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Génial, ça !

Que penseraient les hommes d’un chef qui prévoyait d’aller affronter des créatures sorties de récits pour enfant ? Avec un peu de chance, ils croiraient qu’Olver racontait n’importe quoi.

— Sois discret, c’est tout… Demain, je passerai par ton auberge, et on disputera une partie tout en parlant. D’accord ?

Olver acquiesça.

— D’accord ! Mais… Par le sang et les cendres !

Le gamin se détourna et fila.

— Et cesse de jurer ! lui cria Mat.

Accablé, il secoua la tête. Ces fichus Bras Rouges allaient faire d’Olver un vaurien avant qu’il ait fêté ses maudits douze ans.

La lance de nouveau sur l’épaule, Mat reprit son chemin. À la lisière du camp, il retrouva Thom, Talmanes et une cinquantaine de Bras Rouges, tous déjà en selle.

Sur une chemise ornée de dentelle aux poignets et une cravate de soie, le trouvère portait une veste rouge encore plus extravagante qu’à l’accoutumée. Avec des boutons en or, rien que ça ! La tenue entière était neuve, y compris le manteau noir qui remplaçait la cape multicolore. Taillée à la perfection, sa moustache avait été soigneusement peignée.

Mat en resta pétrifié. Comment ce vieux trouvère miteux s’était-il transformé en un parfait courtisan ?

— À ta réaction, dit Thom, je déduis que mes efforts de présentation sont efficaces.

— Par le sang et les cendres ! Que t’est-il arrivé ? Tu as mangé une saucisse avariée au petit déjeuner ?

Thom écarta son manteau pour dévoiler la harpe accrochée à son flanc. Un barde de cour, voilà à quoi il ressemblait !

— Je me suis dit qu’un retour à Caemlyn, après tant d’années, méritait que je mette le paquet !

— Pas étonnant que tu aies chanté pour des pièces chaque soir. Dans ces tavernes, les gens ont beaucoup trop d’argent…

Talmanes arqua un sourcil. L’équivalent d’un sourire, pour ce type. Par moments, il était tellement sinistre que des nuages d’orage auraient pu paraître réjouissants. Lui aussi était sur son trente et un, dans les nuances argent et cobalt.

Mat lorgna ses poignets. Un peu de dentelle n’aurait pas fait de mal. Si Lopin avait encore été là, il aurait choisi la bonne tenue sans même prendre son avis. Un peu de dentelle, c’était excellent, pour un homme. Ça le rendait plus présentable.

— C’est habillé comme ça que tu rends visite à une reine ? demanda Talmanes.

— Bien entendu ! répondit Mat trop vite pour ravaler ses mots. C’est une bonne veste.

Vexé, il alla prendre les rênes de Pépin.

— Bonne pour s’entraîner à l’épée, oui, lâcha Talmanes.

— Mat, renchérit Thom, Elayne est la reine d’Andor, à présent. Et les reines… eh bien, elles sont susceptibles. Il faut leur témoigner du respect.

— Je lui témoigne du fichu respect ! affirma Mat en tendant sa lance à un des soldats, histoire de monter en selle sans se blesser. Pour un paysan, c’est une veste adéquate.

Sa lance récupérée, il fit volter Pépin et regarda le trouvère.

— Tu n’es plus un paysan, Mat, rappela Talmanes.

— Bien sûr que si !

— Mais Musenge t’a appelé…, commença Thom.

— Il se trompait, coupa Mat. Ce n’est pas parce qu’un type épouse une noble qu’il a soudain du sang bleu dans les veines.

Thom et Talmanes échangèrent un regard dubitatif.

— Au contraire, dit le trouvère, c’est exactement comme ça que ça fonctionne. Pour un roturier, c’est un des très rares moyens d’être anobli.

— Chez nous, peut-être. Mais Tuon est seanchanienne. Qui sait comment ça se passe là-bas ? Ces gens sont plus qu’étranges, tout le monde est au courant. Impossible de savoir quoi que ce soit avant d’en avoir parlé avec mon… épouse.

Thom fronça les sourcils.

— D’après certaines choses qu’elle a dites, je suis sûr que…

— On ne peut rien savoir avant de lui avoir parlé, répéta Mat, un ton plus haut. Jusque-là, je suis Mat, point stop. Foin de ce « prince » de je ne sais quoi !

