Sauteur ouvrit sa gueule garnie de crocs – un sourire selon les loups. Puis il sauta du chariot. Alentour, Perrin sentit la présence d’autres animaux. Les membres de la meute avec laquelle il avait couru. Danse entre les Chênes, Étincelles et Sans Frontières…
— D’accord, dit-il à Sauteur. Je suis prêt à apprendre.
Le loup s’assit et regarda Perrin.
Suis-moi, émit-il.
Puis il disparut.
Avec un juron, Perrin regarda autour de lui. Où était-il allé, ce fichu loup ? Il sillonna le camp à sa recherche, mais ne le sentit nulle part. Alors, il essaya avec son esprit – sans plus de résultats.
Jeune Taureau, suis-moi !
Cette fois, Sauteur était derrière Perrin. Et de nouveau, il se volatilisa.
Perrin grogna, puis il fouilla de nouveau le camp en un éclair. Toujours bredouille, il se transféra dans le champ où il avait rencontré Sauteur lors de son rêve précédent. Un nouvel échec. Au milieu des épis agités par le vent, le jeune homme serra les poings de frustration.
Sauteur réapparut quelques minutes plus tard, du mécontentement dans son odeur.
Suis-moi, te dis-je !
— Je ne sais pas comment faire… Sauteur, j’ignore où tu vas.
Le vieux loup s’assit de nouveau, puis il émit l’image d’un louveteau se joignant à une meute. Observant ses aînés, le petit imitait chacun de leurs gestes.
— Sauteur, je ne suis pas un loup. Ma façon d’apprendre n’est pas la vôtre. Il faut que tu m’expliques ce que tu attends de moi.
Rejoins-moi ici !
Curieusement, Sauteur transmit une image de Champ d’Emond. Puis il se volatilisa.
Perrin se matérialisa sur une place ô combien familière. Des bâtiments l’entouraient, ce qui ne semblait pas possible. Champ d’Emond était un village, pas une cité avec un mur d’enceinte et une route pavée passant devant l’auberge du bourgmestre. Pendant sa courte absence, tant de choses avaient changé…
— Que faisons-nous ici ? demanda Perrin.
À son grand mécontentement, l’étendard à la tête de loup flottait toujours en haut d’un mât, au milieu de la place. Une illusion due au rêve des loups ? Possible, mais il en doutait. Les gens de Deux-Rivières, il le savait, ne rataient pas une occasion d’arborer le drapeau de « Perrin Yeux-Jaunes ».
Les hommes sont étranges, émit Sauteur.
Perrin se tourna vers le vieux loup.
Ils ont des pensées bizarres… Nous n’essayons pas de les comprendre. Pourquoi le cerf détale-t-il ? Pourquoi le moineau vole-t-il ? Pourquoi l’arbre pousse-t-il ? Parce que c’est comme ça. Point final.
— D’accord, souffla Perrin.
Je ne peux pas apprendre la chasse à un moineau. Et il ne m’enseignera pas l’art de voler.
— Mais ici, objecta Perrin, tu peux voler.
Oui. Et personne ne me l’a appris. Je sais…
Dans l’odeur de Sauteur se mêlaient une émotion sincère et une grande confusion. Les loups se souvenaient de tout ce qu’un des leurs savait. Sauteur enrageait parce qu’il voulait former Jeune Taureau, mais sans savoir comment faire à la façon des humains.
— S’il te plaît, essaie de m’expliquer ce que tu penses. Tu me dis toujours qu’ici, j’y suis trop intensément, et que c’est dangereux. Pourquoi ?
Tu dors – l’autre toi, je veux dire. Tu ne peux pas rester ici trop longtemps. N’oublie jamais que tu n’y as pas ta place. Ce n’est pas ta tanière.
Sauteur se tourna vers les bâtiments, autour d’eux.
