Выбрать главу

— Il y a plus que ça, Rajabi… Pourquoi nous bombarder de cadavres ?

— Pour nous démoraliser ?

Ce n’était pas une tactique inédite. Mais pourquoi dès les premiers tirs ? Envoyer d’abord des rochers, pour faire un maximum de dégâts, aurait été plus efficace. Quitte à passer ensuite aux charognes. Certes, les Trollocs étaient nuls en tactique, mais pas les Blafards. Eux, ils pouvaient se montrer très bons. Le général le savait d’expérience.

Jetant un coup d’œil au ciel, il vit qu’une nouvelle volée arrivait, comme si les morts étaient vomis par les nuages. Où l’ennemi avait-il déniché tant de catapultes ? Assez pour propulser des centaines de cadavres.

Le messager avait parlé de seize engins de siège. À l’évidence, ce n’était pas assez. Dans ce cas, d’où tombait cette averse de dépouilles ?

La réponse explosa dans l’esprit du général. Bon sang, ces monstres étaient sacrément malins !

— Archers ! cria Ituralde. Surveillez le ciel ! Ce ne sont pas des cadavres !

Trop tard ! Au moment où le général lançait son ordre, les Draghkars déployèrent leurs ailes. Dans cette volée, la moitié des « projectiles » n’étaient pas des morts mais des monstres ailés. Après la première attaque de ce type, quelques jours plutôt, Ituralde avait organisé des rotations d’archers chargés d’observer le ciel nuit et jour.

Mais ces hommes n’avaient pas ordre de tirer sur des charognes. Sans cesser de crier, Ituralde s’écarta du pavillon et dégaina son épée.

Quand les Draghkars atterrirent parmi les hommes, ils semèrent le chaos dans le quartier général. Un grand nombre se posèrent autour du pavillon, leurs grands yeux noirs brillant tandis qu’ils attiraient les soldats avec leurs chansons lancinantes.

Ituralde cria aussi fort qu’il le put, le son de sa voix lui emplissant les oreilles. Un des monstres fondit sur lui, mais son cri l’empêcha d’entendre la mortelle mélodie. Quand le général, faisant mine d’être subjugué, avança vers le monstre puis lui enfonça sa lame dans le cou, sa victime parut aussi surprise que pouvait l’être une créature si radicalement inhumaine.

Quand Ituralde dégagea son arme, un sang noir coula sur la peau laiteuse de la gorge du Draghkar.

Du coin de l’œil, et sans cesser de crier, Ituralde vit Rajabi tituber puis s’écrouler, une Créature des Ténèbres s’empressant de sauter sur lui. Défié par un nouveau monstre, le général ne put rien faire pour son officier.

Moment béni en plein cœur de l’enfer, il vit que des boules de feu foudroyaient des Draghkars en plein vol. Les Asha’man…

En même temps, les roulements de tambour se firent moins lointains. Comme il l’avait prévu, un assaut massif allait suivre le bombardement. Parfois, il aurait donné cher pour se tromper.

Tu as intérêt à tenir ta promesse de m’envoyer des renforts, mon garçon !

Sa voix commençant à devenir rauque, Ituralde s’occupa de son nouvel adversaire.

Oui, sacrément intérêt !

Faile traversait le camp à grands pas. Autour d’elle retentissaient des échos de conversations, de grognements de fatigue et d’ordres beuglés à gorge déployée. Un peu plus tôt, Perrin avait envoyé aux Capes Blanches une dernière demande de négociations. Pour l’instant, pas de réponse…

Faile se sentait… régénérée. Toute la nuit, elle avait dormi blottie contre son mari, au sommet de la colline. Avec assez de draps et de couvertures, cet endroit s’était révélé plus confortable que leur tente.

Le matin même, les éclaireurs étaient revenus du Cairhien, et ils feraient bientôt leur rapport. En attendant, Faile avait bouclé ses ablutions et pris son petit déjeuner.

Il était temps de s’occuper de Berelain.

