— En me laissant libre d’aller et venir sans avoir prêté les Serments ? C’est pour ça que j’aimerais savoir si une femme enceinte a déjà tenu le Bâton. Juste pour être sûre.
— Je verrai ce que je pourrai trouver, promit Egwene. En attendant, j’ai une autre mission pour toi.
— Diriger Andor me prend tout mon temps, Mère.
— Je sais. Hélas, je ne peux demander ça à personne d’autre. Il me faut plus de ter’angreal des Rêves.
— Je devrais pouvoir me débrouiller… Si je parviens à canaliser comme il faut.
— Qu’est-il arrivé aux ter’angreal des Rêves que tu détenais ? demanda Nynaeve.
— Ils m’ont été volés. Par Sheriam. Au fait, c’est une sœur noire.
Elayne et Nynaeve en restèrent bouche bée. Alors, Egwene s’avisa qu’elles ignoraient tout sur les centaines de sœurs noires démasquées grâce à Verin.
— Restez bien assises, dit-elle en inspirant à fond. J’ai une histoire cruelle à vous raconter. Avant l’attaque des Seanchaniens, Verin est venue me voir…
À cet instant, le signal d’alarme retentit de nouveau dans la tête d’Egwene. Par la seule force de la volonté, elle changea de place et se retrouva dans le couloir, où ses tissages de gardes étaient activés.
En face d’elle, elle reconnut Talva, une femme mince au chignon de cheveux blonds. Jadis membre de l’Ajah Jaune, mais surtout, au nombre des sœurs noires qui avaient fui la tour.
Des tissages de Feu apparurent autour de Talva. Ayant déjà généré un bouclier, Egwene le mit en place entre son adversaire et la Source. Puis elle tissa des flux d’Air, pour ligoter la sœur noire.
Entendant un bruit dans son dos, elle réagit d’instinct, en se fiant à sa connaissance du Monde des Rêves. En un clin d’œil, elle se matérialisa derrière une femme occupée à projeter une lance de Feu.
Alviarin !
Egwene tissa un nouveau bouclier alors que le flux de Feu touchait de plein fouet la pauvre Talva, qui hurla lorsque sa chair s’embrasa.
Alviarin se retourna, cria, puis disparut.
Que la Lumière la brûle ! la maudit Egwene.
Alviarin figurait tout en haut de la liste des gens qu’elle voulait capturer. Dans le couloir redevenu paisible, le cadavre carbonisé de Talva fumait encore. Cette traîtresse ne se réveillerait plus jamais. Quand on mourait dans Tel’aran’rhiod, on quittait aussi le monde réel.
Egwene frissonna. C’était elle que visait le flux de Feu.
Je me suis trop fiée au Pouvoir, comprit-elle. La pensée est bien plus rapide que les tissages. J’aurais dû imaginer des liens autour d’Alviarin.
Non, la sœur noire aurait été capable de s’en libérer. Mais Egwene n’avait pas réfléchi comme une Rêveuse. Ces derniers temps, les Aes Sedai et leurs problèmes occupaient entièrement son esprit. Du coup, l’idée de recourir à des tissages lui était venue spontanément. Mais elle n’aurait pas dû oublier qu’ici la pensée était bien plus puissante que le Pouvoir de l’Unique.
Nynaeve déboulant dans le Hall, suivie par une Elayne plus circonspecte, Egwene leva les yeux vers ses compagnes.
— J’ai senti que quelqu’un canalisait, dit Nynaeve. (Elle baissa les yeux sur la dépouille.) Par la Lumière !
— Des sœurs noires, souffla Egwene en croisant les bras. On dirait qu’elles tirent avantage de ces ter’angreal des Rêves. Je suppose qu’elles avaient mission de rôder de nuit dans la Tour Blanche onirique. Peut-être pour nous piéger, ou pour glaner des informations susceptibles de nous nuire.
Avec ses partisanes, Egwene s’était livrée à la même activité pendant le règne d’Elaida.
— Nous n’aurions pas dû choisir le Hall, dit Nynaeve. La prochaine fois, nous nous verrons ailleurs. (Elle hésita.) Si ça te convient, Mère.
