Faile prit place dans un des fauteuils. Cette conversation, elle le savait, allait être dangereuse. Un désastre pouvait en résulter, mais il n’y avait pas moyen de se défiler.
— J’espère que tu vas bien, dit Berelain. Ces jours de pluie ne t’ont pas éprouvée ?
— C’était terrible, en effet… Mais je ne suis pas venue pour parler de ça.
Berelain eut une moue… adorable. Lumière, cette femme était superbe ! Avec son nez trop gros et ses seins trop petits, Faile ne supportait pas la comparaison. De plus, sa voix était loin d’atteindre les sommets mélodiques de sa rivale. Pourquoi le créateur avait-il fait des êtres si parfaits ? Pour se moquer des autres, peut-être…
Mais Perrin n’était pas amoureux de Berelain. Sa bien-aimée se nommait Faile.
Ne l’oublie surtout pas !
— Bien, fit la Première Dame. Je me doutais que nous aurions cette conversation. D’abord, permets-moi de t’assurer que ces rumeurs sont fausses. Rien de déplacé n’est arrivé entre ton mari et moi.
— Ça, il me l’a déjà dit, et je lui fais plus confiance qu’à toi.
Berelain se rembrunit. En matière de politique et d’intrigue, c’était une experte dont le talent et la subtilité faisaient l’envie de Faile. Malgré sa jeunesse, elle avait réussi à protéger sa petite cité-État des ambitions d’un ogre tel que Tear. Pour réussir ça, il fallait faire montre de qualités de jongleuse et de calculatrice qui dépassaient Faile. Sans parler d’une intelligence acérée.
— Dans ce cas, pourquoi être venue me voir ? demanda Berelain en s’asseyant. Si ton cœur est apaisé, il n’y a plus de problème.
— La question, nous le savons toutes les deux, n’est pas de savoir si tu as couché ou non avec mon mari. (Berelain écarquilla les yeux.) L’important, ce n’est pas ce qui est arrivé, mais ce qui s’est censément passé. C’est ça qui me rend folle de rage.
— Partout où il y a des gens, les rumeurs vont et viennent. Surtout quand des soldats colportent les ragots…
— Des rumeurs si insistantes n’ont pas pu se répandre sans… encouragements. À ce jour, tout le monde dans le camp – même les réfugiés qui m’ont juré fidélité – suppose que tu as ouvert ta couche à mon mari pendant mon absence. Outre qu’elle me fait passer pour une imbécile, cette indignité jette une ombre sur l’honneur de Perrin. Comment peut-il être un chef s’il traîne la réputation de se jeter dans les bras d’une autre femme dès que la sienne tourne le dos ?
— D’autres dirigeants ont survécu à de telles rumeurs, rappela Berelain. Et pour nombre d’entre eux, elles n’étaient pas sans fondements. Les monarchies se relèvent des adultères.
— En Illian ou à Tear, peut-être. Mais le Saldaea exige davantage de ses monarques. Les gens de Deux-Rivières aussi. Perrin n’est pas un dirigeant comme les autres. Le regard désapprobateur de ses hommes lui déchire le cœur.
— Je crois que tu le sous-estimes, objecta Berelain. Il s’en remettra et apprendra à retourner les rumeurs à son avantage. Du coup, il sera plus fort en tant qu’homme et en tant que chef.
Faile dévisagea sa rivale.
— Tu ne le comprends pas du tout, n’est-ce pas ?
Berelain recula dans son fauteuil comme si elle venait d’être giflée. Trop directe, cette conversation n’était pas à son goût. Un léger avantage pour Faile, ça…
— Je comprends les hommes, dame Faile, dit Berelain, très froide. Ton mari n’est pas une exception. Puisque tu as décidé d’être franche, je te rendrai la pareille. Mettre la main sur Aybara quand tu l’as fait était très intelligent, parce que ça liait le Saldaea au Dragon Réincarné. Mais ne crois pas qu’il restera à toi… sans concurrence.
Faile inspira à fond. C’était le moment de pousser ses pions.
