— D’accord, tant qu’on ne ressort pas cette idée ridicule de former les Matriarches à la tour.
Bair sourit pour indiquer que c’était une plaisanterie, mais elle réussit seulement à dévoiler ses dents.
Egwene sourit pour de bon. Elle désirait que les Matriarches se forment à la tour. Pour l’instant, les Aes Sedai étaient bien meilleures que les Aielles sur un certain nombre de tissages. Inversement, les Matriarches travaillaient mieux en groupe, et elles avaient de l’avance en matière de respect de la hiérarchie – même si l’admettre en coûtait à la jeune Chaire d’Amyrlin.
Les deux groupes pouvaient s’enrichir mutuellement. Tôt ou tard, elle trouverait un moyen de les unir.
Tandis que les deux Aielles disparaissaient du Monde des Rêves, Egwene leur dit au revoir avec une émotion sincère.
Leurs conseils suffiraient-ils à détourner Rand de son plan délirant ? Hélas, c’était peu probable.
Egwene prit une profonde inspiration. En un clin d’œil, elle se retrouva dans le Hall de la Tour, les pieds sur la Flamme de Tar Valon qui ornait le sol. Autour, sept spirales de couleur se déroulaient sur le périmètre de la salle surmontée d’une coupole.
Nynaeve n’était pas là.
Fichue bonne femme ! pensa Egwene avec une grimace.
Alors qu’elle était prisonnière, elle avait réussi à mettre à genoux la Tour Blanche. Après, elle avait rallié à sa cause une sœur rouge dure comme l’acier. Et gagné le respect de Matriarches impitoyables. Mais quand elle en appelait à la loyauté de ses amis, quelle catastrophe ! Rand, Gawyn, Nynaeve – chacun à sa façon, tous la rendaient folle de rage.
Elle croisa les bras et attendit. Avec un peu de chance, Nynaeve finirait par venir. Sinon, ce ne serait pas la première fois qu’elle décevrait Egwene. Dans le mur, derrière elle, un vitrail en forme de rosace géante arborait en son centre une Flamme de Tar Valon qui brillait comme s’il avait fait soleil dehors. Pourtant, des nuages noirs, partout, se massaient dans le ciel du Monde des Rêves.
Egwene se tourna vers la fenêtre… et se pétrifia.
Sous la Flamme, une large partie du verre adoptait la forme d’un croc du Dragon. Et ça ne faisait pas partie du concept original. La jeune Chaire d’Amyrlin approcha et inspecta le verre.
Dans l’esprit d’Egwene, la voix de Verin retentit, venant d’un lointain passé.
« Rien ? Ce n’est pas le cas, mon enfant… Il y a un lien. Et c’est une troisième constante, en plus de l’existence du Créateur et du Ténébreux. Dans chaque univers, un monde existe à l’intérieur de ce qu’on nomme la réalité. Un monde qui est présent dans tous les autres en même temps. Ou peut-être même qui les englobe. Les érudits de l’Âge des Légendes le nommaient Tel’aran’rhiod. »
La rosace symbolisait-elle un de ces mondes où le Dragon et la Chaire d’Amyrlin dirigeaient ensemble Tar Valon ?
— Une fenêtre intéressante, dit une voix derrière Egwene.
La jeune femme se retourna et découvrit Nynaeve. Dans une robe d’un jaune brillant à la jupe et au corset bordés de vert, l’Aes Sedai arborait un point rouge au milieu du front. Sinon, elle portait ses cheveux en une seule natte, comme toujours.
Egwene en fut submergée de soulagement. Enfin ! Voilà des mois qu’elle n’avait plus vu Nynaeve. Se tançant intérieurement de s’être laissé piéger, elle adopta une expression sereine et s’unit à la Source afin de tisser un flux d’Esprit. Quelques tissages de garde inversés l’aideraient sans doute à ne plus se faire surprendre.
En principe, Elayne arriverait bientôt…
— Je n’ai pas choisi ce motif, dit Egwene en désignant la rosace. C’est l’interprétation de Tel’aran’rhiod.
— Mais la fenêtre existe vraiment, non ? demanda Nynaeve.
— Hélas, oui… Elle bouche un des trous laissés par l’attaque des Seanchaniens.
