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Ne s’attendant pas à voir la femme de Perrin revenir vivante de Malden, Berelain avait joué un coup bien trop risqué.

À présent, elle prenait conscience de son erreur. Et à juste titre, à ses yeux, elle croyait Faile assez furieuse pour l’étriper en public.

— Je n’ai jamais voulu ça, Berelain, dit Faile en retournant près des fauteuils. Perrin non plus. Tes « attentions » nous agacent tous les deux.

— Ton mari n’a rien fait pour me décourager. Pendant ta captivité, il y a même des points sur lesquels il m’a franchement encouragée.

— Tu le comprends si mal, Berelain…

Faile jugea étrange qu’une femme si intelligente puisse se montrer si aveugle.

— Ça, c’est toi qui le dis…

— Pour l’heure, tu as deux options, c’est tout. M’affronter – et dans ce cas, une de nous deux mourra. C’est vrai, ça n’éteindra pas les rumeurs, mais au moins, tu n’auras plus la moindre chance avec Perrin. Soit parce que tu seras morte, soit parce que tu auras tué sa femme.

» L’autre option, c’est que tu trouves un moyen de mettre une bonne fois pour toutes un terme à ces rumeurs. Tu as provoqué cette affaire. À toi d’arranger les choses.

Le pari risqué de Faile ! Même en se creusant la cervelle, elle n’avait pas eu la moindre idée d’une solution. Mais Berelain, en la matière, était bien plus compétente qu’elle. Toute l’astuce avait été de la convaincre qu’elle serait prête à n’importe quelle folie. Ensuite, à elle de se débrouiller avec le problème. Une fine politique de sa trempe y arriverait sans doute.

Le pari allait-il réussir ?

Faile chercha le regard de Berelain puis s’autorisa à extérioriser sa colère. Son outrage, même. Pendant que les Shaido, leur ennemi commun, la battaient et l’humiliaient, une femme avait eu l’audace de lui prendre son homme ?

Faile ne baissa pas les yeux. Oui, à l’évidence, elle avait moins d’expérience que sa rivale. Mais elle gardait sur elle un avantage écrasant. Aimer Perrin sincèrement. Pour le protéger, elle était prête à tout.

— Très bien, fit Berelain. Qu’il en soit ainsi. Sois fière de toi, Faile. Il est rare que je me prive d’un trophée si longtemps désiré.

— Tu n’as toujours pas dit comment nous allons en finir avec les rumeurs.

— Il y a peut-être un moyen, mais il sera désagréable.

Faile arqua un sourcil.

— Nous devons nous faire passer pour des amies, développa Berelain. Si on se bat froid ou qu’on se querelle, ça alimentera les rumeurs. En revanche, si on devient inséparables, ça les désamorcera. En ajoutant une déclaration publique de ma part, ça devrait fonctionner.

Faile se laissa retomber dans son fauteuil. Des amies ? Elle détestait cette femme !

— Notre comédie devra être crédible, dit Berelain en se levant. (Elle alla se servir un gobelet de vin frais.) C’est la seule solution.

— Il faudra aussi que tu te trouves un autre homme, dit Faile. Quelqu’un sur qui concentrer tes attentions, au moins pour un temps. Histoire de montrer que Perrin ne t’intéresse pas.

Berelain porta le gobelet à ses lèvres.

— Oui, dit-elle, ça aidera aussi. Pourras-tu jouer ton rôle, Faile ni Bashere t’Aybara ?

Tu crois vraiment que j’étais prête à te tuer, hein ?

— Je m’y engage.

Berelain sourit avant de boire une gorgée de vin.

— Alors, nous allons voir ce qui sortira de ce plan.

19

Conversation au sujet des dragons

Mat enfila une veste marron sans ornements, sinon des boutons en cuivre. En laine épaisse, le vêtement arborait quelques trous laissés par des flèches qui auraient très bien pu le tuer. Autour d’un de ces orifices, il y avait eu une trace de sang, mais elle s’était estompée au fil des lavages. Une veste de qualité, vraiment. À Deux-Rivières, il aurait dû débourser une petite fortune pour avoir la même.

