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Nynaeve hocha la tête. Puis, en se sentant tout à fait idiote, elle enlaça Rand avant de filer à la recherche de Narishma et de Flinn.

Enlacer le Dragon Réincarné ! Elle devenait aussi stupide qu’Elayne. Au fond, un séjour à la tour lui remettrait peut-être les idées en place.

Les nuages étaient revenus.

Au sommet de la tour, sur le toit plat circulaire, Egwene s’appuyait au muret qui lui arrivait à la taille. Comme un nuage d’insectes – ou une invasion de lichen –, les nuages se refermaient au-dessus de Tar Valon. Très agréable, la visite du soleil avait été des plus brèves.

Les infusions auraient de nouveau un goût de pourri. Les réserves de grain récemment découvertes s’épuisaient déjà, et les derniers sacs grouillaient de charançons.

Le pays ne fait qu’un avec le Dragon.

Egwene inspira à fond et contempla Tar Valon. Sa ville !

Derrière elle, Saerin, Yukiri et Seaine attendaient patiemment. Trois des premières « chasseuses d’Ajah Noir » au sein de la tour. Désormais, elles comptaient parmi ses plus fidèles partisanes. Et au nombre des plus utiles. Aujourd’hui, tout le monde s’attendait à ce que la jeune dirigeante favorise les anciennes rebelles – ou renégates, selon le point de vue qu’on adoptait. Être vue avec des sœurs qui n’avaient pas quitté la tour était une bonne stratégie…

— Qu’avez-vous découvert ? demanda Egwene.

Saerin secoua la tête et vint la rejoindre. Avec sa cicatrice sur la joue et ses tempes argentées, la sœur marron au teint cuivré ressemblait à un général vieillissant en route pour sa dernière campagne.

— Même après trois mille ans, certaines informations que tu as demandées restent sujettes à caution.

— Tout ce que tu me diras sera utile, ma fille. Tant qu’on ne dépend pas entièrement des faits, des connaissances incomplètes valent mieux qu’une totale ignorance.

Saerin fit la moue. Mais à l’évidence, elle avait reconnu la citation de Yassica Cellaech, une antique érudite de l’Ajah Marron.

— Et vous deux ? demanda Egwene à Yukiri et à Seaine.

— Nous cherchons, répondit Yukiri. Seaine a établi une liste de possibilités. Certaines semblent plus que raisonnables.

Egwene plissa le front. Demander des théories à une sœur blanche était toujours intéressant, mais rarement utile. Dédaignant le simple possible, ces femmes se penchaient volontiers sur les potentialités les plus fumeuses.

— Commençons par cette liste, dans ce cas.

— Très bien, fit Seaine. En préambule, je tiens à dire qu’une Rejetée détient sans nul doute des connaissances qui nous sont inaccessibles. Donc, il n’y a peut-être aucun moyen de déterminer comment elle a pu se jouer du Bâton des Serments. Par exemple, il existe peut-être un moyen de le neutraliser pendant un temps. À moins que certains mots permettent d’échapper à ses effets. Ce Bâton nous vient de l’Âge des Légendes. Même si nous l’utilisons depuis des millénaires, nous ne le comprenons pas vraiment. Comme la plupart des autres ter’angreal

— Tout le monde sait ça, non ?

Seaine sortit une feuille de sa poche.

— En tenant compte de ce postulat de base, j’ai trois théories sur la façon de tromper le Bâton lorsqu’on prête les Serments.

» Primo, il est possible que la Rejetée dispose d’un autre Bâton. On sait qu’il en existe plusieurs, et l’un peut éventuellement annuler les effets d’un autre. Si Mesaana détient en secret un artefact, elle a pu prêter les Trois Serments en tenant le nôtre, puis utiliser le sien afin de se dégager de sa parole. Et ce juste avant de jurer qu’elle n’est pas un Suppôt des Ténèbres.

— Tiré par les cheveux, dit Egwene. Comment aurait-elle pu faire ça sans qu’on le remarque ? Ça implique de tisser de l’Esprit.

— J’ai pensé à cette objection.

— Ce qui ne surprendra personne, fit Yukiri.