— Ils ont attaqué la tour ?
— Oui.
Et tu le saurais déjà, si tu avais répondu à mes convocations.
Nynaeve croisa les bras et les deux femmes campées sur la Flamme de Tar Valon se défièrent du regard à travers la salle. Cette rencontre promettait d’être délicate. À l’occasion, Nynaeve al’Meara pouvait être plus « piquante » qu’un buisson d’épineux.
— Eh bien, dit-elle, visiblement mal à l’aise, je sais que tu es occupée, et la Lumière m’en soit témoin, je ne chôme pas non plus. Communique-moi les nouvelles que je dois connaître, histoire que je puisse filer au plus vite.
— Nynaeve, je ne t’ai pas fait venir ici seulement pour te donner des nouvelles.
Nynaeve tira sur sa natte. Pour avoir évité Egwene, elle allait se faire tancer, et elle le savait.
— En réalité, je veux te demander ton avis.
— Sur quoi ? lança l’épouse de Lan, sur la défensive.
— Parmi les gens que je connais, dit Egwene en avançant le long de la Flamme de Tar Valon, tu es une des rares à avoir été dans ma situation.
— Chaire d’Amyrlin, tu veux dire ?
— Non, une dirigeante… (Egwene passa devant Nynaeve et lui fit signe de marcher avec elle.) Une dirigeante que tout le monde estime trop jeune et qui a été promue très soudainement. Elle est sûre d’être la bonne personne pour ce poste, mais souffre d’être acceptée à contrecœur par son entourage.
— Oui, admit Nynaeve, le regard distant alors qu’elle marchait à côté d’Egwene. On peut dire que j’en sais long sur cette situation.
— Comment l’as-tu gérée ? Tout ce qu’il faut faire, je dois m’en charger en personne, parce que si je délègue, on oublie mes consignes dès que j’ai le dos tourné. Beaucoup de sœurs supposent que je donne des ordres pour le plaisir de faire du bruit avec ma bouche. Et d’autres ne supportent pas que j’aie de l’autorité sur elles.
— Comment je m’en tirais quand j’étais Sage-Dame ? Egwene, je ne suis pas sûre d’avoir réussi. La moitié du temps, j’avais du mal à m’empêcher de frictionner les oreilles de Jon Thane – et ne me parle surtout pas du vieux Cenn !
— Mais au bout du compte, ils t’ont respectée.
— La clé, c’était de ne jamais leur laisser oublier mon statut. Ils ne devaient pas continuer à me voir comme une jeune fille. Établis au plus vite ton autorité. Sois ferme avec les sœurs, parce qu’elles tenteront de déterminer jusqu’où elles peuvent aller. Et si tu les laisses dépasser les bornes, tu auras un mal de chien à reprendre le terrain perdu.
— Compris, fit Egwene.
— Et surtout, n’essaie pas de les occuper avec des missions à la noix. (Sortant du Hall, les deux femmes s’engagèrent dans un couloir.) Habitue-les à recevoir tes ordres, mais n’en donne que des bons ! Et assure-toi qu’elles n’essaient pas de les négliger. Si tu ne fais pas attention, elles risquent de se tourner vers les représentantes ou les chefs des Ajah. À Champ d’Emond, les villageoises avaient tendance à s’adresser au Cercle des Femmes plutôt qu’à moi.
» Si tu découvres que les représentantes prennent des décisions qui auraient dû être discutées devant le Hall, ne manque pas d’en faire toute une histoire. Fais-moi confiance, ça fonctionnera. Elles râleront parce que tu en rajoutes au sujet de petites choses, mais elles y réfléchiront à deux fois avant d’agir sans ton aval.
Egwene acquiesça. Un très bon conseil, même si – logiquement – il reflétait la vision du monde très particulière de Nynaeve.
— Le principal problème, soupira Egwene, c’est que je n’ai pas assez de partisanes.
— Mais tu as Elayne. Et moi.
— Sans blague ? (Egwene cessa de marcher et regarda sa compagne.) Es-tu vraiment de mon côté ?
L’ancienne Sage-Dame s’immobilisa aussi.
— Bien entendu. Ne sois pas stupide.