À chaque mot, il se détendait un peu plus. Un effet que le repas, si délicieux fût-il, n’avait pas pu avoir. En confiant ses déchirures à Faile, il devenait en quelque sorte plus léger.
Pour terminer, il parla de Sauteur, sans savoir pourquoi il l’avait gardé pour la fin. En effet, le loup était intervenu dans presque tout ce qu’il avait évoqué – les Capes Blanches, le rêve des loups… Mais lui réserver la place d’honneur semblait une bonne chose.
Alors qu’il en terminait, Perrin observa la flamme d’une des bougies. Deux étaient éteintes, et les autres battaient de l’aile. Pour ses yeux, cependant, cette lumière n’était pas vraiment chiche. Désormais, il avait du mal à se souvenir du temps où ses sens étaient aussi faibles que ceux des autres gens.
Faile se serra contre lui et il lui passa un bras autour de la taille.
— Merci, dit-elle.
Perrin soupira et s’adossa à la souche qui se dressait dans son dos. Enfin, il allait pouvoir savourer la chaleur de sa femme.
— Je vais te parler de Malden, annonça Faile.
— Tu n’es pas obligée… Ce n’est pas parce que…
— Silence ! Quand tu t’exprimais, je ne t’ai pas interrompu. C’est mon tour.
— D’accord.
Entendre parler de Malden aurait dû être angoissant pour Perrin. Adossé à une souche, le ciel crépitant d’énergie au-dessus de sa tête – alors que la Trame elle-même menaçait de se détisser –, le jeune homme écouta sa bien-aimée évoquer la privation de liberté et les mauvais traitements. Pourtant, cette expérience fut une des plus relaxantes qu’il ait jamais vécues.
Les événements de Malden avaient été importants pour Faile – et peut-être bénéfiques, paradoxalement. Cela dit, Perrin frémit de rage lorsqu’il apprit que Sevanna avait laissé sa femme toute une nuit ligotée dehors et nue comme un ver. Un jour, il faudrait que cette garce paie.
Mais ce serait pour plus tard. Ce soir, il serrait Faile dans ses bras, et entendre sa voix forte le rassurait. Comment avait-il pu ne pas se douter qu’elle avait mis au point un plan pour s’évader ? En fait, en l’écoutant, il commença à se sentir idiot. Captive, elle s’inquiétait surtout qu’il se fasse tuer en essayant de la libérer. Elle ne le disait pas clairement, mais ça se devinait sans peine. Comme elle le connaissait bien !
Faile laissa quelques détails dans l’ombre, ce qui ne le dérangea pas. Sans ses secrets, elle se serait sentie comme un animal en cage. Cela dit, il devina assez aisément ce qu’elle cherchait à lui cacher. C’était en rapport avec le Sans-Frères qui l’avait capturée. D’une façon ou d’une autre, elle les avait embrouillés, ses amis et lui, pour qu’ils l’aident à s’enfuir. Ayant peut-être eu de la sympathie pour ce type, elle ne voulait pas que Perrin regrette de l’avoir tué.
Une délicatesse inutile. Ces Sans-Frères, complices des Shaido, avaient attaqué des hommes placés sous la protection de Perrin. Aucun acte bienveillant ne pouvait compenser ça. Tous, ils avaient mérité leur sort.
Cette sentence rapide troubla Perrin. Presque au mot près, c’était sans doute ce que les Capes Blanches disaient de lui. Mais dans le cas des Fils, c’étaient eux qui avaient attaqué les premiers.
Quand Faile en eut terminé, il était très tard. Tendant une main, Perrin prit le sac qu’un serviteur avait laissé et en sortit une couverture.
— Alors ? Qu’en penses-tu ? demanda Faile tandis qu’il se réinstallait confortablement.
— Je m’étonne que tu ne m’aies pas incendié parce que j’ai foncé comme un taureau et saboté ton plan.
Faile eut un sourire satisfait. Perrin s’attendait à tout, sauf à ça, mais il n’insista pas. Depuis longtemps, il n’essayait plus de comprendre le mode de pensée alambiqué des femmes.
