Une image illustra ce propos. Un loup qui humait l’air avant de s’aventurer sur un vaste pâturage.
— Je comprends.
Mais ne t’implique pas trop intensément, rappela Sauteur.
Aussitôt, Perrin se força à repenser à Faile et à l’endroit où il dormait avec elle. Son foyer. Du coup, ce fut lui qui devint… Eh bien, pas totalement translucide, mais le rêve des loups resta stable alors qu’il se sentait plus… exposé.
Bravo ! émit Sauteur. Toujours prêt, mais jamais trop impliqué. Comme quand on porte un petit dans sa gueule.
— Un équilibre qui ne va pas être facile à trouver…
Dans l’odeur de Sauteur passa de la perplexité. Bien sûr que c’était difficile.
— Et maintenant ? demanda Perrin avec un sourire.
On court. Puis on s’entraînera de nouveau.
Le loup partit comme une flèche argentée qui aurait eu la route pour cible. Perrin le suivit. Dans l’odeur de Sauteur, il sentit une détermination très semblable à celle de Tam, lorsqu’il entraînait des réfugiés au combat.
Cette constatation arracha un autre sourire à Perrin.
Tandis qu’ils couraient sur la route, le jeune homme s’adonna à un exercice difficile : ne pas être trop intensément dans le rêve tout en étant prêt à affirmer à tout moment son être profond.
Régulièrement, Sauteur l’attaqua avec l’intention de le chasser du rêve. Le jeu continua jusqu’à ce que le loup, sans crier gare, s’immobilise net.
Perrin eut besoin de quelques foulées de plus. Du coup, il dépassa son compagnon avant de s’arrêter. Quelque chose se dressait devant lui. Un mur violet translucide érigé au milieu de la route. S’étendant à droite et à gauche, cet obstacle tutoyait le ciel.
— Sauteur, qu’est-ce que c’est ?
Une erreur qui ne devrait pas être ici.
De la rage passa dans l’odeur du loup.
Perrin avança et tendit une main, mais il hésita à toucher l’obstacle. On eût dit du verre, constata-t-il. Dans le rêve des loups, il n’avait jamais rien vu de semblable. Était-ce une sorte de bulle maléfique ?
Le jeune homme sonda le ciel.
Le « mur » brilla puis se volatilisa. Ébloui, Perrin recula et regarda Sauteur. Paisiblement assis, il fixait l’endroit où s’était trouvé l’obstacle.
Viens, Jeune Taureau, finit-il par émettre. Nous allons nous entraîner ailleurs.
Le loup se redressa et bondit. Avant de le suivre, Perrin jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Quoi qu’ait été ce mur, il ne restait plus trace de son existence.
Pas tranquille du tout, Perrin emboîta la foulée au vieux loup.
— Que la Lumière me brûle ! s’écria Rodel Ituralde en déboulant au sommet de la colline. Où sont ces fichus archers ? Voilà une heure que je veux les voir sur les tours, en remplacement des arbalétriers.
Au pied de la colline, la bataille faisait rage dans une cacophonie de cris, de grognements, de bruits métalliques et de rugissements. Peu avant, une horde de Trollocs avait traversé le fleuve à gué ou en empruntant un pont improvisé à base de rondins. Or, ces monstres détestaient l’eau. Pour les forcer à traverser, il avait dû falloir insister.
Voilà pourquoi cette ligne de défense était si utile. Le seul gué d’une taille raisonnable, sur plusieurs lieues, se trouvait au pied de la colline. Derrière, se déversant d’une passe, les Trollocs sortaient de la Flétrissure et se heurtaient au fleuve Arinelle. Quand ils réussissaient à traverser, ils se retrouvaient face au versant de la colline, sur lequel s’alignaient des tranchées défendues par des murailles et des tours aménagées pour les archers. À partir de la Flétrissure, il était impossible d’atteindre la ville de Maradon sans passer par cette colline.
