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— Et si les femmes qui me connaissent le mieux défient mon autorité, de quoi ça a l’air, selon toi ? Ça n’incite pas les autres à penser qu’il y a anguille sous roche ? Une faiblesse que seules mes amies connaissent ?

Nynaeve se raidit. En une fraction de seconde, son ouverture d’esprit se mua en suspicion.

— Tu ne voulais pas vraiment connaître mon avis, pas vrai ?

— Bien sûr que si… Seule une crétine se moquerait du point de vue de ses soutiens. Mais qu’as-tu éprouvé, au fond de toi-même, après avoir été nommée Sage-Dame ? Que ressentais-tu quand toutes les femmes que tu devais guider te regardaient comme une gamine ?

— J’étais atrocement mal.

— Et avaient-elles tort de te considérer ainsi ?

— Oui. Parce que j’étais devenue… plus que moi-même. Ce qui comptait, ce n’était pas ma personne, mais ma position.

Egwene chercha le regard de Nynaeve. Entre elles passa une… complicité inédite.

— Par la Lumière ! Tu viens de me prendre dans tes filets, pas vrai ?

— Nynaeve, j’ai besoin de toi. Pas seulement parce que tu es puissante dans le Pouvoir. Ni parce que tu es une femme intelligente et déterminée. Ni parce que la politique de la tour te passe largement au-dessus de la tête. Ni même parce que tu es une des rares personnes qui connaissaient Rand avant le début de cette histoire. Mais parce qu’il me faut des gens à qui me fier aveuglément. Peux-tu être une de ces personnes ?

— Je me suis agenouillée devant toi, et j’ai embrassé ta bague…

— Et alors ? L’aurais-tu fait pour une autre Chaire d’Amyrlin ?

— Pas de bon cœur.

— Mais tu l’aurais fait.

— Oui.

— Penses-tu sincèrement qu’une autre femme ferait mieux que moi ?

Nynaeve hésita, puis elle secoua la tête.

— Alors, pourquoi es-tu si amère de servir la Chaire d’Amyrlin ? Pas moi, mais la fonction…

Nynaeve fit la moue, comme si elle venait d’avaler de l’huile de foie de morue.

— Pour moi, ce ne sera pas facile…

— Je ne t’ai jamais vue reculer devant une tâche à cause de sa difficulté.

— La position, oui… D’accord, j’essaierai.

— Dans ce cas, commence par m’appeler « Mère ». (Egwene leva un index pour étouffer dans l’œuf toute objection.) Une sorte de pense-bête, Nynaeve. Inutile de le faire tout le temps, surtout en privé. Mais tu dois t’habituer à penser à moi comme à la Chaire d’Amyrlin.

— D’accord, d’accord… Tu m’as planté assez d’épines dans le flanc. J’ai déjà le sentiment d’avoir bu de l’huile de foie de morue toute la journée.

Elle hésita puis ajouta :

— Mère…

Avec une grimace, comme si ce mot lui arrachait la gorge.

Egwene eut un sourire encourageant.

— Je ne te traiterai pas comme les villageoises m’ont traitée après ma nomination, promit Nynaeve. Pourtant, ça me fait drôle de comprendre enfin ce qu’elles éprouvaient. Mais c’étaient quand même des idiotes. Tu vas voir, je ferai mieux qu’elles. Mère…

Cette fois, le mot semblait être sorti plus aisément. Le sourire d’Egwene s’élargit. Pour motiver Nynaeve al’Meara, rien n’était plus efficace que de lui lancer un défi.

Soudain, une sonnette d’alarme retentit dans l’esprit d’Egwene. Avec tout ça, elle avait presque oublié ses tissages de garde.

— Je crois qu’Elayne vient d’arriver.

— Parfait, fit Nynaeve, visiblement soulagée. Allons la rejoindre, dans ce cas. (Elle partit en direction du Hall puis se figea.) Si tu le veux bien, Mère.

Je me demande si elle pourra dire ça un jour sans avoir l’air coincé. Mais au moins, elle fait l’effort…

— Une excellente suggestion, ma fille.

Revenues dans le Hall, les deux femmes découvrirent qu’il était vide. Les bras croisés, Egwene sonda la salle.

— Elle est peut-être partie à notre recherche, avança Nynaeve.

