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— Oui, mais quand j’étais plus jeune, j’ai eu plusieurs vies… Allez, viens avec moi. Maîtresse Anan reste, et ça me donne une idée.

— Tu as besoin d’un bon coup de rasoir, Matrim Cauthon, dit maîtresse Anan, les bras croisés et les sourcils froncés.

Mat se passa une main sur les joues. Chaque matin, Lopin s’en occupait soigneusement. Et si son maître refusait, il devenait grognon comme un chien sous la pluie. Sauf, bien sûr, depuis que Mat laissait pousser sa barbe pour passer inaperçu. Bon sang, ça démangeait autant que la gale !

Setalle, il l’avait trouvée près de la tente des cuisiniers, où elle supervisait la préparation du déjeuner. Accroupis, des Bras Rouges avalaient leur rata avec l’expression résignée de gars qui viennent de se faire rabrouer.

Ici, Setalle ne servait à rien. De tout temps, les cuisiniers de la Compagnie s’en étaient très bien sortis sans elle. Mais quelle femme aurait résisté au plaisir de tomber sur des types qui travaillaient à leur rythme et de leur casser les pieds ? En outre, Setalle était une ancienne aubergiste – et, moins ordinaire, une ancienne Aes Sedai. Du coup, Mat la surprenait souvent à superviser des choses qui n’en avaient aucun besoin.

Pas pour la première fois, il regretta que Tuon ne voyage plus avec lui. En règle générale, Setalle se rangeait du côté de la Seanchanienne, mais justement, la soutenir et s’en occuper l’empêchait de sévir ailleurs. Pour la santé mentale des hommes, il n’y avait pas pire danger qu’une femme avec trop de temps à tuer.

Setalle était toujours vêtue à la mode d’Ebou Dar. Mat ne s’en plaignait pas, essentiellement à cause du décolleté plongeant. Quand on avait les formes de cette femme, ce genre d’avantage n’était pas négligeable. Non qu’il le remarquât, cela dit. Des anneaux aux oreilles, les cheveux grisonnants, Setalle avait un port de reine. Bien sûr, le couteau de mariage qui pendait à son cou, niché entre ses seins, émettait une sorte d’avertissement. Mais pas pour Mat, puisqu’il ne s’intéressait plus à ces frivolités-là.

— La barbe, dit-il, c’est intentionnel. Je veux…

— Ta veste est crasseuse, coupa maîtresse Anan.

Elle fit signe à un soldat qui lui apportait des oignons pelés par ses soins. Sans regarder Mat, il les mit docilement dans une casserole.

— Et tes cheveux, quelle horreur ! On dirait que tu sors d’une bagarre, et il n’est même pas midi.

— Je vais très bien, répliqua Mat, et je ferai ma toilette plus tard. Tu ne pars pas avec les Aes Sedai.

Une constatation, pas une question.

— Chaque pas en direction de Tar Valon m’éloignerait de l’endroit où je dois être. Il faut que j’envoie un message à mon mari. Quand on s’est séparés, je ne croyais pas me retrouver un jour en Andor.

— Je pense entrer bientôt en contact avec une personne capable d’ouvrir des portails, dit Mat.

Il plissa le front en voyant des soldats approcher avec le produit de leur chasse : un lot de cailles minuscules. Sur le visage des hommes, on lisait de la honte.

Oubliant Mat, Setalle ordonna aux « chasseurs » de plumer les oiseaux.

Lumière ! Il faut que je sorte de ce camp. Rien ne sera normal tant que les dingues ne seront pas tous partis.

— Ne me regarde pas comme ça, seigneur Mat, dit Setalle. Noram est allé en ville voir ce qu’il pourrait acheter. Quand le cuisinier en chef n’est pas là, ai-je remarqué, ses assistants ne se foulent pas trop. Personne n’aime avoir son déjeuner au moment où le soleil se couche…

— Ai-je dit quelque chose ? se défendit Mat. Setalle, on peut se parler en privé ?

Maîtresse Anan hésita, puis elle suivit le jeune flambeur à l’écart des oreilles indiscrètes.

— Que se passe-t-il, en réalité ? demanda Setalle. On dirait que tu as dormi dans un tas de foin.

