Egwene al’Vere, je sens que tu as de bien plus gros problèmes.
— Un seul, mais énorme : Rand al’Thor. Vous a-t-il rapporté ses propos lors de sa visite à la tour ?
— Il a dit qu’il t’a énervée, fit Amys. J’ai du mal à comprendre ses actes. Après que des sœurs l’ont capturé et enfermé dans une caisse, il est venu chez vous ?
— Oui, mais il était différent…, souffla Egwene.
— Il a rallié le camp de la mort, répéta Bair. En d’autres termes, il est devenu pour de bon le Car’a’carn.
— S’il a parlé avec une grande puissance, dit Egwene, ses propos étaient ceux d’un fou. Il prévoit de briser les sceaux de la prison du Ténébreux.
Amys et Bair se pétrifièrent.
— Tu es sûre de ce que tu dis ? demanda Bair.
— Oui.
— Une nouvelle perturbante, fit Amys. Nous en débattrons avec lui. Merci de nous avoir appris ça.
— Je réunirai tous ceux qui lui résistent…, annonça Egwene. (Elle se détendit un peu – jusque-là, elle ignorait quelle position prendraient les Matriarches.) Si assez de gens lui parlent, Rand écoutera peut-être la voix de la sagesse.
— Il n’est pas connu pour sa tendance à se plier à la raison, soupira Amys en se levant.
Egwene et Bair l’imitèrent. En un clin d’œil, les chemisiers des deux femmes furent relacés.
— Le temps où la Tour Blanche ignorait les Matriarches est révolu, dit Egwene. Même chose pour celui où les Matriarches fuyaient comme la peste les Aes Sedai. Nous devons travailler ensemble. Main dans la main, comme des sœurs.