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Les projectiles n’étaient pas des rochers, mais des cadavres. Oui, des dépouilles de Trollocs. L’armée des Ténèbres avait enfin mis ses catapultes en batterie.

Dans un coin de sa tête, Ituralde fut presque flatté que ce matériel, à l’origine prévu pour assiéger Maradon, ait été transporté jusqu’ici à cause de lui. Plus sérieusement, il y avait de quoi se réjouir. Ce transfert d’armes ralentirait les Créatures des Ténèbres – et exposerait les catapultes au contre-feu du général.

Mais lancer des carcasses, quand même ! Alors qu’une deuxième « volée » obscurcissait le ciel, le général éructa un chapelet de jurons. Autour de lui, des soldats s’écroulaient et des tentes s’écrasaient…

— Guérisseurs ! cria le général. Où sont ces Asha’man de malheur ?

Depuis le début du siège, il avait sacrément poussé les hommes en veste noire. Au point de les épuiser. À présent, il les gardait en réserve, les mobilisant exclusivement quand les Trollocs approchaient trop du quartier général.

— Seigneur ! s’écria un messager aux ongles sales qui venait à l’évidence de la première ligne.

Blême – un exploit pour un Domani –, le gaillard était encore trop jeune pour avoir une moustache digne de ce nom.

— Un rapport du capitaine Finsas ! L’ennemi a disposé à portée de tir une batterie de catapultes. Selon lui, il y en aurait seize.

— Va lui dire que je m’en étais un peu aperçu ! rugit Ituralde. La prochaine fois, qu’il essaie de me prévenir avant, pas après.

— Désolé, seigneur. Les catapultes ont jailli de la passe avant qu’on comprenne ce qui arrivait. Le premier tir a détruit notre poste d’observation. Le capitaine lui-même a été blessé.

Ituralde hocha la tête. Déjà, Rajabi arrivait pour prendre le commandement sanitaire du quartier général et trier les blessés. Sur l’autre versant, pas mal de morts volants avaient fait mouche sur le camp de repli. Contrairement aux archers, les catapultes tiraient assez haut et avaient une portée suffisante pour atteindre le versant arrière de la colline. Si le sanctuaire de ses hommes était menacé, Ituralde devrait le faire reculer, probablement jusqu’à la plaine, en direction de Maradon. Bien sûr, cette mesure allongerait le temps de réaction des troupes. Par le sang et les cendres !

Je ne jurais pas autant, il fut un temps…

C’était la faute de ce maudit garçon, le Dragon Réincarné. Rand al’Thor avait fait à Ituralde un tombereau de promesses. Certaines explicites, et d’autres non.

Promesse de protéger l’Arad Doman des Seanchaniens. Promesse que le général survivrait, au lieu de crever coincé par les Seanchaniens. Promesses de lui confier une mission importante. Oui, une tâche impossible.

Contenir les Ténèbres. Se battre jusqu’à l’arrivée des renforts.

Le ciel s’obscurcissant pour la troisième fois, Ituralde battit en retraite à l’ombre de son pavillon de commandement, muni d’un toit en bois histoire de ne pas être vulnérable aux engins de siège. Mais il était question de pierres, voire de petits rochers, pas de cadavres.

Les hommes encore entiers tiraient ou portaient les blessés vers la relative sécurité du camp de repli. Ensuite, on les mettrait à l’abri dans la plaine.

Plutôt pataud, Rajabi avait un cou aussi épais que le tronc d’un vieux frêne et des bras presque aussi gros. Désormais, il claudiquait – rien de plus normal, puisque sa jambe gauche, blessée au combat, avait été amputée au-dessous du genou. Après que les Aes Sedai l’eurent guéri de leur mieux, il avait adopté une béquille pour retourner plus vite sur le terrain. Apprenant qu’il refusait d’être rapatrié par portail avec les autres blessés graves, Ituralde avait respecté son choix. On ne se privait pas d’un bon soldat à cause d’une seule blessure.