— La réputation de Perrin a été gravement entachée par tes machinations, dame Berelain. J’aurais pu te pardonner de m’avoir déshonorée. Mais pas ce que tu lui as fait.
— Je ne vois pas comment arranger ça.
— Moi, si. Et je suis persuadée qu’une de nous deux doit mourir.
Berelain resta impassible.
— Pardon ?
— Dans les Terres Frontalières, quand une femme découvre qu’une autre a couché avec son mari, il lui reste toujours l’option d’un combat au couteau.
La stricte vérité. Sauf que cette tradition, très ancienne, n’était presque plus appliquée.
— Pour laver mon nom, il faut que nous nous battions.
— Et ça prouverait quoi ?
— Si tu meurs, les gens cesseront de penser que tu fricotes toujours avec mon mari dans mon dos. C’est déjà pas mal.
— Tu viens me menacer sous mon pavillon ?
— Ce n’est pas une menace, mais un défi.
Lumière, pourvu que tout ça tourne comme je l’espère !
Le regard calculateur, Berelain dévisagea Faile.
— Je vais faire une déclaration publique, où je tancerai mes servantes pour avoir menti. En même temps, j’informerai le camp entier qu’il ne s’est rien passé.
— Tu crois vraiment que ça suffira ? Avant mon retour, tu n’as jamais rien dit contre ces rumeurs. Tout le monde voit ce silence comme une preuve. À présent, les gens s’attendent à un déni.
— Ce défi… Tu n’es pas sérieuse ?
— Quand il s’agit de mon homme, Berelain, je le suis toujours.
Faile sonda le regard de sa rivale et y trouva ce qu’elle cherchait. Cette femme n’avait aucune envie de l’affronter. Bien entendu, c’était réciproque, et pas seulement parce qu’elle n’était pas sûre de gagner. Même si elle rêvait depuis longtemps de se venger du jour où Berelain lui avait pris son couteau…
— Ce soir, devant tout le camp, je te défierai en duel. Tu auras un jour pour accepter ou partir.
— Je ne prendrai pas part à ces enfantillages.
— Tu es déjà impliquée, dit Faile en se levant. En lançant ces rumeurs, tu as mis le doigt dans l’engrenage.
Faile se détourna et avança vers la sortie. Pour cacher sa nervosité, elle avait produit de gros efforts. Berelain avait-elle vu la sueur, entre ses sourcils ? Dans cette affaire, elle avançait sur le fil du rasoir. Si Perrin avait vent de cette histoire de duel, il serait furieux. Elle devait espérer que…
— Dame Faile, dit Berelain dans son dos, la voix tremblante. Je suis sûre que nous pouvons nous entendre. Éviter l’épreuve de force…
Faile s’arrêta, le cœur battant la chamade. Puis elle se retourna. Berelain semblait sincèrement inquiète. Parfait ! Elle croyait avoir affaire à une femme assez assoiffée de sang pour lancer ce défi grotesque.
— Je veux que tu sortes de la vie de Perrin. D’une façon ou d’une autre, j’y arriverai.
— Tu désires que je parte ? Les missions que m’a confiées le seigneur Dragon sont accomplies. Je peux m’en aller avec mes hommes.
Non, Faile ne voulait pas d’un départ. La disparition des Gardes Ailés serait comme un soufflet, face à l’armée de Capes Blanches. De plus, Perrin risquait d’avoir de nouveau besoin de ces hommes.
— Non. Partir ne changerait rien aux rumeurs.
— Pas plus ni moins que si tu me tues. Si nous nous battons, et que tu aies le dessus, les gens concluront que tu as découvert l’infidélité de ton mari et cédé à la haine. J’ai du mal à voir en quoi ça réglera ton problème. Au contraire, ça renforcera les rumeurs.
— Tu vois la difficulté ? demanda Faile sans cacher son exaspération. Il semble impossible de se débarrasser des ragots.
Faile étudia sa rivale. Un jour, elle avait juré de lui prendre Perrin. Un vœu solennel. Récemment, elle semblait avoir fait machine arrière, au moins en partie. Et de l’inquiétude voilait son regard.
Elle a conscience d’avoir laissé les choses aller trop loin, comprit Faile.