La Chaire d’Amyrlin s’en doutait depuis un moment. La jeune reine avait-elle lié le Dragon ?
— Il a changé, répéta Nynaeve, et c’est une très bonne chose. Mère, tu ignores à quel point il avait mal tourné. Parfois, il me faisait peur. C’est terminé, maintenant. Mais il est resté le même homme – d’ailleurs, il parle comme avant. Le même en plus calme, et sans colère. Avant, c’était le calme d’un couteau qu’on dégaine furtivement. Aujourd’hui, c’est celui d’une douce brise.
— Il est… éveillé, dit soudain Elayne. Et il a retrouvé sa chaleur.
— Que veux-tu dire ? demanda Egwene.
— Je… Eh bien, je n’en sais rien. C’est sorti comme ça. Désolée…
Oui, conclut Egwene, elle avait lié Rand. De fait, ça pouvait se révéler utile. Mais pourquoi refusait-elle d’en parler ? Il faudrait qu’elles se voient en tête à tête, toutes les deux…
Nynaeve étudiait Elayne, les yeux plissés. Avait-elle remarqué aussi ? Son regard se posa sur le torse de la reine puis sur son ventre.
— Tu es enceinte ! accusa-t-elle, un index pointé sur la « coupable ».
La reine d’Andor s’empourpra.
Si Egwene avait été informée par Aviendha, Nynaeve ne savait pas. Jusque-là…
— Par la Lumière ! s’écria l’ancienne Sage-Dame. Je n’aurais pas cru avoir perdu Rand de vue assez longtemps pour qu’il… Quand est-ce arrivé ?
Elayne vira à l’écarlate.
— Personne n’a dit que…
Nynaeve la foudroyant du regard, Elayne se recroquevilla sur son trône. Tout le monde connaissait la pudibonderie de l’épouse de Lan. À dire vrai, Egwene partageait ses positions. Mais la vie privée d’Elayne ne la regardait pas.
— Je suis heureuse pour toi, Elayne, dit-elle. Et pour Rand. Quant au moment que vous avez choisi, j’ai… hum… des doutes. Il faut que tu saches une chose : le Dragon prévoit de briser les derniers sceaux de la prison du Ténébreux. En agissant ainsi, il risque de le lâcher sur le monde.
Elayne fit la moue.
— Il ne reste que trois sceaux, et ils tombent en poussière.
— Et que se passera-t-il si on ne fait rien ? demanda Nynaeve. Quand le dernier sceau sera « tombé en poussière », comme tu dis, le Ténébreux s’évadera. Il vaut mieux que ça arrive à un moment où Rand sera là pour l’affronter.
— Mais quand même, briser les sceaux ? s’exclama Egwene. C’est de la folie ! Rand doit pouvoir combattre le Ténébreux, l’écraser et le remettre en prison. Tout ça sans prendre un tel risque.
— Tu as peut-être raison, concéda Nynaeve.
Elayne semblait plus que perplexe.
Les choses se passaient moins bien qu’Egwene le croyait. Alors qu’elle s’attendait à de la résistance chez les Matriarches, elle aurait parié que Nynaeve et Elayne mesureraient immédiatement le danger.
Nynaeve a côtoyé Rand trop longtemps, pensa Egwene.
Sans nul doute, elle était abusée par la nature de ta’veren du Dragon. La Trame se tissait autour de lui. Logiquement, ses proches voyaient les choses avec ses yeux et travaillaient, sans en avoir conscience, à imposer sa volonté.
C’était sans doute l’explication. D’habitude, sur les choses de ce genre, Nynaeve était si raisonnable. Enfin, pas vraiment raisonnable. Mais tant que ça n’impliquait pas qu’elle ait eu tort, elle penchait très souvent vers la bonne façon de réagir.
— Il faut que vous retourniez toutes les deux à la tour, annonça soudain Egwene. Oui, je sais ce que tu vas dire, Elayne : tu es la reine, et Andor a besoin de toi. Mais tant que tu n’auras pas prêté les Trois Serments, les autres Aes Sedai ne te reconnaîtront aucun mérite.
— Elle a raison, reconnut Nynaeve. Tu ne devras pas t’éterniser, mais rester juste le temps d’être officiellement nommée Aes Sedai et acceptée par l’Ajah Vert. Les nobles andoriens ne verront pas la différence, mais pour les sœurs, elle sera énorme.