Un jeune officier fit la grimace quand une charogne s’abattit sur le toit du pavillon. Nommé Zhell, ce garçon n’avait pas le teint cuivré d’un Domani, mais il en arborait la moustache et portait sur la joue une mouche en forme de flèche.

Considérant le nombre incroyable de Trollocs, il ne serait bientôt plus possible de les contenir. Alors qu’il détestait ça, Ituralde allait devoir battre en retraite. D’abord à travers le Saldaea, puis en Arad Doman. Bizarrement, quand il détalait, c’était toujours en direction de son pays natal. La première fois à partir du sud, et là à partir du nord-est.

L’Arad Doman serait pris en tenaille entre les Trollocs et les Seanchaniens.

Tu auras intérêt à tenir ta parole, mon garçon !

Manque de chance, il n’était pas question de se replier sur Maradon. Les chefs militaires, là-bas, avaient fait comprendre que le général – comme le Dragon Réincarné – serait tenu pour un envahisseur. Tas de maudits crétins !

Au moins, Ituralde allait avoir une occasion de détruire les catapultes.

Une autre dépouille s’écrasa sur le toit, qui eut l’obligeance de ne pas s’écrouler. À l’odeur et au bruit que faisaient ces charognes, les Myrddraals n’avaient pas choisi les morts les plus frais.

Certain que ses officiers faisaient face à la situation – ce n’était pas le moment d’aller leur casser les pieds –, Ituralde croisa les mains dans son dos. Dès qu’ils l’apercevaient, les hommes reprenaient du poil de la bête. À la guerre, le meilleur des plans tenait jusqu’à ce que l’ennemi se montre. Certes, mais un bon chef, déterminé et inflexible, pouvait par sa seule prestance ramener un peu d’ordre dans le pire chaos.

Dans le ciel, les nuages argenté et noir bouillonnaient comme le contenu d’un chaudron suspendu au-dessus d’un feu de cuisson. À la lisière de cette masse menaçante, des éclairs jaillissaient tels des traits d’acier. Rien de naturel dans tout ça. La mission d’Ituralde, en cet instant, c’était de montrer que rien ne lui faisait peur, même quand un orage de charognes se déchaînait.

On évacuait toujours les blessés. Sur le versant arrière, les hommes démontaient le camp de repli pour le transférer en sécurité.

Ituralde ordonna que les archers et les arbalétriers continuent à tirer, les piquiers restant en poste derrière les palissades. À l’arrière, il disposait de plusieurs escadrons de cavalerie. Hélas, sur ce terrain, ils ne lui seraient d’aucune utilité.

Les catapultes, si on n’agissait pas, finiraient par ruiner le moral de ses hommes. Mais le général, avec l’aide directe d’un Asha’man ou de flèches enflammées tirées par des archers déployés via un portail, comptait bien en faire une bonne flambée.

Si seulement je pouvais me replier à Maradon.

Mais les seigneurs du Saldaea lui fermeraient les portes. Et les Trollocs n’auraient plus qu’à massacrer ses hommes, coincés entre eux et la muraille de la cité.

— Lieutenant Nils, je veux une estimation des pertes et des dégâts, dit Ituralde. Prépare les archers à une attaque sur les engins de siège, et fais venir deux Asha’man parmi ceux qui sont de service. Dis au capitaine Creedin de surveiller le gué plus que jamais. Après son bombardement morbide, l’ennemi nous croira désorganisés, et il remontera à l’assaut.

Le jeune homme salua et s’en fut tandis que Rajabi approchait en se massant le menton.

— Tu as bien deviné au sujet des catapultes, général. Le bombardement prélude une attaque.

— J’essaie de toujours deviner juste. Quand je me trompe, nous perdons.

Rajabi eut un grognement. Dans le ciel, la tempête rugissait. Et encore assez loin de là, les Trollocs beuglaient. Des roulements de tambour ponctuaient leurs cris de guerre.

— Quelque chose cloche, marmonna Ituralde.

— Tout va de travers dans cette fichue guerre, dit Rajabi. Pour commencer, nous ne devrions pas être ici. C’est le boulot du Saldaea. L’armée entière, pas les quelques cavaliers que le seigneur Dragon nous a affectés.