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Quand Rand la trouva, elle conversait avec une mince femme au visage dévasté. Appartenant à la « populace », la malheureuse portait un chapeau de paille, une robe à col montant et trois tabliers superposés. Son mari travaillait dans l’auberge que Nynaeve venait de raser. La veuve fixait désespérément le trou où se trouvait la cave.

Après un moment, l’épouse de Lan remarqua le Dragon. Les bras dans le dos, il l’observait avec intérêt. Somma et Kanara, deux Promises, veillaient sur lui.

Nynaeve en termina avec la Tearienne. Mais elle n’était pas près d’oublier ses yeux pleins de larmes. Si elle perdait Lan, comment réagirait-elle ?

Lumière, protège-le ! Je t’en prie…

Avant de laisser partir la veuve, Nynaeve lui donna sa bourse. Ces pièces l’aideraient peut-être…

Rand approcha.

— Tu te soucies de mon peuple, et je t’en remercie.

— Je me soucie de tous ceux qui souffrent.

— Comme tu le fais depuis toujours… Sans oublier les gens dont tu t’occupes alors qu’ils n’en ont pas besoin.

— Toi, par exemple ?

— Non. Moi, j’en ai toujours eu besoin. Il m’aurait même fallu plus.

Nynaeve ne sut sur quel pied danser. Jamais elle n’aurait cru entendre ça de Rand al’Thor ! Au fait, pourquoi portait-il toujours ce vieux manteau mité ?

— C’est ma faute, dit-il en désignant la zone sinistrée.

— Allons, ne sois pas idiot !

— De temps en temps, tout le monde l’est plus ou moins. Je m’accuse à cause de mes retards. Nous différons la confrontation depuis trop longtemps. Que s’est-il passé ici ? Les bâtiments sont tombés en poussière ?

— Oui. Les maisons et les gens avec… Privés de substance, ils se désintégraient au moindre contact.

— Le Ténébreux fera subir ce sort au monde entier, dit Rand d’un ton très doux. Il s’ébroue… Plus nous attendrons, accrochés au bord du gouffre par le bout des doigts, plus il détruira le peu qui nous reste. Il ne peut plus y avoir de retard.

— Rand, si tu le libères, ça risque d’être encore pire.

— Un court moment, oui… Ouvrir la brèche ne le libérera pas immédiatement, mais ça lui conférera plus de puissance. Pourtant, il faut le faire. Vois la route qui nous attend comme l’escalade d’une haute muraille de pierre. Hélas, nous atermoyons avant de commencer l’ascension. Chaque pas inutile nous fatigue en vue du combat à venir. Notre ennemi, il faut l’affronter tant que nous sommes encore forts. C’est pour ça que je dois briser les sceaux.

— Je… Eh bien, je crois que tu parles d’or.

Nynaeve n’en crut pas ses oreilles de s’entendre dire ça.

— Vraiment, Nynaeve ? demanda Rand, l’air… soulagé. Tu es sincère ?

— Oui.

— Alors, essaie de convaincre Egwene. Si elle peut, elle me mettra des bâtons dans les roues.

— Rand, elle m’a rappelée à la tour. Je dois partir aujourd’hui.

Le Dragon se rembrunit.

— Je me doutais qu’elle ferait ça…

Assez maladroitement, Rand posa une main sur l’épaule de Nynaeve.

— Ne les laisse pas te détruire. Car elles essaieront.

— Me détruire ?

— Ta passion est une part de toi-même. Bien que refusant de l’admettre, j’essayais d’être comme elles. Glacial – toujours impassible. Ça a failli me détruire. Pour certains, ça peut être une force, mais ce n’est pas le seul chemin vers la puissance. Tu devrais sans doute apprendre à te contrôler un peu plus, mais je t’aime telle que tu es. C’est la marque de ton authenticité. Je ne voudrais pas que tu deviennes une Aes Sedai comme les autres, avec un fichu masque sur le visage et aucun intérêt pour les sentiments des gens.

— Une Aes Sedai doit être sereine.

— Une Aes Sedai doit être… ce qu’elle décide d’être, assura Rand, son moignon toujours caché dans son dos. Moiraine avait de l’empathie. Ça se voyait, même quand elle se montrait impassible. Les plus grandes Aes Sedai que j’ai connues étaient sans cesse critiquées par les autres parce qu’elles ne se conformaient pas aux « standards ».

