Un travail épuisant, mais qu’il fallait faire. Contre toute raison, Nynaeve espérait trouver quelqu’un à aider. Mais les bâtiments s’effondraient devant elle, la poussière emportée par les tourbillons de vent. Avec l’aide de Naeff, comme une servante qui balaie le sol, l’Aes Sedai poussait devant elle la tempête de sable surnaturelle.
Dans les rues, ils virent des gens pétrifiés. Des animaux, aussi, comme ces bœufs qui tiraient un chariot. Et, plus déchirant, des enfants en train de jouer dans une allée.
Poussière que tout cela !
Et pas un seul survivant ! Après des heures, quand Naeff et elle eurent fini de désintégrer la zone souillée de la cité, Nynaeve regarda tristement la colonne de poussière qui ne retombait pas, maintenue en place par le petit cyclone que l’Asha’man avait tissé. Une idée lui traversant l’esprit, l’épouse de Lan projeta une langue de Feu sur ce vortex.
Aussitôt, la poussière s’embrasa comme un tas de feuilles mortes séchées. Devant ces flammes rugissantes, Naeff et elle reculèrent, mais ce ne fut qu’un feu de paille qui ne laissa pas de cendres derrière lui.
Si nous n’avions pas compacté ce… matériau, une simple étincelle aurait pu déclencher un incendie géant…
Lorsque Naeff dissipa ses bourrasques, Nynaeve et lui se retrouvèrent au centre d’un grand terrain vague circulaire où une série de trous marquait l’emplacement des caves. À la lisière de cette zone, des bâtiments étaient coupés en deux, certaines pièces ouvertes aux quatre vents. D’autres s’étaient carrément effondrés. Le spectacle se révélait hallucinant. Comme si deux orbites vides remplaçaient désormais les yeux sur le « visage » de Tear.
Par petits groupes, des Défenseurs se tenaient sur le périmètre de la zone. Avec Naeff, Nynaeve alla rejoindre le plus important.
— Vous n’avez trouvé personne ? demanda-t-elle.
— Non, dame Aes Sedai, répondit un des hommes. Enfin, il y avait bien des gens, mais tous morts…
Un type corpulent sanglé dans un uniforme trop petit renchérit :
— Apparemment, tous ceux qui sont entrés dans ce secteur ont péri. À quelques-uns, il manquait un pied ou une partie d’un bras. Mais ils étaient morts quand même.
Visiblement secoué, le Défenseur avait la voix tremblante.
Nynaeve ferma les yeux. Le monde entier se délitait, et elle ne pouvait rien y faire. De quoi se sentir malade et furieuse.
— Ce sont peut-être eux les coupables…, murmura Naeff.
Rouvrant les yeux, Nynaeve vit que l’Asha’man désignait un bâtiment intact, non loin de là.
— Les Blafards… Nynaeve Sedai, il y en a trois là-bas, et ils nous observent.
— Naeff…
Nynaeve s’interrompit, frustrée. Lui dire que ses « Blafards » n’étaient pas réels n’aurait servi à rien.
Il faut que je fasse quelque chose… Que j’aide quelqu’un !
— Naeff, ne bouge plus !
Elle prit le bras de l’Asha’man et entreprit de le sonder. Il la regarda, surpris, mais n’émit pas d’objection.
La folie était visible, semblable à un faisceau de veines noires qui envahissait l’esprit de Naeff. Comme un cœur miniature, cette démence battait lentement. Récemment, Nynaeve avait découvert la même infestation chez d’autres Asha’man. En matière de sonde, elle s’améliorait, ses tissages devenant de plus en plus pointus, et elle repérait des éléments qui lui étaient jusque-là cachés. Hélas, elle n’avait aucune idée d’un protocole susceptible de réparer les dégâts.
Tout devrait pouvoir être guéri, se dit-elle. À part la mort.
Se concentrant, elle tissa en même temps les Cinq Pouvoirs puis explora prudemment le faisceau noir. Son expérience avec le pauvre serviteur de Graendal qu’elle avait « libéré » d’une coercition restait vivace dans son esprit. Naeff était mieux « fou » que doté d’un cerveau irrémédiablement endommagé.
