De quoi s’arrêter net dans l’allée boueuse qu’elle descendait.
Lumière ! J’en suis arrivée à ce point ?
Deux ans plus tôt, Faile – alors appelée Zarine – avait fui son Saldaea natal pour devenir une Quêteuse du Cor. Une façon de se rebeller contre les responsabilités et la stricte formation que sa mère entendait lui imposer.
Elle ne s’était pas défilée parce qu’elle détestait ce qui l’attendait. Au contraire, elle appréciait tout ce que ça impliquait, et se montrait même fort douée. Alors, pourquoi cette dérobade ? En partie à cause de son goût pour l’aventure. Mais aussi, elle avait été longue à l’admettre, parce qu’on ne lui avait pas laissé choisir sa vie. Au Saldaea, il fallait toujours faire ce que les autres attendaient. Personne ne doutait qu’on accomplirait sa mission, surtout quand on était parente avec la reine.
Du coup, elle était partie. Pas parce que son avenir la répugnait, mais parce qu’il semblait inévitable, dressé devant elle comme un mur. À présent, dans ce camp, elle utilisait à chaque instant tout ce que sa mère l’avait forcée à apprendre.
Une situation assez ironique pour éclater de rire, non ?
D’un seul coup d’œil, Faile glanait des tonnes d’informations sur le camp.
Très vite, il faudrait fournir du cuir de qualité aux cordonniers… L’alimentation en eau ne posait pas de problème, puisqu’il pleuviotait depuis des jours. Mais le bois sec pour les feux risquait de manquer, si ça continuait.
Un groupe de réfugiés – des anciens gai’shain originaires des terres mouillées qui regardaient les Aiels de Perrin d’un sale œil – devrait être surveillé de près…
Faile tira parti de sa promenade pour s’assurer que le camp avait assez de feuillées et que les soldats ne se négligeaient pas. Certains hommes, par exemple, bichonnaient leur cheval et oubliaient de s’alimenter sainement. Et que dire de cette habitude de passer la moitié de la nuit à colporter des ragots autour des feux de camp ?
Faile soupira, continua son chemin et atteignit le cercle de chariots de l’intendance. Ici, on avait déchargé des tonnes de vivres pour les confier aux cuisiniers et à une légion de serveuses. Ce secteur du camp était un petit village, des centaines de personnes pataugeant dans la boue en même temps.
Faile passa devant un groupe de jeunes gens au visage crasseux occupés à creuser des trous dans le sol. Ensuite, elle laissa derrière elle un aréopage de femmes qui bavardaient en pelant des pommes de terre.
Partout, des enfants ramassaient les déchets inutilisables et les jetaient dans les trous. En principe, des gosses, il n’y en avait pas dans une armée. Sauf quand son chef accueillait à bras ouverts les familles de paysans à demi morts de faim qui l’imploraient de les aider.
Des domestiques costauds portaient les patates jusqu’à une rangée de chaudrons que des jeunes filles remplissaient d’eau après l’avoir puisée dans un ruisseau. Les assistants des cuisiniers attisaient les feux de cuisson pendant que leurs patrons, plus expérimentés, assaisonnaient les sauces qui cacheraient plus ou moins la fadeur coutumière du rata. Quand on nourrissait tant de bouches, il fallait savoir tricher un peu.
Les femmes plus mûres – très rares dans le camp – ployaient sous le poids des paniers d’osier remplis d’herbes aromatiques. Pour se donner du courage, elles bavardaient entre elles tandis que des soldats les dépassaient, le produit de leur chasse sur une épaule.
Les adolescents, eux, ramassaient du petit bois pour le feu. Egwene passa devant un groupe qui s’amusait à capturer des araignées, délaissant sa mission.
Un camp, comme une pièce de monnaie, avait deux facettes. L’ordre d’un côté, la plus grande confusion de l’autre.
Faile s’étonna de se sentir si bien dans cet environnement. Si elle regardait en arrière, elle voyait une gamine capricieuse qui ne pensait qu’à elle. Quitter les Terres Frontalières pour devenir une Quêteuse du Cor ? En clair, c’était revenu à abandonner son devoir, son foyer et sa famille. Quelle mouche avait bien pu la piquer ?