— Non, sous un chariot… Dans ma tente, tout est rouge de sang. Du coup, je n’ai guère envie d’y aller pour me changer.

Setalle s’adoucit un peu.

— J’ai appris, pour Lopin. Je compatis, mais ce n’est pas une raison pour déambuler dans le camp avec des allures d’épouvantail. Il te faudra engager un autre serviteur…

Mat secoua la tête.

— Je n’ai jamais voulu de celui-là, pour commencer. À mon âge, on est assez grand pour se débrouiller seul. Setalle, j’ai une faveur à te demander. Pour un temps, je voudrais que tu t’occupes d’Olver.

— Pourquoi ça ?

— Cette créature peut revenir et tenter de le blesser. En plus, Thom et moi, nous allons bientôt partir. J’escompte revenir entier, mais bon, dans le cas contraire… Enfin, je préférerais que le mioche ne soit pas abandonné à lui-même.

— De ce point de vue-là, il ne risque rien. Tous les hommes du camp l’ont adopté.

— Certes, mais je n’aime pas leur façon de l’éduquer. Il a besoin d’exemples à suivre, ce petit.

Pour une raison inconnue, Setalle parut amusée par cette remarque.

— J’ai déjà commencé à lui apprendre à lire. S’il le faut, je veillerai sur lui un moment…

— Parfait ! s’écria Mat, soulagé.

En principe, les femmes sautaient sur l’occasion de former un jeune garçon. Selon Mat, c’était avec l’objectif inavoué de le manipuler pour qu’il ne devienne jamais un homme.

— Je te donnerai de l’argent, et tu pourras prendre une chambre en ville.

Setalle fit la moue.

— Toutes les auberges sont pleines à craquer. Tu ne le savais pas ?

— Je te trouverai une chambre, promit Mat. Protège Olver, c’est tout ce que je demande. Quand le moment sera venu – et que nous aurons quelqu’un capable d’ouvrir un portail –, je te ferai transférer en Illian, pour que tu retrouves ton mari.

— Tu me proposes un marché ? Dis-moi, les sœurs sont parties ?

— Oui.

Et bon débarras !

Setalle acquiesça mornement. Au fond, si elle avait tyrannisé des Bras Rouges, ce n’était peut-être pas parce qu’ils traînaient les pieds, mais parce qu’elle avait besoin de s’occuper.

— Je suis navré, dit Mat. Au sujet de ce qui t’est arrivé, quoi que ce soit.

— Le passé est très loin derrière moi, et je tiens à le garder à distance. Je n’aurais jamais dû demander à voir l’artefact que tu portes. Ces dernières semaines, j’ai perdu tout sens commun.

Mat hocha la tête puis il s’éloigna, partant en quête d’Olver. Après, il n’aurait plus d’excuse pour ne pas aller changer de veste. Et que la Lumière le brûle, il se raserait ! Les gens qui le traquaient pourraient le zigouiller, si ça leur chantait. Tout valait mieux que ces démangeaisons, même une gorge ouverte.

Elayne traversait en trombe le Jardin d’Hiver du Palais du Soleil. Cette oasis de verdure avait toujours été un des endroits favoris de sa mère. Aménagé sur le toit de l’aile est du complexe, il était entouré par un muret blanc ovale et défendu, au fond, par un haut mur incurvé.

De là, on avait une vue imprenable sur la cité. Depuis sa jeunesse, Elayne préférait les jardins intérieurs, car on y était parfaitement tranquille. D’ailleurs, c’était ici qu’elle avait rencontré Rand.

La jeune reine posa une main sur son ventre. Alors qu’elle se trouvait énorme, sa grossesse commençait à peine à se voir. Pourtant, elle avait dû renouveler entièrement sa garde-robe. Et dans les mois à venir, il faudrait probablement recommencer. Quel pensum !

Elayne continua à arpenter le jardin semé de vasques où poussaient des étoiles du matin blanches et des roses rouges. Pour l’époque, les fleurs étaient anormalement petites, et elles se fanaient déjà. Au grand dam des jardiniers, dont toutes les contre-mesures échouaient. Hors de la ville, l’herbe et les plantes se ratatinaient et les champs cultivés jaunissaient à vue d’œil.

Ça approche, pensa Elayne.