Nynaeve et Naeff croisèrent quelques-uns de ces êtres méprisés. Des hommes en pantalon ample tenu à la taille par une ceinture de couleur et attaché aux chevilles… Des femmes en robe à col montant, un tablier clair protégeant le devant. Les chapeaux de paille plats abondaient, presque à égalité avec les bonnets inclinés d’un côté. Pas mal de gens portaient sur une épaule des sabots attachés par une cordelette qu’ils enfileraient une fois de retour dans l’Assommoir, le terrible quartier du port.
Les gens que croisait Nynaeve semblaient inquiets, certains jetant sans cesse des coups d’œil par-dessus leur épaule. Dans la direction d’où ils venaient, une bulle maléfique avait frappé la cité. Si la Lumière le voulait bien, il y aurait peu de blessés, parce que l’Aes Sedai n’avait pas beaucoup de temps devant elle. Au plus vite, il lui faudrait gagner la Tour Blanche.
Obéir à Egwene l’horripilait. Mais elle boirait la coupe jusqu’à la lie et s’en irait dès le retour de Rand, parti ce matin pour on ne savait où. Quel type insupportable ! Au moins, il avait emmené des Promises. D’après ce qu’on disait, il était allé chercher quelque chose.
Nynaeve accéléra le rythme et Naeff la suivit jusqu’à ce qu’ils passent quasiment au pas de course. Un portail aurait été plus rapide, mais beaucoup moins sûr, car ils auraient risqué de blesser ou de tuer de braves gens.
Nous sommes trop dépendants des portails… Du coup, nos jambes ne nous semblent plus assez bonnes…
Le duo s’engagea dans une rue où étaient postés plusieurs Défenseurs. En veste noire à manches bouffantes noir et or, leur plastron argenté étincelant, ces hommes semblaient très nerveux. Pour laisser passer Nynaeve et Naeff, ils s’écartèrent promptement. Bien que visiblement soulagés de voir arriver une Aes Sedai, ils continuèrent à serrer leur pique à s’en faire blanchir les phalanges.
Derrière eux, la ville semblait un peu plus… terne que d’habitude. Délavée, presque. Les pavés paraissaient d’une nuance de gris plus claire, et les murs des bâtiments un peu moins bruns qu’ils auraient dû l’être.
— Vous avez des hommes qui cherchent les blessés dans la zone sinistrée ? demanda Nynaeve.
Un des Défenseurs secoua la tête.
— Nous empêchons quiconque d’entrer, hum… dame Aes Sedai. C’est dangereux.
De nombreux Teariens n’avaient pas encore l’habitude de témoigner du respect aux sœurs. Jusque très récemment, il était interdit de canaliser en ville.
— Envoie une équipe fouiller les lieux, ordonna Nynaeve. Si tes « précautions » coûtent des vies, le seigneur Dragon le prendra très mal. Commence par le périmètre de la zone. Et si tes gars trouvent quelqu’un que je peux aider, il suffira de venir me chercher.
Les Défenseurs se mirent en branle. Nynaeve consulta Naeff du regard. L’Asha’man ayant acquiescé, elle avança à l’intérieur du site affecté par la bulle maléfique. Dès que ses pieds touchèrent les pavés, ceux-ci tombèrent en poussière et l’épouse de Lan s’enfonça dans la terre jusqu’aux chevilles.
Elle baissa les yeux, les sangs glacés, mais continua quand même. À chaque pas, le phénomène se reproduisait. En laissant une piste poudreuse derrière eux, l’Aes Sedai et l’Asha’man se dirigèrent vers un bâtiment proche.
Une auberge dotée de jolis balcons… Du fer forgé embellissait les fenêtres et l’entrée. Voyant que la porte était ouverte, Nynaeve voulut grimper sur le perron, mais la première marche du petit escalier se désintégra aussi. À côté d’elle, Naeff se pencha et fit couler l’étrange poussière entre ses doigts.
— C’est la poudre la plus fine que j’aie jamais touchée…, dit-il.
Dans la rue bizarrement silencieuse, l’air était d’une fraîcheur… surnaturelle. Après une profonde inspiration, Nynaeve se hissa sur le perron puis entra dans l’auberge. Le plancher se désintégrant sous ses pieds, elle dut sauter et atterrit enfin sur un sol stable.