Le jeune flambeur passa une main sur ses joues puis se regarda dans le miroir de sa nouvelle tente. Au bout du compte, il avait rasé sa maudite barbe. Comment Perrin supportait-il ces démangeaisons ? En guise de peau, il devait avoir du papier de verre. S’il en avait besoin, Mat trouverait une autre façon de se déguiser.

En se rasant, il s’était coupé deux ou trois fois. Mais bon, de là à penser qu’il ne savait plus s’occuper de lui-même ! Quel besoin avait-il d’un serviteur pour faire ce qu’il était capable d’assumer seul ? Après s’être adressé un hochement de tête approbateur, dans le miroir, il ajusta son chapeau et, en passant, récupéra son ashandarei. Sur le fer, les corbeaux semblaient attendre avidement les batailles à venir.

— Eh bien, vous pourrez toujours attendre ! marmonna le jeune flambeur.

La lance sur l’épaule, il saisit ses sacoches de selle et sortit de la tente. À partir de ce soir, il dormirait en ville.

Traversant le camp à grands pas, il salua une patrouille de Bras Rouges. Depuis peu, il avait doublé la garde. À cause du gholam, bien entendu, mais aussi des nombreux camps militaires qui se massaient dans le coin. Pour moitié, il s’agissait de mercenaires. Les autres étaient les soldats de seigneurs mineurs venus présenter leurs respects à la reine. Des types arrivés après la bataille, ce qui les rendait quelque peu suspects.

Sans nul doute, tous assuraient Elayne de leur indéfectible loyauté. Avec leurs hommes, devaient-ils affirmer, ils la soutenaient depuis le premier jour. La bonne blague ! De trois sources incontestables – des poivrots dans des tavernes différentes –, Mat savait qu’Elayne avait recouru massivement à des portails pour recruter ses partisans. Quand on répondait à un message écrit, il était plus facile de feindre un retard involontaire.

— Mat ! Mat !

Mat s’arrêta sur le seuil de sa tente pour attendre qu’Olver l’ait rejoint. Ces derniers temps, le gosse portait un brassard rouge, comme les gars de la Compagnie. Mais il avait gardé sa veste et son pantalon marron. Sous un bras, il serrait son plateau de jeu enroulé – serpents et renards, sa passion – et un sac pendait à son autre épaule.

Setalle n’était pas loin, avec Lussin et Edder, deux gardes chargés de protéger l’ancienne aubergiste et le gamin. Sous peu, ce quatuor partirait pour la ville.

— Mat, fit Olver, le souffle court, tu t’en vas ?

— Je n’ai pas le temps de jouer avec toi, petit, fit le jeune flambeur en laissant glisser sa lance dans le creux de son bras. Je dois aller parler à une reine.

— Je sais, fit Olver. Comme on va tous les deux en ville, on pourrait marcher ensemble et mettre au point un plan. J’ai quelques idées pour battre les serpents et les renards. On va les écraser, Mat. Que la Lumière me brûle, on y arrivera, par les maudites cendres !

— Qui t’a appris un tel langage ?

— Mat, c’est important ! On doit se préparer. Nous n’avons pas parlé de ce qu’on s’apprête à faire.

Intérieurement, Mat se maudit d’avoir évoqué devant Olver l’expédition visant à sauver Moiraine. Quand il serait laissé en arrière, le mioche l’aurait mauvaise.

— Je dois réfléchir à ce que je vais raconter à la reine, dit Mat. Mais tu as raison, se préparer est crucial. Pourquoi n’irais-tu pas parler de tes idées à Noal ?

— C’est déjà fait… Et j’en ai aussi parlé à Thom et à Talmanes.

Talmanes ? Il ne ferait pas partie de l’expédition. Lumière ! À quel point Olver avait-il répandu la nouvelle ?

Mat s’accroupit pour regarder le gamin dans les yeux.

— Olver, tu dois être plus discret. Nous ne voulons pas que trop de gens soient au courant.

— J’ai parlé à des hommes de confiance, Mat. Ne t’inquiète pas. La plupart étaient des Bras Rouges.