Bref, une position idéale pour contenir une force beaucoup plus nombreuse. Hélas, même les meilleures défenses pouvaient être submergées, surtout quand les soldats crevaient de fatigue au bout de semaines de combat.
Après avoir traversé, les Trollocs avaient tenté l’ascension sous une pluie de flèches. Tombant dans les tranchées, ils avaient eu du mal à escalader les hautes palissades.
Au sommet de la colline, sur une zone plate, Ituralde avait installé son quartier général. Tout en observant l’alignement de tranchées, de palissades et de tours, il criait sans cesse des ordres.
Derrière une des palissades, les Trollocs se faisaient embrocher par des piquiers. Le général suivit l’action jusqu’à ce que le dernier monstre – un géant à gueule de bélier – crève avec trois piques dans le ventre.
Mais un nouvel assaut se profilait. Dans la passe, les Myrddraals poussaient devant eux une autre meute de Trollocs. Dans l’eau, il y avait tant de cadavres, que le fleuve coulait rouge. Et en piétinant ces dépouilles, les monstres pouvaient pratiquement traverser à sec.
— Les archers ! beugla Ituralde. Où sont-ils, ces maudits… ?
Une compagnie d’archers passa enfin devant le général. Une partie des réserves dont il disposait. Pour l’essentiel, des Domani à la peau cuivrée, même si on trouvait aussi quelques rares Tarabonais. Ces hommes arboraient toute une variété d’armes : des arcs longs domani très fins, des arcs courts du Saldaea volés dans des postes de garde ou des villages et même quelques arcs longs géants de Deux-Rivières.
— Lidrin ! appela Ituralde.
Le jeune officier au regard dur rejoignit son chef au pas de course. Si son uniforme marron était froissé et taché aux genoux, ça n’avait rien à voir avec de la négligence. Simplement, en des moments pareils, ses hommes avaient trop besoin de lui pour qu’il se soucie du blanchissage de ses vêtements.
— Va sur les tours avec les archers, lui ordonna Ituralde. Les Trollocs essaieront encore. Je ne veux pas d’une autre percée jusqu’au sommet de la colline, tu m’entends ? S’ils s’emparent de notre position et la retournent contre nous, ça me gâchera la matinée.
Lidrin ne sourit pas de la saillie, comme il l’eût fait naguère. Ces derniers temps, il était sinistre, sauf quand il parvenait à éventrer un Trolloc. Après un bref salut, il partit à la suite des archers.
Ituralde se retourna pour observer l’autre versant de la colline. Le camp de repli était dressé là, dans les ombres de la butte. À l’origine, cette colline était une formation naturelle, mais le génie de l’armée du Saldaea l’avait renforcée et étendue au fil des ans, créant une longue pente du côté fleuve et un versant bien plus escarpé sur l’autre face. Dans le camp de repli, les soldats pouvaient se restaurer et dormir. Cerise sur le gâteau, les vivres et les équipements étaient à l’abri des volées de flèches ennemies.
Les deux camps d’Ituralde – à savoir son quartier général et la position de repli – étaient des plus hétéroclites. Les tentes, par exemple, venaient de villages du Saldaea, étaient de confection domani, ou, via les portails, arrivaient des quatre coins de la région. Plusieurs d’entre elles, des mastodontes, arboraient des rayures – la passion dévorante des Cairhieniens.
Toutes abritaient les hommes de la pluie, et c’était l’essentiel.
Le génie du Saldaea se révélait expert en matière de défenses. Hélas, Ituralde n’avait pas pu persuader ces « héros » de sortir de Maradon pour venir lui prêter main-forte.
— Et maintenant, grogna le général, où sont… ?
Il s’interrompit, car le ciel venait de s’obscurcir.
À peine eut-il éructé un juron qu’il dut se jeter sur un côté pour éviter une pluie de gros objets qui s’abattait sur le quartier général après avoir suivi une trajectoire elliptique dans le ciel. Partout, des cris de douleur et de surprise retentirent.