Dans l’odeur de sa femme, Perrin capta de l’agacement.
— Mais si j’étais resté, corrigea-t-il à la hâte, je ne t’aurais pas rencontrée. Donc, en fait, je ne regrette rien. Mais je serai heureux, quand tout ça sera fini, de pouvoir retourner dans un endroit calme où tout est simple.
— Tu crois que Deux-Rivières redeviendra le territoire dont tu te souviens ?
Perrin hésita. Faile avait raison. Au moment de son départ, la région avait déjà commencé à changer. Avec les réfugiés qui affluaient, les villages grossissaient chaque jour. Et il y avait aussi tous ces hommes qui le suivaient avec en tête l’idée absurde d’avoir un seigneur…
— Je trouverai un autre endroit, s’entêta-t-il. Des villages, il y en a beaucoup. Tous n’ont pas changé.
— Et tu m’emmèneras dans un de ces trous perdus, Perrin Aybara ?
— Je…
Que se passerait-il si Faile, sa superbe Faile, se retrouvait coincée dans un village assoupi ? À la moindre occasion, Perrin clamait qu’il n’était qu’un forgeron. Mais Faile était-elle taillée pour être l’épouse d’un artisan ?
— Je ne t’obligerai jamais à rien, dit-il en prenant entre ses mains le visage de sa femme.
Quand il touchait ses joues de velours avec ses mains calleuses, Perrin avait toujours une impression bizarre…
— Si c’est ta volonté, dit-elle, j’irai avec toi.
Une sacrée surprise ! Normalement, Faile aurait dû lui passer un savon, furieuse parce qu’il « divaguait ».
— Je ne sais pas ce que je veux, avoua-t-il.
Pas enterrer Faile dans un village, en tout cas…
— Ouvrir une forge dans une grande cité, peut-être…
— Si c’est ce que tu désires… L’ennui, c’est que Deux-Rivières n’aurait plus de seigneur et devrait trouver quelqu’un d’autre.
— Non, ces gens n’ont pas besoin d’un maître ! C’est pour ça que je dois les forcer à ne plus me considérer comme tel.
— Et tu crois qu’ils renonceront en un clin d’œil ? Après avoir vu que tout le monde a un seigneur partout ailleurs ? Après avoir flagorné ce crétin de Luc ? Et après avoir accueilli chez eux des réfugiés de la plaine d’Almoth, tous habitués à vénérer un seigneur ?
Que feraient les gens de Deux-Rivières s’il refusait d’être leur chef ? Un instant, malgré lui, Perrin eut l’intuition que sa femme avait raison. Mais il se « reprit » vite.
Ils choisiront quelqu’un qui s’en tirera mieux que moi… Peut-être maître al’Vere.
Mais devait-il compter sur ça ? Des hommes comme maître al’Vere ou Tam pouvaient refuser d’être nommés. Et si le titre revenait en fin de compte au vieux Cenn Buie ? En prenant l’âge comme critère, c’était possible…
Pire encore. Si Perrin se retirait, une personne qui se croyait de haute naissance risquait-elle de s’emparer du pouvoir ?
Ne délire pas, Perrin Aybara. N’importe qui s’en sortirait mieux que toi.
Pourtant, l’idée que quelqu’un d’autre joue son rôle l’emplissait d’angoisse. Et de tristesse, ce qui était bien plus inattendu.
— Maintenant, dit Faile, cesse de broyer du noir ! J’ai de grands projets pour cette soirée.
Elle tapa trois fois dans ses mains. Plus bas sur le versant, des gens se mirent en mouvement. Bientôt, des domestiques prirent pied au sommet de la colline. Perrin reconnut un groupe de réfugiés que sa femme abritait sous son aile. Des hommes et des femmes aussi loyaux que les Cha Faile.
Ils étendirent sur le sol un grand carré de toile puis y déroulèrent une couverture. À ses narines, Perrin sentit monter une odeur délicieuse. Du jambon ?
— Que se passe-t-il, Faile ?
