Continuant son chemin, elle suivit une allée bordée par une pelouse très courte tondue à la perfection. Malgré leurs plaintes, les jardiniers ne servaient quand même pas à rien.
Ici, l’herbe était toujours verte et la brise charriait le parfum enivrant des roses. Même si leur robe était un peu tachée, ces fleurs-là, au moins, avaient fait l’effort d’éclore.
Bordé de galets parfaitement alignés, un ruisseau coupait le jardin en deux. Ce cours d’eau, fallait-il préciser, coulait uniquement quand la reine y était. Pour ça, il fallait remplir la citerne…
Elayne s’immobilisa sur un autre point d’observation idéal. Contrairement à une Fille-Héritière, une reine ne pouvait pas s’isoler complètement du monde.
S’arrêtant aussi, Birgitte croisa les bras sur sa superbe veste rouge et dévisagea son Aes Sedai.
— Quoi donc ?
— Tu es visible comme le nez au milieu de la figure. N’importe quel clampin muni d’un arc pourrait replonger le royaume dans une guerre de Succession.
Elayne roula de gros yeux.
— Je suis en sécurité, Birgitte. Il ne m’arrivera rien.
— Oui, oui, désolée de m’affoler en vain. Les Rejetés sont furieux contre toi, l’Ajah Noir t’en veut à mort d’avoir capturé ses agents, et des dizaines de nobles te maudissent parce que tu leur as chipé le trône. Quel danger pourrait te menacer ? Puisque c’est ainsi, je te laisse pour aller déjeuner.
— Si ça te dit, je t’en prie ! Parce que je ne risque rien ! Dans la vision de Min, mes bébés naissent en bonne santé. Et Min ne se trompe jamais, très chère.
— Elle a dit que tes bébés seraient en bonne santé, mais elle n’a rien précisé sur toi.
— Et comment pourraient-ils naître, s’il m’arrivait malheur ?
— Très chère, j’ai vu des gens ne plus jamais être les mêmes après avoir pris un mauvais coup sur la tête. Certains survivent des années, mais ils ne peuvent plus parler, n’avalent que du bouillon et vont au pot comme les enfants. Avec un bras ou deux en moins, on peut quand même accoucher. Et les gens qui t’entourent ? Tu te moques de leur faire courir des risques ?
— J’ai de la peine pour Vandene et Sareitha, avoua Elayne. Et pour les hommes morts en me portant secours. N’insinue pas que j’esquive mes responsabilités ! Mais une reine doit accepter que certains de ses sujets se sacrifient pour elle. C’est un lourd fardeau. Pourtant, c’est comme ça. Nous en avons parlé et reparlé, Birgitte. Je ne pouvais pas prévoir que Chesmal et les autres débouleraient. Nous sommes tombées d’accord là-dessus.
— Non, lâcha Birgitte entre ses dents serrées, nous avons décidé qu’en discuter à l’infini n’apportait rien. Mais j’insiste pour que tu gardes une idée à l’esprit : beaucoup de choses peuvent encore tourner mal.
— Ce ne sera pas le cas. Mes bébés sont en bonne santé, et moi aussi. Jusqu’à leur naissance, en tout cas.
Birgitte en soupira d’exaspération.
— Petite gamine entêtée…
Elle se tut lorsqu’une des gardes féminines agita un bras pour attirer son attention. Deux femmes de la Famille venaient de débouler sur le toit. En toute légitimité, puisque la reine les avait convoquées.
Birgitte se campa près d’un cerisier et croisa les bras.
Les deux femmes portaient des robes très simples. Bleue pour Alise, et jaune pour Sumeko.
Plus petite que sa compagne, Alise était moins puissante dans le Pouvoir. Du coup, elle avait vieilli plus vite que Sumeko.
Toutes deux marchaient d’un pas plus serein. Ces derniers temps, aucune femme de la Famille n’avait été portée disparue ou retrouvée morte dans un coin. La meurtrière, c’était Careane, et elle avait tout organisé depuis le début. Une sœur noire cachée à la tour. Rien qu’à y penser, Elayne en avait la chair de poule.
— Votre Majesté, salua Alise en s’inclinant.
La voix douce, elle avait une pointe d’accent du Tarabon.