— C’est vrai, admit Elayne. Mais le moment est… délicat. J’hésite à prêter les Serments en étant enceinte. Ça pourrait nuire aux bébés.
Cet argument cloua le bec à Nynaeve.
— Une remarque judicieuse, dit Egwene. Je chargerai une sœur d’enquêter sur la dangerosité éventuelle des Serments en cas de grossesse. Mais toi, Nynaeve, j’entends que tu rentres à la tour.
— Ça laissera Rand sans surveillance, Mère.
— Je crains que ce soit inévitable. (Egwene chercha le regard de Nynaeve.) Je refuse que tu sois une Aes Sedai dégagée des Trois Serments. Non, pas un mot ! Je sais que tu t’efforces de les respecter. Mais tant que tu n’auras pas tenu le Bâton, d’autres femmes seront tentées de t’imiter.
— C’est vrai. Enfin, j’imagine…
— Alors, tu partiras pour la tour ?
Les dents serrées, Nynaeve sembla en proie à un conflit intérieur.
— Oui, Mère, dit-elle enfin.
De surprise, Elayne en écarquilla les yeux.
— Ce que je vais dire est important, Nynaeve. Je doute que, seule, tu puisses faire quelque chose pour arrêter Rand. Nous devons nous gagner des alliés et présenter un front uni.
— Compris, Mère.
— Mon souci, c’est l’épreuve. Tout en admettant qu’il était juste de vous nommer, toi et les autres exilées, les représentantes jouent avec l’idée de vous faire passer l’épreuve. Sous prétexte que la tour est réunifiée, bien entendu. Et leurs arguments se tiennent. Mais je pourrai peut-être t’obtenir une exemption en insistant sur les défis que tu as relevés récemment. Par exemple, parce que nous n’avons pas eu le temps de t’apprendre tous les tissages requis. La même chose vaut pour Elayne…
La reine acquiesça et l’épouse de Lan haussa les épaules.
— Je passerai l’épreuve. Si je dois revenir à la tour, autant le faire proprement.
Egwene en tressaillit de surprise.
— Nynaeve, ce sont des tissages complexes. Je n’ai pas eu le loisir de les mémoriser tous, mais je jurerais que certains sont délibérément conçus pour être difficiles.
Egwene n’avait aucune intention de subir l’épreuve – et rien ne l’y obligeait. La loi était très claire. Une fois nommée Chaire d’Amyrlin, elle était automatiquement devenue une Aes Sedai. Pour Nynaeve et les autres femmes dans sa situation, les choses ne semblaient pas si claires.
Nynaeve haussa de nouveau les épaules.
— Les cent tissages requis ne sont pas si compliqués. Si tu veux, je peux les exécuter devant toi.
— Où as-tu trouvé le temps de les apprendre ? s’écria Elayne.
— Je n’ai pas passé les derniers mois à me lamenter au sujet de Rand al’Thor et à traînasser.
— Traînasser ? Tu crois que conquérir le Trône d’Andor est un jeu d’enfant ?
— Nynaeve, intervint Egwene, si tu as vraiment appris les tissages, passe l’épreuve et fais-toi nommer au plus vite. Ça m’aidera beaucoup. Les Ajah auront moins le sentiment que je favorise mes amies.
— L’épreuve est dangereuse, à ce qu’on dit, rappela Elayne. Nynaeve, es-tu sûre de maîtriser assez bien les tissages ?
— Certaine, oui. Ça ira…
— Parfait ! lança Egwene. Je t’attends à la tour dès ce matin.
— Si vite ? souffla Nynaeve, stupéfiée.
— Plus tôt tu tiendras le Bâton des Serments, plus vite je cesserai de m’inquiéter pour toi. Elayne, il nous reste encore quelque chose à faire à ton sujet.
— La grossesse, dit la jeune reine. Elle brouille mon aptitude à canaliser le Pouvoir. Ça s’améliore, puisque j’ai pu venir ici, mais ça reste un problème. Il faudra expliquer devant le Hall que passer l’épreuve risque d’être dangereux pour moi et pour les bébés. Parce que ça implique de relever un défi sans être capable de canaliser correctement.
— Elles proposeront que tu attendes, dit Nynaeve.