Nynaeve acquiesça puis fut très agacée de sa réaction. Elle tenait compte des conseils de Rand al’Thor, à présent ?

Mais il avait changé, vraiment… Une intensité sereine, des propos plus mesurés… Un homme dont on pouvait écouter les conseils sans se sentir regardée de haut. Comme son père, en fait.

Bien sûr, l’ancienne Sage-Dame n’aurait admis ça devant aucun des deux hommes.

— Va retrouver Egwene, dit Rand en lâchant l’épaule de Nynaeve. Mais dès que tu pourras, j’apprécierai beaucoup que tu reviennes auprès de moi. J’aurai encore besoin de tes conseils. Au minimum, je voudrais que tu sois là quand je partirai pour le mont Shayol Ghul. Avec le seul saidin, je ne vaincrai pas, et si je dois utiliser Callandor, il me faudra deux femmes de confiance pour former un cercle. L’autre, je ne l’ai pas encore choisie. Aviendha, peut-être. Ou Elayne. Mais toi, c’est certain.

— Je serai là, Rand, jura Nynaeve, submergée par une étrange fierté. Tiens-toi tranquille encore un moment. Je ne te blesserai pas, c’est promis.

Le Dragon arqua un sourcil, mais il ne broncha pas quand l’Aes Sedai entreprit de le sonder. Si épuisée qu’elle soit, Nynaeve ne pouvait pas le quitter avant de l’avoir guéri de sa folie. Soudain, ça lui semblait le mieux qu’elle pouvait faire pour lui. Et pour le monde.

Elle explora Rand en restant loin de ses blessures au flanc – deux puits d’obscurité qui menaçaient d’absorber son énergie. L’objectif, c’était l’esprit du Dragon. Là où se nichait…

L’épouse de Lan se raidit. Le faisceau noir était énorme. Des milliers d’épines s’enfonçaient dans le tissu cérébral. Mais sous ces intruses, on voyait un entrelacs brillant de… Eh bien, de quelque chose. Une lueur blanche, comme du Pouvoir liquide. Une lumière qui donnait la vie et la modelait.

Nynaeve en resta ébahie. Cette blancheur recouvrait chacune des épines et s’enfonçait avec elle dans le tissu cérébral. Qu’est-ce que ça signifiait ?

En tout cas, pas question de toucher à ça pour le moment. Il y avait tant de pointes. Avec une telle pression sur son cerveau, comment Rand pouvait-il seulement réfléchir ? Et quelle force générait cette blancheur ? Ce garçon, elle l’avait déjà guéri sans rien remarquer de semblable. Cela dit, elle n’avait pas repéré non plus le faisceau noir. Sans doute parce qu’elle n’était pas assez performante, à l’époque.

À regret, elle se retira.

— Désolée, mais je ne peux pas te guérir…

— Beaucoup de gens, toi comprise, se sont attaqués à ces blessures. Elles résistent à tout. Mais ces derniers temps, je n’y pense plus beaucoup.

— Je ne pensais pas à ces plaies-là, Rand. La folie, je…

— Tu peux guérir la folie ?

— Je crois l’avoir fait pour Naeff, oui.

Rand eut un grand sourire.

— Toi, tu ne cesseras jamais de… Nynaeve, sais-tu que les guérisseurs les plus doués, lors de l’Âge des Légendes, étaient souvent impuissants face aux maladies de l’esprit ? La plupart pensaient impossible de guérir la folie avec le Pouvoir de l’Unique.

— Avant de partir, je guérirai les autres… Narishma et Flinn, au minimum. Tous les Asha’man doivent être plus ou moins touchés. Mais je ne pourrai peut-être pas aller à la Tour Noire.

En supposant que j’en aie envie.

— Merci, dit Rand, le regard tourné vers le nord. Non, tu ne dois pas aller à la Tour Noire. Je devrais y envoyer quelqu’un, mais il faudra être très prudent… Quelque chose est arrivé à ces hommes. Mais j’ai tant à faire… (Il secoua la tête puis baissa les yeux sur Nynaeve.) C’est un gouffre que je ne peux pas franchir pour le moment… Parle de moi à Egwene – en bien. J’ai besoin de son aide.