— Si j’ai abordé le sujet ce soir, c’était pour que nous ayons une belle dispute et une encore plus belle réconciliation. À l’origine, du moins…
— Pourquoi y as-tu renoncé ?
— Parce que cette nuit, ai-je décidé, se déroulera à la mode de Deux-Rivières.
— Tu crois que les époux ne se disputent pas, chez moi ? demanda Perrin, amusé.
— Eh bien, sans doute que oui… Mais quand on crie, tu as toujours l’air mal à l’aise. Je suis ravie que tu aies appris à défendre tes positions, parce que c’est important. Mais jusque-là, c’est toujours toi qui t’es adapté à ma façon de voir les choses. Ce soir, j’aimerais que ce soit l’inverse.
Des mots que Perrin n’aurait jamais cru entendre sortir des lèvres de Faile. En un sens, c’était le cadeau le plus intime qu’elle lui ait jamais fait. Des larmes aux yeux – une réaction qui l’embarrassait toujours –, il la serra un peu plus fort.
— Cela dit, je ne suis pas un gentil toutou, Perrin Aybara.
— Je n’aurais jamais eu l’idée de le penser. Jamais.
Un parfum de jubilation monta aux narines de Perrin.
— Je regrette de ne pas avoir envisagé que tu réussirais à t’enfuir sans aide.
— Je te pardonne.
Perrin sonda les magnifiques yeux noirs de sa femme où dansaient les reflets d’une bougie.
— Dois-je comprendre qu’on pourra avoir la réconciliation sans la dispute ?
— C’est autorisé, pour une fois. Bien entendu, les domestiques ont l’ordre de ne laisser approcher personne.
Perrin embrassa sa femme – et tout lui parut être rentré dans l’ordre. Ses inquiétudes et le malaise qui existait entre eux depuis Malden n’étaient plus qu’un lointain souvenir. Que tout ça ait été réel ou imaginaire, ça ne comptait plus.
Faile était pour de bon de retour auprès de lui.
17
Des séparations et une rencontre
Le lendemain de l’attaque du gholam, Mat émergea d’un sommeil truffé de rêves plus pourris que des œufs vieux de trois mois. Raide, des douleurs partout, il avait dormi dans un trou, sous un des chariots d’équipement d’Aludra. Sa « chambre », il l’avait choisie au hasard – un coup de dés.
Tant bien que mal, il sortit de sous le véhicule, s’étira et entendit craquer ses épaules. Par les maudites cendres ! Si être riche avait un avantage, c’était bien de ne pas devoir dormir dans des décharges publiques. Pourtant, Mat l’aurait juré, des légions de mendiants avaient dû passer une meilleure nuit que lui.
Le chariot empestait le soufre. Un instant, Mat fut tenté de soulever la bâche pour voir ce qu’il contenait, mais ça ne l’aurait pas avancé à grand-chose. Aux diverses poudres d’Aludra, il ne comprenait rien. Mais tant que les « dragons » fonctionnaient, pourquoi aurait-il voulu savoir comment ils marchaient ? Franchement, ça ne l’intéressait pas au point de s’attirer les foudres de l’Illuminatrice.
Par bonheur, Aludra n’était pas dans le coin. Sinon, elle l’aurait de nouveau tancé parce qu’il n’avait pas trouvé l’ombre d’un fondeur de cloches. Comme s’il était son fichu garçon de courses ! Un incompétent, qui sabotait son boulot.
De temps en temps, toutes les femmes se faisaient une spécialité de casser les pieds à un type.
En se passant une main dans les cheveux pour en chasser les brins de paille, Mat traversa le camp. Alors qu’il s’apprêtait à aller voir Lopin, pour qu’il lui fasse couler un bain, il se souvint que le pauvre était mort. Fichu sang ! Que ce brave type repose en paix.
Penser au défunt n’améliora pas l’humeur de Mat tandis qu’il se dirigeait vers un endroit où on lui ferait don d’un petit déjeuner. Mais Juilin lui tomba dessus. Son chapeau conique sur la tête, le pisteur de voleurs tearien portait une veste bleu nuit.