— Nous l’aurions vue dans le couloir… De plus…

Dans une robe blanche royale constellée de diamants, Elayne se matérialisa au milieu du Hall. Dès qu’elle aperçut Egwene, elle se précipita vers elle et lui prit la main.

— Tu as réussi, mon amie ! La tour est de nouveau entière !

— Oui, mais elle reste blessée. Il y a beaucoup à faire.

— On croirait entendre Nynaeve, fit Elayne avec un clin d’œil pour l’épouse de Lan.

— Merci du compliment…

— Ne fais pas ta mauvaise tête ! (Elayne approcha de Nynaeve et la serra dans ses bras.) Je suis ravie de te voir. J’avais peur que tu ne viennes pas et qu’Egwene soit obligée de te traquer et de te tirer par l’oreille jusqu’ici.

— La Chaire d’Amyrlin a bien mieux à faire que ça, lâcha Nynaeve. Je me trompe, Mère ?

Elayne en cilla de surprise. Les yeux brillant de malice, elle étouffa un sourire. À l’évidence, elle supposait que Nynaeve venait de se faire souffler dans les bronches. Mais avec cette femme, Egwene le savait, recourir à la force n’aurait servi à rien. Au contraire, ce serait revenu à s’arracher une bardane de la peau alors que ses épines étaient dans le mauvais sens.

— Elayne, où es-tu allée, avant notre retour ?

— Que veux-tu dire ?

— Quand tu es arrivée, nous n’étions pas ici. Nous as-tu cherchées quelque part ?

La jeune reine parut déconcertée.

— J’ai canalisé du Pouvoir sur mon ter’angreal, puis je me suis endormie. À mon arrivée, vous étiez là.

— Dans ce cas, qui a activé les tissages de garde ? demanda Nynaeve.

Troublée, Egwene réactiva les tissages. Puis elle généra une garde inversée contre les oreilles indiscrètes, mais la modifia pour qu’elle laisse passer une petite partie des sons. Avec un autre tissage, elle projeta ces murmures tout autour d’elles.

Si une personne approchait, elle penserait que les trois femmes parlaient à voix basse. L’éventuelle espionne s’aventurerait plus près, mais les sons resteraient étouffés. Une façon d’inciter une adversaire à se montrer…

Nynaeve et Elayne regardèrent leur amie réaliser ses tissages. La jeune reine parut émerveillée alors que l’épouse de Lan hocha pensivement la tête.

Egwene fit apparaître un siège et s’assit.

— Prenez place aussi, dit-elle à ses interlocutrices. Nous avons beaucoup à nous dire.

Elayne se dota d’un trône – sans doute sans y penser – et Nynaeve d’une copie des sièges qu’occupaient les représentantes dans le Hall. Egwene, bien entendu, avait opté pour son fauteuil de fonction.

Assez mécontente, Nynaeve lorgna les deux trônes. Était-ce pour ça qu’elle fuyait ces réunions depuis si longtemps ? Egwene et Elayne avaient grimpé si haut…

Il était temps qu’un peu de miel fasse oublier l’amertume de l’huile de foie de morue.

— Nynaeve, dit Egwene, j’aimerais beaucoup que tu retournes à la tour pour enseigner aux sœurs tes nouvelles méthodes de guérison. Certaines s’y essaient, mais elles auraient besoin de tes lumières. D’autres répugnent face à l’innovation…

— Des têtes de pioche, grommela Nynaeve. On leur offre des cerises et elles continuent à se goinfrer de pommes pourries. Tout ça parce qu’elles en ont l’habitude. Cela dit, j’ignore s’il serait prudent que j’aille à la tour. C’est que, Mère…

— Quoi donc ?

— Rand… Quelqu’un doit garder un œil sur lui… En plus de Cadsuane, je veux dire… (Prononcer ce nom semblait pire que d’avaler de l’huile de foie de morue.) Récemment, il a changé.

— Changé ? répéta Elayne, inquiète. Que veux-tu dire ?

— Tu l’as vu récemment ? s’enquit Egwene.

— Non, répondit Elayne.

Trop vite. À l’évidence, c’était la vérité – elle n’aurait pas menti à Egwene –, mais sur Rand, elle cachait des choses.