Thom parut troublé. Talmanes, lui, étira très légèrement les lèvres. Que la Lumière le brûle ! Chez ce type, le sérieux était une façade, Mat l’aurait juré. Était-il en train de se fendre la pipe intérieurement ?

— Mat, fit Talmanes, tu as toujours raconté n’importe quoi, alors, pourquoi ça changerait maintenant ? En route, donc, pour une rencontre avec la reine d’Andor. Tu es sûr de ne pas vouloir te vautrer dans la boue avant ?

— Je serai très bien comme ça, répondit Mat.

Pendant qu’un soldat accrochait les sacoches à sa selle, il ajusta de nouveau son galurin.

Puis il talonna Pépin, et la colonne se mit en branle sur le chemin ô combien familier qui menait à Caemlyn.

En chevauchant, Mat passa le plus clair de son temps à peaufiner son projet. Dans un dossier de cuir, il avait emporté les plans d’Aludra et la liste de ses exigences. Tous les fondeurs de Caemlyn réquisitionnés, une montagne de fer et de fonte, et diverses poudres pour des milliers de couronnes… À l’en croire, c’étaient les fournitures minimales dont elle avait besoin.

Au nom de la Lumière, comment Mat allait-il convaincre cette fichue Elayne Trakand de lui donner tout ça ? Au minimum, il allait devoir se fendre d’un tombereau de sourires. Hélas, par le passé, Elayne s’était montrée insensible à son charme. Pour ne rien arranger, les reines n’étaient pas des gens comme les autres. Avec la plupart des femmes, c’était limpide : soit elles entraient dans le jeu, soit elles vous foudroyaient du regard. Ainsi, on savait toujours où on en était. Elayne semblait du genre à sourire en retour, puis à faire jeter l’insolent en prison.

Accablé, Mat se demanda pourquoi il n’était pas en train de savourer une bonne pipe en disputant une partie de dés. Avec une jolie serveuse sur les genoux, de préférence, et aucun souci à part son prochain lancer. Au lieu de ça, il se retrouvait marié à une Seanchanienne du Sang et contraint d’aller implorer de l’aide auprès de la reine d’Andor. Comment s’était-il fourré dans ce pétrin ? Parfois, il lui semblait que le Créateur était du genre Talmanes. L’air sérieux, mais un sacré farceur qui se régalait à rire de Matrim Cauthon.

À travers les plaines qui entouraient Caemlyn, la colonne passa devant une pléthore de camps. Si les mercenaires étaient obligés de s’installer à une lieue au moins de la ville, les forces des seigneurs pouvaient camper plus près. Du coup, Mat était dans une position délicate. Entre les soldats de fortune et les troupes régulières, il y avait toujours des tensions. En réalité, les escarmouches étaient même fréquentes. Et la Compagnie se tenait au beau milieu de tout ça.

Se fondant sur les colonnes de fumée qui montaient des feux de cuisson, le jeune flambeur estima qu’il y avait au minimum dix mille mercenaires dans le coin. Elayne avait-elle conscience du chaudron qui mitonnait sur des flammes ? Un peu plus de chaleur, et tout déborderait !

La colonne de Mat attira l’attention. Elle avançait derrière l’étendard de la Compagnie de la Main Rouge, une force qui bénéficiait d’une solide réputation. Selon les calculs de Mat, c’était d’ailleurs la plus importante – forces des seigneurs et mercenaires réunies – cantonnée à l’extérieur des murs de Caemlyn. Aussi organisés et disciplinés qu’une armée régulière, les Bras Rouges servaient en plus sous le commandement d’un ami intime du Dragon Réincarné. Bien entendu, même si Mat aurait préféré qu’ils se montrent discrets, ses gars ne cessaient pas de s’en vanter.

Au bord de la route, des groupes d’hommes attendaient l’occasion de voir de leurs yeux le « seigneur Mat ».

Le jeune flambeur regarda droit devant lui. Si ces types s’attendaient à découvrir un gandin en riches atours, eh bien, ils seraient déçus. Cela dit, oui, il aurait pu choisir une veste plus appropriée. Celle-là était trop amidonnée et le col le grattait.