— Au début, j’ai cru que tu avais prévu quelque chose pour notre shanna’har. Voyant que ça ne semblait pas être le cas, je me suis inquiétée. Du coup, j’ai posé des questions. Si bizarre que ce soit, vous ne le célébrez pas, sur ton territoire natal.
— Célébrer quoi ?
— Le shanna’har… Dans les semaines à venir, nous serons mariés depuis un an. Notre premier shanna’har – ou anniversaire de mariage, si tu préfères.
Les bras croisés, Faile regarda les domestiques disposer des plats et des assiettes sur la couverture.
— Au Saldaea, nous célébrons le shanna’har tous les ans au début de l’été. Une fête pour remercier le destin qu’aucun des membres du couple ne soit tombé face aux Trollocs pendant l’année écoulée. Aux jeunes mariés, on conseille de savourer leur shanna’har comme on déguste les premières bouchées d’un festin. Notre union ne nous semblera nouvelle qu’une seule fois…
Les domestiques ajoutèrent sur la couverture des bougies de voyage. Avec un sourire, Faile leur fit signe de se retirer. Tout joyeux, ils obéirent promptement.
Faile avait pris les mesures requises pour que ce dîner soit somptueux. Joliment brodée, la couverture venait peut-être du butin des Shaido. Le dîner – du jambon rôti garni de câpres sur un lit d’orge – était servi sur des assiettes d’argent. Et il y avait même du vin.
Faile approcha de son mari.
— J’ai conscience qu’il y a bien des choses, tout au long de l’année passée, qui ne méritent pas d’être savourées. Malden, le Prophète, ce terrible hiver… Mais si c’était le prix pour être avec toi, Perrin Aybara, je serais prête à le payer dix fois.
» En temps normal, nous devrions passer le mois à venir à nous couvrir de cadeaux, à renforcer notre amour – bref, à fêter notre premier été de couple marié. Je doute que nous en ayons l’occasion, dans les circonstances actuelles. Mais cette soirée, nous allons la passer ensemble et en profiter.
— Faile, je ne sais pas si je pourrai… Les Capes Blanches, le ciel… Et l’Ultime Bataille qui approche. L’Ultime Bataille ! Et comment faire la fête alors que mes gens sont prisonniers et menacés d’une exécution sommaire ? Sais-tu que le monde entier risque de disparaître ?
— Si tout doit finir, dit Faile, n’est-ce pas le moment où un homme doit savoir apprécier ce qu’il a ? Avant qu’on lui prenne tout ?
Perrin hésitait encore. Faile lui posa une main sur le bras, sa peau toujours aussi douce. Jusque-là, elle n’avait pas élevé la voix. Voulait-elle qu’il braille ? Savoir quand elle désirait une dispute ou non était si difficile. Elyas aurait peut-être un avis sur la question…
— S’il te plaît, essaie de te détendre le temps d’une soirée. Pour moi.
— D’accord, dit Perrin en posant une main sur celle de sa bien-aimée.
Ensemble, ils s’assirent sur la couverture, devant le festin qui les attendait. Avec une des bougies, Faile en alluma d’autres. Les nuages absorbant la chaleur de l’été, la nuit s’annonçait plutôt frisquette.
— Pourquoi faire ça dehors et pas sous notre tente ? demanda Perrin.
— J’ai demandé à Tam comment on fête shanna’har chez vous. Comme je le redoutais, j’ai appris qu’on ne le fête pas du tout. C’est très arriéré, j’espère que tu en as conscience. Quand tout sera fini, nous devrons changer ça. Quoi qu’il en soit, Tam m’a parlé d’une tradition que sa femme et lui avaient instaurée. Une fois par an, ils emballaient un repas complet – le plus somptueux possible en fonction de leurs moyens – et filaient se trouver un nouvel endroit dans la forêt. Ils y dînaient, puis passaient ensemble le reste de la nuit. (Faile se blottit contre Perrin.) Nous nous sommes mariés à la mode de Deux-Rivières, pas vrai ? Alors, pourquoi ne pas adopter ce rituel ?
Perrin sourit. Malgré ses objections premières, il se détendait peu à peu. Le repas embaumait et son estomac grommelait. Se redressant, Faile prit une assiette et la lui tendit.