— Je n’en sais trop rien… Si nous ne les trouvons pas, nous ne vaincrons jamais les sœurs noires.
— Mère, lâcha Nynaeve, foncer dans un piège n’est pas la meilleure façon d’écraser des adversaires.
— Tout dépend de la façon dont on se prépare, nuança Egwene.
Soudain, elle se raidit. Ne venait-elle pas de voir un morceau de tissu noir, à l’angle d’une intersection ?
La Chaire d’Amyrlin s’y transporta en un éclair. Derrière elle, Elayne lâcha un chapelet de jurons. Par la Lumière, cette reine avait un vocabulaire de charretier.
Le couloir latéral était désert. Presque trop silencieux. Rien que de très normal, en Tel’aran’rhiod.
Sans se déconnecter de la Source, Egwene alla rejoindre ses deux compagnes. Elle avait « nettoyé » la Tour Blanche, certes, mais il restait des foyers infectieux jusque dans son cœur.
Je te démasquerai, Mesaana, se jura Egwene.
Puis elle fit signe aux deux autres de la suivre – sur le versant de la colline où elle était un peu plus tôt, un endroit où elle aurait tout loisir de leur détailler ce qu’elles avaient raté.
15
Utiliser un caillou
L’Asha’man Naeff à ses côtés, Nynaeve se hâtait dans les rues pavées de Tear. Au nord, très loin, la tempête restait présente et même de plus en plus menaçante. Rien de naturel là-dedans. Et elle dérivait vers le sud.
Lan était là-bas, sous ce cauchemar obscur.
— Lumière, protège-le…
— Vous dites, Nynaeve Sedai ? demanda Naeff.
— Rien du tout…
Nynaeve commençait à s’habituer à la présence de l’homme en veste noire. Et quand elle le regardait, aucun frisson glacé ne courait le long de sa colonne vertébrale. Voilà qui aurait été stupide ! Avec sa contribution, le saidin avait été purifié. Aucune raison de se sentir mal à l’aise. Même si les Asha’man, de temps en temps, regardaient dans le vide et marmonnaient entre leurs dents. Comme Naeff en ce moment, qui sondait les ombres projetées par un bâtiment proche, une main sur son épée.
— Prudence, Nynaeve Sedai, dit-il. Un autre Myrddraal nous suit.
— Tu es sûr, Naeff ?
Le grand type au visage carré acquiesça. Pour les tissages, il était très doué – surtout avec l’Air, une rareté chez un homme – et, contrairement à certains de ses collègues, il se montrait très poli avec les Aes Sedai.
— Oui, j’en suis sûr. J’ignore pourquoi je peux les voir alors que les autres en sont incapables. Je dois avoir un don spécial. Ce sont des éclaireurs cachés dans les ombres, je crois. Ils n’attaquent pas parce qu’ils savent que je suis en mesure de les repérer.
Naeff patrouillait la nuit dans la Pierre de Tear, en quête des Myrddraals qu’il était le seul à voir. Si sa folie ne s’aggravait pas, certaines vieilles blessures ne guériraient jamais. Et il garderait toujours cette séquelle. Le pauvre… Au moins, sa démence était moins grave que celle de certains autres…
Nynaeve regarda devant elle et descendit la large rue pavée. Des deux côtés, les bâtiments étaient disposés au hasard, à la mode de Tear. Une imposante demeure flanquée de deux tours et d’une porte en bronze digne d’un portail voisinait avec une auberge de taille très modeste. En face, des maisons avec des portes et des fenêtres ornées de fer forgé s’alignaient proprement – n’était la boucherie tout à fait incongrue qui se nichait au milieu de la rangée.
Nynaeve et Naeff se dirigeaient vers le quartier appelé le Tout Estival, qui jouxtait la partie orientale du mur d’enceinte. Pas le coin le plus chic de Tear, mais un lieu prospère, pour le moins.
À Tear, il n’existait que deux classes sociales : la noblesse et le peuple. Pour les nobles, la populace, comme ils disaient, était composée de créatures à la fois exotiques et inférieures.