Bizarrement, le faisceau noir ressemblait beaucoup à une coercition. Était-ce ça, l’action de la souillure ? Imposer aux hommes capables de canaliser une coercition générée par le Ténébreux en personne ?
Toujours avec mille précautions, Nynaeve tissa un contre-flux, une copie inversée de la folie, puis en enveloppa l’esprit de Naeff.
Son réseau se volatilisa sans avoir eu le moindre effet.
L’ancienne Sage-Dame serra les dents. Cette manœuvre aurait dû fonctionner. Mais comme ça arrivait si souvent désormais, elle s’était soldée par un fiasco.
Non, je ne peux pas baisser si vite les bras !
Elle sonda plus profondément l’esprit de l’Asha’man. La masse sombre était hérissée d’épines qui s’enfonçaient dans son cerveau. Ignorant les gens qui se pressaient autour d’eux, Nynaeve étudia ces pointes. Puis, très doucement, elle recourut à des tissages d’Esprit pour en retirer une.
Après une forte résistance, l’intruse céda. Sans attendre, Nynaeve cautérisa l’endroit où elle avait blessé les tissus cérébraux de Naeff. Tout de suite après, le cerveau sembla plus sain, comme s’il se régénérait.
Une à une, l’ancienne Sage-Dame retira toutes les intruses. En maintenant fermement ses tissages, sinon les épines noires se seraient de nouveau enfoncées dans les tissus.
De la sueur ruissela sur le front de la sœur. Déjà fatiguée après le « nettoyage » de la cité, elle n’avait plus d’énergie à consacrer au petit truc qui lui permettait de ne pas sentir la chaleur. Et Tear était une fournaise.
Elle insista, préparant un autre contre-flux.
Une fois toutes les épines retirées, elle le projeta sur le faisceau noir – qui frissonna et trembla, comme une créature vivante.
Avant de disparaître.
Vidée de ses forces, Nynaeve tituba en arrière, puis elle regarda Naeff, qui venait de porter une main à sa tête.
Lumière ! L’ai-je blessé ? Dans quoi me suis-je embarquée ? Je l’ai peut-être…
— Ils sont partis, annonça Naeff. Les Blafards, je veux dire… Je ne les vois plus. (Il s’ébroua, très surpris.) Pourquoi se seraient-ils cachés dans les ombres, pour commencer ? Si j’étais capable de les voir, ils me tueraient, et… (Il regarda Nynaeve, les yeux ronds.) Qu’avez-vous fait ?
— Je crois… Eh bien, je pense t’avoir libéré de ta folie.
En tout cas, elle l’avait… modifiée. Son intervention était très éloignée d’une guérison classique – d’ailleurs, elle n’avait pas recouru à des tissages spécifiques à la thérapie. Mais à première vue, c’était un succès.
L’air stupéfié, Naeff eut un grand sourire. Prenant entre les siennes une main de Nynaeve, il s’agenouilla, des larmes aux yeux.
— Pendant des mois, j’ai eu le sentiment d’être épié. Comme si je risquais d’être tué chaque fois que je tournais le dos à des ombres. À présent, je… Merci ! Il faut que je parle à Nelavaire.
— Je te salue bien bas, dans ce cas, dit Nynaeve.
À la vitesse du vent, Naeff fila vers la Pierre, où il entendait trouver son Aes Sedai.
Je ne dois pas me laisser aller à penser que rien de ce que je fais n’a d’importance. C’est ce que veut le Ténébreux.
Alors qu’elle regardait Naeff s’éloigner, Nynaeve remarqua que les nuages se dissipaient. Rand était revenu.
Tandis que des ouvriers déblayaient les restes des bâtiments partiellement désintégrés, Nynaeve dut improviser un petit discours à l’intention des Teariens affolés qui se massaient au bord de la zone sinistrée. Voulant coûte que coûte éviter une panique, elle dit et répéta qu’il n’y avait plus de danger. Puis elle demanda à rencontrer les familles qui avaient perdu quelqu’un.