Alors qu’elle approchait du camp de Mayene, l’épouse de Perrin sentit monter sa colère. Berelain était allée trop loin. Selon Perrin, les rumeurs avaient été répandues par les servantes, mais Faile n’y croyait pas. Cette femme était une experte dans l’art de créer et de répandre les ragots.

En position de faiblesse, même relative, ça se révélait une excellente façon de gouverner. Berelain procédait ainsi à Mayene, et elle suivait la même stratégie dans le camp, où Faile, l’épouse de Perrin, était la puissance dominante.

Avec leur plastron peint en rouge et leur casque doté d’une protection pour la nuque, deux Gardes Ailés défendaient l’entrée de leur fief. Des géants, constata Faile à mesure qu’elle approchait. En guise d’arme, ils brandissaient une lance quasiment de parade où le faucon doré de Mayene, représenté en plein vol, s’affichait sur un fanion bleu.

Pour regarder dans les yeux un de ces types, Faile dut se dresser sur la pointe des pieds.

— Escortez-moi jusqu’à votre maîtresse, ordonna-t-elle.

Les sentinelles acquiescèrent. La plus grande fit signe à deux hommes qui passaient de prendre la relève.

— On nous a prévenus de ta visite, souffla l’homme à Faile.

— Aujourd’hui ? s’étonna l’épouse de Perrin.

— Non. La Première Dame a simplement dit qu’on devrait t’obéir quand tu viendrais.

— Ce n’est pas à moi qu’il faut obéir. Ce camp est celui de mon mari.

Même s’ils n’étaient probablement pas d’accord, les deux gardes ne discutèrent pas. Berelain ayant été envoyée pour accompagner Perrin, il ne lui avait jamais donné d’ordres – et pas davantage à ses troupes.

Faile emboîta le pas aux deux Gardes Ailés. Miraculeusement, le sol commençait à sécher.

À son mari, la jeune femme avait affirmé ne pas être perturbée par les rumeurs. En réalité, l’audace de Berelain la mettait en rage.

Maudite femme ! Comment a-t-elle osé… ?

Non, ce n’était pas la méthode à adopter. Une bonne engueulade ferait du bien à Faile, certes, mais ça étayerait les rumeurs. Quelle conclusion tireraient les gens s’ils la voyaient entrer sous la tente de sa rivale puis lui crier après ? Il fallait rester calme, même si ça promettait d’être difficile.

Le camp était configuré à partir d’une tente centrale, les rangées d’hommes allongés en partant comme les rayons d’une roue. Les Gardes Ailés n’avaient pas de tentes – pour l’heure, elles étaient avec maître Gill –, mais les couvertures restaient impeccablement alignées. Presque trop bien, à l’instar des faisceaux de lances, des piquets des chevaux et des fosses à feu.

Le pavillon de Berelain, lavande et bordeaux, avait été récupéré à Malden.

Quand un des gardes tapa sur un des poteaux pour demander la permission d’entrer, Faile se redressa de toute sa modeste hauteur.

Dès que Berelain eut répondu, l’homme écarta le rabat et fit signe à la jeune femme d’avancer. Au dernier moment, elle recula pourtant – afin de laisser sortir Annoura, qui la salua au passage, les tresses oscillant au rythme de ses pas. À son air renfrogné, elle ne devait pas encore être revenue dans les grâces de sa maîtresse.

Faile inspira à fond et entra sous le pavillon, où régnait une agréable fraîcheur. Sur le sol, un tapis vert et bordeaux à motifs végétaux – des entrelacs de lierre – étouffait les bruits de pas. Même si l’endroit semblait vide sans la pléthore de meubles de voyage de Berelain, elle disposait quand même d’une table et de deux fauteuils réquisitionnés à Malden.

— Dame Faile, dit-elle en se levant.

Aujourd’hui, elle portait le diadème de Mayene. Un bijou très simple, mais non dépourvu de grandeur, avec le magnifique faucon doré qui semblait prendre son envol pour rejoindre les rayons de soleil qui filtraient du toit de toile à l’endroit où on avait retiré des carrés pour laisser entrer la lumière. Une ceinture sans fioritures à la taille, Berelain avait opté pour une robe vert et or au décolleté vertigineux.