Les lampes éteintes, il faisait très sombre dans la salle commune. Aux tables, des gens étaient assis, pétrifiés au milieu d’un geste. Pour l’essentiel, il s’agissait de nobles aux superbes atours, les hommes arborant la barbe pointue et huilée de rigueur.
L’un d’eux, perché sur un tabouret devant une table haute, portait une chope de bière à sa bouche. Il ne bougeait plus, les lèvres entrouvertes pour boire.
Même si peu de choses semblaient surprendre ou troubler les Asha’man, Naeff faisait grise mine. Alors qu’il se préparait à avancer, Nynaeve le retint par le bras. Quand il la regarda, perplexe, elle tendit une main vers ses pieds. Devant lui, à peine visible sous le plancher encore miraculeusement intact, le sol s’était écroulé. Un pas de plus, et Naeff aurait fini dans la cave de l’établissement.
— Lumière…, murmura Nynaeve en reculant.
Naeff s’accroupit et tapota une planche qui tomba aussitôt en poussière.
Nynaeve tissa un mélange d’Esprit, d’Air et d’Eau pour sonder le noble figé alors qu’il allait boire. En principe, elle devait toucher un sujet pour bien le sonder. Mais là, elle hésitait. Sans contact, elle glanerait des informations, mais il serait presque impossible de guérir.
Mais guérir quoi, au juste ? Chez cet homme, il n’y avait plus aucun signe de vie. Pas même un indice qu’il avait été vivant un jour. Son corps, en réalité, n’était plus composé de chair.
L’estomac retourné, Nynaeve sonda d’autres personnes. La servante qui apportait un plateau à trois marchands andoriens. Le tavernier bedonnant, qui devait avoir eu du mal à circuler entre les tables serrées les unes contre les autres. La dame superbement vêtue, occupée à lire un petit ouvrage quand la bulle avait frappé.
Pas le moindre signe de vie chez ces gens. Ce n’étaient même pas des cadavres, mais des coquilles vides. Les doigts tremblants, Nynaeve tendit le bras et frôla l’épaule du buveur pétrifié. Aussitôt, il se désintégra. Mais son tabouret et le plancher qui le soutenait restèrent entiers.
— Ici, dit Nynaeve, il n’y a personne à sauver.
— Les pauvres gens, souffla Naeff. Que la Lumière abrite leur âme.
Pour les nobles de Tear, Nynaeve peinait à éprouver de la compassion. Parmi tous les gens qu’elle avait connus, ils étaient de loin les plus arrogants. Mais personne ne méritait un sort pareil. Et un grand nombre de roturiers avaient été eux aussi piégés par cette bulle.
Tandis que Naeff et elle sortaient de l’auberge, Nynaeve tira furieusement sur sa natte. Elle détestait se sentir impuissante. Comme avec le pauvre garde à l’origine de l’incendie, devant le manoir d’Arad Doman. Ou comme avec les malades terrassés par des affections inconnues. Ou encore, les coquilles vides d’aujourd’hui… À quoi bon apprendre à guérir, si ça ne servait pas à aider les autres ?
À présent, elle allait devoir partir pour la Tour Blanche. Comme si elle s’enfuyait…
Elle se tourna vers Naeff :
— Vent, dit-elle.
— Pardon, Nynaeve Sedai ?
— Fais souffler du vent sur le bâtiment, Naeff. Je veux voir ce qui arrive.
L’Asha’man obéit, ses tissages invisibles projetant quelques bourrasques. Aussitôt, l’auberge entière se désintégra et des grains blancs comme ceux des pissenlits volèrent dans les airs.
— Quelle est l’étendue de cette bulle, déjà ? demanda Nynaeve.
— Selon les Défenseurs, deux rues de large dans toutes les directions.
— Il nous faut plus de vent, dit Nynaeve en commençant à canaliser. Génère une petite tempête, Naeff. S’il reste des survivants, c’est comme ça que nous les trouverons.
L’Asha’man acquiesça. Ensemble, Nynaeve et lui avancèrent en poussant devant eux un vent surnaturel. Sous ses assauts, des bâtiments s’écroulèrent puis partirent en poussière. Plus doué pour cet exercice que Nynaeve, Naeff était cependant moins puissant dans le Pouvoir qu’elle. Quoi qu’il en soit, en unissant leurs forces, ils détruisirent tout ce qui devait l’être.