— Votre Majesté, répéta Sumeko avant de s’incliner aussi.
Ces deux femmes étaient pleines de révérence – plus vis-à-vis d’Elayne que des Aes Sedai, désormais.
Nynaeve avait aidé la Famille à se doter d’une colonne vertébrale contre la condescendance et le mépris des sœurs et de la Tour Blanche. Cela dit, face à Alise, par exemple, la jeune reine n’avait jamais eu l’impression qu’elle avait besoin de soutien.
Pendant le siège, Elayne avait perdu une partie de sa bienveillance envers l’attitude des membres de la Famille. Depuis peu, pourtant, elle s’interrogeait. Ces femmes avaient été très utiles pour elle. Avec leur toute nouvelle assurance, jusqu’où s’élèveraient-elles ?
Elayne salua chacune de ses visiteuses, puis désigna des fauteuils installés à l’ombre du cerisier. Les trois femmes s’assirent, un lacet du ruisseau sur leur gauche.
Elayne avait prévu de l’infusion à la menthe. Ses invitées en prirent chacune une tasse, mais ajoutèrent une quantité importante de miel. Sans ça, les tisanes se révélaient imbuvables.
— Comment se porte la Famille ? demanda Elayne.
Les deux femmes se regardèrent. Et mince ! Elayne se montrait trop formelle avec elles, et ça éveillait leur méfiance.
— Très bien, Majesté, répondit Alise. La peur semble abandonner la plupart d’entre nous. En tout cas, celles qui étaient assez avisées pour l’éprouver. Les autres, j’imagine, sont celles qui sont parties et qui ont trouvé la mort.
— Il est bon de ne plus devoir passer tellement de temps à guérir, fit remarquer Sumeko. Ça devenait épuisant. Tant de blessés, jour après jour…
Elle eut une grimace rétrospective.
Alise était taillée dans un tout autre bois. Impassible, elle sirotait son infusion. Pas calme et glacée, comme une Aes Sedai… Plutôt chaleureuse et attentive, mais réservée.
Ces femmes avaient décidément un avantage qui manquait aux Aes Sedai. On les regardait avec moins de suspicion, parce qu’elles n’étaient pas liées directement à la Tour Blanche. Cela dit, elles y perdaient en autorité.
— Vous devinez que j’ai quelque chose à vous demander, dit Elayne en cherchant le regard d’Alise.
— On serait capables de deviner ? demanda Sumeko, feignant la surprise.
Elayne lui avait-elle accordé trop de crédit ?
Alise hocha la tête – une réaction de solide matrone.
— Vous nous avez déjà demandé beaucoup, Majesté, depuis que nous sommes ici. Mais pas plus que vous en aviez le droit, je dirais. Jusque-là.
— J’ai essayé de vous accueillir à Caemlyn, dit Elayne. Dès que j’ai eu compris que vous ne pourriez pas rentrer chez vous tant que les Seanchaniens occuperaient Ebou Dar.
— C’est vrai, convint Alise, même si Ebou Dar n’est pas notre foyer. Au mieux, c’est un endroit où nous nous sommes échouées. Une nécessité plus qu’un chez-soi. D’ailleurs, beaucoup d’entre nous s’absentaient régulièrement de la ville, par rotations, histoire de ne pas éveiller l’attention.
— Avez-vous réfléchi à votre nouveau port d’attache ?
— Tar Valon, dit Sumeko. Selon Nynaeve Sedai…
— Vous trouverez une place là-bas, coupa Elayne. Celles qui entendent devenir des sœurs, au moins. Egwene offrira une seconde chance à toute femme de la Famille désireuse d’obtenir le châle. Mais pour les autres ?
— Nous en avons parlé, dit Alise, les yeux plissés. Nous nous associerons à la tour pour créer un endroit où les Aes Sedai pourront prendre leur retraite.
— Pas à Tar Valon, je suppose. Quel intérêt de créer un tel endroit si proche de la Tour Blanche ? Quand on se retire, on se retire !
— Nous pensons rester ici, révéla Alise.
— C’est ce que j’aurais dit… Mais les intuitions n’ont aucun poids. À la place, j’entends vous faire des promesses. Si vous restez à Caemlyn, pourquoi ne pourrais-je pas vous garantir la protection de la couronne ?