Après avoir dépassé une rangée de femmes qui pilaient le grain, l’épouse de Perrin contourna une couverture où reposait une belle récolte d’oignons sauvages qui ne tarderaient pas à finir dans un chaudron.
Faile se félicitait d’être partie. Sinon, elle n’aurait pas rencontré Perrin. Mais ça n’excusait pas tout. Avec une grimace, elle se souvint d’avoir forcé son mari à traverser les Chemins seul et dans l’obscurité. Qu’avait-il donc fait pour la courroucer à ce point ? Même si elle ne l’aurait pas reconnu devant lui, elle n’en avait plus la moindre idée…
Un jour, sa mère l’avait traitée d’enfant gâtée, et elle ne se trompait pas. Elle avait aussi insisté pour que Faile apprenne à diriger le domaine familial. Pendant ce temps, la jeune fille rêvait d’épouser un Quêteur du Cor et de passer sa vie loin des armées et des devoirs assommants d’une dame.
Que la Lumière te bénisse, mère.
N’était cette formation rigoureuse, qu’aurait pu faire Faile – et Perrin, par la même occasion ? Sans les enseignements de sa mère, son épouse ne lui aurait servi à rien. Et l’administration du camp aurait reposé sur les épaules d’Aravine. Si compétente qu’elle fût, celle-ci n’aurait pas pu s’en sortir. Et personne n’aurait été en droit de le lui reprocher.
Faile atteignit enfin son objectif, un petit pavillon dressé au cœur des feux de cuisson. Ici, la brise charriait un mélange d’odeurs : le gras grillé, les pommes de terre en train de cuire, les sauces relevées par du poivre et de l’ail, les pelures à l’odeur âcre qu’on déversait dans l’enclos où s’ébattaient les rares cochons réquisitionnés à Malden…
Cairhienien au teint pâle, Bavin Rockshaw, l’intendant en chef, arborait des mèches blondes dans ses cheveux brun grisonnant. De loin, on eût dit les poils d’un chien hybride. Sec comme une trique sur tout le reste du corps, il arborait cependant une bedaine presque ronde. D’après ce qu’on disait, il exerçait son métier depuis la guerre des Aiels et n’avait pas son égal pour superviser les transactions et les opérations liées à l’approvisionnement.
Bien entendu, ça impliquait qu’il n’y avait pas meilleur que lui pour prendre au passage des pots-de-vin. Dès qu’il vit Faile, il sourit puis s’inclina avec assez de conviction pour paraître respectueux, mais sans donner dans l’outrance.
Un salut dont le message était clair :
« Je suis un soldat comme les autres qui accomplit son devoir. »
— Dame Faile ! s’exclama-t-il en renvoyant d’un geste une poignée de ses assistants. Vous venez vérifier les livres, je suppose.
— C’est ça, Bavin, répondit Faile, même si elle était sûre de ne rien trouver de suspect.
Ce type était bien trop prudent.
Pourtant, Faile joua le jeu de l’inspection. Un homme lui apporta un tabouret, un autre posa devant elle une table où elle pourrait ouvrir les grands livres, et un troisième lui servit un gobelet d’infusion.
Devant les comptes, elle admira l’impeccable alignement des colonnes. Sa mère l’avait plus d’une fois prévenue : un intendant truffait volontiers ses livres de notes – des références à d’autres pages ou à d’autres livres – et éclatait les différents types de produits dans plusieurs comptes. Tout ça pour rendre son activité plus obscure… Un superviseur qui se laissait perturber par ce fouillis avait tendance, par paresse, à postuler que l’intendant faisait très bien son travail.
Rien de semblable dans les comptes de Bavin. Quelques artifices qu’il utilisât pour cacher ses malversations, ces manœuvres avaient quelque chose du tour de prestidigitation. Pourtant, cet homme trichait – ou, au moins, se montrait très créatif dans la façon d’enregistrer ses transactions.