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— Et si c’était pour piéger une Rejetée ? avança Yukiri. Ébouriffer quelques plumes pour débusquer le renard caché dans le poulailler peut valoir la peine.

— Mesaana ne se laisserait pas piéger, dit Egwene. De plus, nous ignorons si elle a recouru à une de ces méthodes. La logique de Seaine laisse penser qu’il est possible, assez facilement, de tromper le Bâton des Serments. La technique choisie par Mesaana importe moins que ce fait brut.

Seaine consulta Yukiri du regard. Aucune des trois sœurs n’avait contesté la thèse d’Egwene au sujet de Mesaana, très probablement infiltrée à la Tour Blanche. Mais elles avaient eu des doutes. Au moins, désormais, elles savaient que le Bâton des Serments n’était pas infaillible.

— Je veux que vous continuiez, dit Egwene. Avec quelques autres, vous avez été très efficaces quand il fallait capturer des sœurs noires en les faisant sortir de leur tanière. C’est en gros la même mission…

Mais immensément plus dangereuse.

— Nous ferons de notre mieux, Mère, dit Yukiri. Mais débusquer une sœur au milieu de centaines ? Une créature parmi les plus maléfiques et les plus rusées qui aient jamais existé ? Je crains qu’elle nous laisse très peu d’indices… Et nos enquêtes sur les meurtres, jusque-là, n’ont pas abouti à grand-chose…

— Accrochez-vous quand même, trancha Egwene. Saerin, qu’as-tu à me rapporter ?

— Des récits, des rumeurs et des murmures, Mère. (La sœur fit la grimace.) Tu connais sans doute les histoires les plus célèbres au sujet de Mesaana. Comment, par exemple, elle a pris la direction des écoles dans les pays conquis par le Ténébreux lors de la guerre du Pouvoir. Pour autant que je le sache, ces légendes-là n’en sont pas. Alrom Marsim de Manetheren en parle en détail dans ses Annales des Nuits Finales. De l’avis général, cette femme est une source des plus fiables. Elle a rédigé un rapport très complet sur une de ces écoles, et des fragments assez substantiels sont arrivés jusqu’à nous.

» Mesaana voulait être une chercheuse, mais on ne l’a pas acceptée. Pourquoi ? Hélas, les détails ne sont pas clairs. Toujours selon Alrom, elle a aussi pris la tête des Aes Sedai qui s’étaient ralliées aux Ténèbres, les conduisant à la bataille. Là, j’ai du mal à croire notre chroniqueuse. Selon moi, le rôle de Mesaana a été plutôt symbolique.

Egwene hocha lentement la tête.

— Et sur sa personnalité, qu’as-tu appris ? Qui est-elle vraiment ?

— Pour la plupart des gens, Mère, les Rejetés sont des monstres de cauchemar, pas de véritables personnes. De plus, beaucoup de citations sont tronquées, et on a perdu des masses d’informations. D’après ce que j’ai déduit, parmi les Rejetés, elle mérite le qualificatif de « réaliste ». Quelqu’un qui ne regarde pas tout de haut, perché sur un trône, mais qui va sur le terrain et se salit les mains. Dans ses Aperçus sur la Dislocation, Elandria Borndat souligne que Mesaana, contrairement à Moghedien et à Graendal, voulait s’occuper des choses directement.

» Elle n’a jamais été la plus douée des Rejetés – ni la plus puissante – mais elle se montrait… compétente. Selon Elandria, elle avait « l’art de faire ce qui devait être fait ». Là où les autres auraient comploté, elle érigeait des défenses et entraînait de nouvelles recrues. (Saerin hésita.) Mère, elle ressemble à une Chaire d’Amyrlin. Une Chaire d’Amyrlin des Ténèbres.

— Pas étonnant qu’elle se soit infiltrée ici…, marmonna Yukiri, très perturbée par toute cette histoire.

— La seule autre chose qui me semble pertinente, Mère, reprit Saerin, c’est une étrange citation de Lannis, une érudite de l’Ajah Bleu. Selon elle, à part Demandred, personne n’arrivait à la cheville de Mesaana en matière de pure colère.