C’est ça, ta tanière. Celle de ton père. Cet endroit précis. Ne l’oublie jamais. Grâce à lui, tu ne te perdras pas. C’est comme ça que tes semblables ont fait, un jour. Tu comprends.
Ce n’était pas une question, mais plutôt une imploration. Sauteur ne savait pas comment mieux expliquer…
— Je peux essayer, fit Perrin, tentant d’interpréter de son mieux les « mots » du loup.
Mais Sauteur se trompait. Champ d’Emond n’était plus son foyer. Son foyer, c’était là où se trouvait Faile. Il devait garder ça à l’esprit, afin d’éviter de se noyer dans le rêve des loups.
Trop intensément…
Dans ton esprit, j’ai vu ta femelle, Jeune Taureau, transmit Sauteur, la tête inclinée. Elle est comme une ruche d’abeilles, avec beaucoup de miel et encore plus de dards.
L’image de Faile que se faisait Sauteur était celle d’une louve. Une femelle qui lui mordillait gentiment le nez, joueuse, puis qui grognait l’instant d’après, refusant de partager son repas.
Perrin sourit.
La mémoire est une chose, dit Sauteur, mais l’autre moitié, c’est toi. Tu dois rester Jeune Taureau.
Le vieux sage transmit une image : le reflet d’un loup dans une eau troublée par des ondulations qui le rendaient flou.
— Je ne comprends pas…
La force de ce lieu, insista Sauteur en transmettant l’image d’un loup sculpté dans le marbre, c’est ta force à toi.
Le loup réfléchit un moment.
Résiste ! Accroche-toi ! Sois toi-même !
Sur ces mots, le vieux loup se redressa et recula pour prendre de l’élan – comme s’il voulait sauter sur Perrin.
Perplexe, le jeune homme essaya de s’imaginer tel qu’il était, puis de graver cette image dans son esprit.
Sauteur bondit et percuta Perrin de plein fouet. Ce n’était pas la première fois. Par le passé, il avait chassé Jeune Taureau du rêve.
Mais Perrin était prêt. D’instinct, il amortit le choc en reculant. Autour de lui, les contours du songe devinrent flous, mais ça ne dura pas. Sauteur fut projeté en arrière. Bizarre, parce que, avec son poids, il aurait dû renverser l’humain.
Comme pour s’éclaircir les idées, Perrin secoua la tête.
Bravo ! Tu apprends. Encore une fois.
Le deuxième impact fut plus violent, mais Perrin ne broncha pas. Aussi solide qu’un rocher.
Là-bas ! émit Sauteur avec une image du champ de blé.
Il se volatilisa, et Perrin le suivit. Dès qu’il réapparut, le loup bondit de nouveau.
Cette fois, le jeune homme tomba et tout se brouilla autour de lui. Éjecté du rêve des loups, il se retrouva dans l’univers des songes ordinaires.
Non ! pensa-t-il, s’accrochant à une image de lui agenouillé dans le champ de blé. Il y était vraiment, imaginant le champ dans toute sa solide réalité. Il captait une odeur d’avoine et d’air humide mêlée aux senteurs de la poussière et des feuilles mortes.
Le paysage disparut. Haletant, Perrin était toujours à genoux, mais il n’avait pas quitté le rêve des loups.
Bravo, répéta Sauteur. Tu apprends vite.
— Parce que je n’ai pas d’autre option, fit Perrin en se relevant.
La Dernière Chasse approche, oui, convint Sauteur.
En même temps, il émit une image du camp des Capes Blanches.
Perrin le suivit, prêt à encaisser une attaque. Mais rien ne se passa. Intrigué, il regarda autour de lui, en quête du loup.
Quelque chose percuta… son esprit. Sans aucun mouvement, une attaque exclusivement mentale. Moins forte que les assauts précédents, mais très inattendue. D’ailleurs, Perrin faillit ne pas réussir à se défendre.
Sauteur atterrit souplement sur le sol.
Il faut être prêt en permanence. Et plus encore quand tu te déplaces.