Seaine la foudroya du regard, puis elle enchaîna :

— Voilà pourquoi Mesaana peut avoir eu besoin d’un second Bâton des Serments. Pour canaliser de l’Esprit dedans, puis inverser le tissage, afin de se lier à l’artefact.

— Improbable…, marmonna Egwene.

— Improbable ? répéta Saerin. Moi, je trouve ça ridicule ! Yukiri, tu as utilisé le mot « plausible » au sujet de cette liste.

— C’est la possibilité la plus fumeuse, intervint Seaine. Mon secundo est moins tordu. Mesaana peut avoir envoyé un « sosie » à elle placé sous le Miroir des Brumes. Une pauvre sœur – voire une novice ou une Naturelle mal dégrossie –, après lui avoir infligé une lourde coercition. Contrainte et forcée, cette femme a pu prêter les Serments à sa place. N’étant pas un Suppôt, elle a juré en toute bonne foi qu’elle n’en était pas un.

Egwene hocha pensivement la tête.

— Un plan pareil aurait demandé beaucoup de préparation.

— D’après ce que j’ai appris sur elle, dit Saerin, Mesaana est passée maîtresse dans l’art de tisser une toile.

La mission de Saerin était de collecter ce qu’on savait sur la Rejetée. Toutes les sœurs avaient entendu les récits, et aucune n’ignorait les noms des Rejetés, ainsi que leurs plus horribles forfaits. Mais Egwene se méfiait des récits. Si possible, elle voulait du concret.

— Tu as un tertio, si j’ai bien compris.

— Oui, Mère, répondit Seaine. Nous savons que certains tissages influencent les sons. Par exemple, pour amplifier une voix quand on s’adresse à la foule. Ou pour interdire à des oreilles indiscrètes d’écouter une conversation. Ou, au contraire, pour entendre ce que disent des gens… Quand on sait l’utiliser, le Miroir des Brumes peut modifier la voix d’une personne. Sans trop de peine, Doesine et moi avons adapté un tissage afin qu’il altère les mots que nous disons. En pratique, quand nous tenons des propos, les gens entendent des paroles entièrement différentes.

— Des territoires dangereux…, souffla Saerin. Un tissage pareil peut servir à des fins maléfiques.

— Je ne peux pas l’utiliser pour mentir, confia Seaine. Je sais, parce que j’ai essayé. Les Serments y veillent. Sous ce tissage, je ne pourrais pas prononcer des mots que quelqu’un entendrait comme un mensonge. Même si ma phrase d’origine disait la vérité avant d’être altérée.

» Cela posé, ce tissage s’est révélé très simple à développer. Une fois noué et inversé, il flottait devant moi et modifiait mes propos dans le sens que je souhaitais. En théorie, avec cette technique, Mesaana aurait pu tenir le Bâton des Serments et promettre tout ce qui lui passait par la tête. Par exemple : « Je jure que je mentirai chaque fois que j’en éprouverai le besoin. » Et le Bâton l’aurait liée à cette promesse. En revanche, le tissage modifiant ses propos, nous l’aurions entendue prêter le Serment habituel.

Egwene serra la mâchoire. Tromper le Bâton, avait-elle supposé, ne devait pas être un jeu d’enfant. Pourtant, un tissage de base pouvait suffire. Elle aurait dû s’en douter – ne jamais utiliser un rocher quand un caillou ferait l’affaire.

Une des phrases préférées de sa mère.

— En procédant ainsi, l’Ajah Noir aurait pu infiltrer des Suppôts à la tour depuis des années. Des traîtresses dans nos rangs…

— Certes, mais c’est peu probable, assura Saerin. Aucune sœur noire que nous avons capturée ne connaissait ce tissage. Sinon, elles auraient essayé d’y recourir quand nous les avons forcées à prêter à nouveau les Serments. Si Mesaana le maîtrise, elle l’a gardé pour elle. Afin qu’il reste efficace, il ne fallait pas que trop de femmes s’en servent.

— Et maintenant, nous faisons quoi ? demanda Egwene. Puisqu’on est informées de l’existence de ce tissage, il doit être facile de trouver une parade. Mais je doute que les sœurs acceptent de prêter une troisième fois les Serments.