Egwene arqua un sourcil.

— Tous les Rejetés sont pleins de haine, non ?

— Je n’ai pas parlé de haine, mais de colère. Lannis estimait que Mesaana était furieuse – contre elle-même, contre le monde, contre les autres Rejetés. Parce qu’elle n’était pas sur le devant de la scène, semble-t-il. Ce point peut la rendre très dangereuse.

Egwene acquiesça.

C’est une organisatrice… Une administratrice qui déteste être reléguée dans cette position.

Était-ce pour ça qu’elle n’avait pas quitté la tour après qu’on eut démasqué les sœurs noires ? Brûlait-elle d’envie d’accomplir un exploit, afin de s’en vanter devant le Ténébreux ? Selon Verin, tous les Rejetés avaient un trait en commun : l’égoïsme.

Elle voulait offrir à son maître une Tour Blanche dévastée, mais ça n’a pas réussi. Très probablement, elle a aussi participé à la tentative d’enlèvement de Rand. Un autre fiasco. Et les femmes envoyées pour détruire la Tour Noire ?

Pour effacer de tels échecs, Mesaana aurait besoin d’un succès retentissant. Tuer la Chaire d’Amyrlin, par exemple, puisque ça risquait de diviser de nouveau la tour.

Quand Egwene avait parlé de s’utiliser elle-même comme un appât, Gawyn en avait fait une maladie. Allait-elle oser jouer à ce jeu-là ?

Agrippant le muret, Egwene contempla la ville dont le destin dépendait d’elle. Et au-delà, le monde qui avait besoin de son aide.

Il fallait agir et éliminer Mesaana de l’équation. Si Saerin ne se trompait pas, la Rejetée chercherait un affrontement direct, parce qu’elle n’était pas du genre à frapper cachée dans les ombres. Dans ce cas, tout ce qu’Egwene avait à faire, c’était lui proposer une occasion trop tentante pour qu’elle y résiste.

— Venez avec moi, dit-elle à ses compagnes en se dirigeant vers la rampe qui la ramènerait dans la tour. J’ai des préparatifs à faire.

16

Shanna’har

À la lueur du crépuscule, Faile traversait le camp en direction de la tente de l’intendant en chef. Via un portail, Perrin avait envoyé à Cairhien un groupe d’éclaireurs qui reviendrait le lendemain matin, si tout allait bien.

L’époux de Faile se rongeait les sangs au sujet des Capes Blanches. Ces derniers jours, les deux armées avaient échangé plusieurs lettres. Tenace, Perrin essayait encore d’obtenir des pourparlers plus formels qu’une rencontre improvisée au bord d’une route. Les Fils, eux, insistaient pour qu’une bataille ait lieu.

Après sa rencontre en douce avec l’ennemi, Perrin avait eu droit à un sacré savon conjugal.

En laissant Elyas et les éclaireurs aiels espionner les Capes Blanches – en quête d’un moyen de récupérer Basel Gill et les autres –, Perrin procrastinait, car ça n’avait presque aucune chance de réussir. Ce coup-là avait fonctionné par le passé, à Deux-Rivières, mais à l’époque, ça ne concernait qu’une poignée de prisonniers. Aujourd’hui, ils se comptaient par centaines.

Perrin gérait très mal sa culpabilité. Eh bien, Faile allait lui secouer les puces !

Songeuse, elle passa devant la partie du camp réservée aux Gardes Ailés de Mayene. Sur les tentes, des étendards battaient fièrement au vent.

Encore un problème que je devrai régler sans tarder, pensa Faile en avisant la bannière de Berelain. La rumeur au sujet de sa « relation » avec Perrin posait un gros problème.

Faile aurait parié que la Première Dame essaierait quelque chose en son absence. Mais quand même, héberger Perrin sous sa tente, toute une nuit, dépassait les bornes.

Faile allait devoir marcher sur des œufs. Son mari, les amis de son mari, plus ses alliés, étaient tous sur la corde raide, en équilibre précaire. Bizarrement, Faile se surprit à regretter de ne pas pouvoir demander conseil à sa mère.