Morgase était morte, aujourd’hui, et Thom sortait de son bannissement. Voilà pourquoi il était vêtu si… joliment.
Mat baissa les yeux sur sa veste.
J’aurais vraiment dû en choisir une plus belle.
Guybon guida les invités jusqu’à une porte sculptée ornée du lion d’Andor. Il frappa doucement, reçut la permission d’entrer et fit signe à Mat d’avancer.
— Thom, tu viens avec moi, dit le jeune flambeur. Talmanes, tu restes avec nos gars.
Le noble parut dépité. Mais Elayne allait sans nul doute ridiculiser Mat, et il ne voulait pas que son subordonné voie ça.
— Je te présenterai plus tard…
Ces nobles de malheur ! Toutes les dix secondes, ils se sentaient atteints dans leur honneur. Attendre dehors, Mat en aurait rêvé.
Le souffle court, il avança. Lors des innombrables escarmouches ou batailles qu’il avait vécues, il ne s’était jamais senti nerveux. Là, ses mains tremblaient. Pourquoi avait-il le sentiment de foncer vers une embuscade sans une pièce d’armure sur le dos ?
Elayne… Devenue reine… Oui, ça risquait de chauffer.
Mat poussa la porte et entra. Aussitôt, il repéra Elayne, assise devant une cheminée, un gobelet de lait à la main. Dans une robe rouge vif et or, elle resplendissait. Avec toujours ces merveilleuses lèvres que le jeune flambeur aurait volontiers embrassées, s’il n’avait pas été un homme marié. À la lueur des flammes, les cheveux d’or aux reflets roux de la souveraine semblaient étinceler, et ses joues étaient d’un rose réjouissant. N’avait-elle pas pris un peu de poids ? Hum, ça, il valait mieux ne pas le mentionner. Vraiment ? Parfois, les femmes s’énervaient qu’on remarque un changement chez elles. En d’autres occasions, elles fulminaient parce qu’on ne le remarquait pas.
Une jolie fille, vraiment. Pas autant que Tuon, bien entendu. Pour ça, elle était bien trop pâle de teint, trop grande et dotée de beaucoup trop de cheveux.
Cela dit, elle était jolie, et ça avait quelque chose de… dérangeant. Chez une reine, la beauté, quel gaspillage ! Surtout quand la dame aurait fait une excellente serveuse de taverne. Mais bon, il fallait que quelqu’un porte la couronne.
Mat étudia Birgitte, la seule autre personne présente. Chez elle, aucun changement ! Toujours sa natte blonde et ses bottes montantes – comme l’héroïne des fichues légendes. Puisque c’était elle, en chair et en os, ça n’avait rien d’étonnant. La revoir fit chaud au cœur à Mat. Cette femme-là, une perle rare, ne criait pas après un type quand il disait la vérité.
Thom vint se camper à côté de Mat, qui se racla la gorge. Elayne s’attendait sûrement à un tombereau de niaiseries protocolaires, mais il n’était pas du genre à s’incliner ni à ramper.
Elayne bondit de son fauteuil et traversa la pièce pendant que Birgitte refermait la porte.
— Thom, je suis si contente que tu ailles bien !
Sur ces mots, la reine d’Andor enlaça le trouvère.
— Bonjour, petite, souffla tendrement ce dernier. J’ai entendu dire que tu t’en es bien sortie, pour le plus grand bénéfice d’Andor.
Elayne éclata en sanglots. Troublé, Mat retira son chapeau. D’accord, ces deux-là avaient été proches, mais Elayne était reine, à présent.
Un peu remise, elle se tourna vers Mat :
— Je suis ravie de te revoir. N’imagine pas que la couronne a oublié ce que je te dois. Ramener Thom en Andor, voilà encore un grand bienfait dont nous te sommes reconnaissants !
— Eh bien, hum… C’était la moindre des choses, tu sais ? Que la Lumière me brûle, te voilà reine ! Qu’est-ce que ça fait ?
Elayne éclata de rire, puis elle s’écarta de Thom.
— Tu es vraiment un orateur hors pair, Mat ! railla-t-elle.
— N’escompte pas que je me prosterne devant toi, surtout. Ni que je te donne du « Majesté » à tout bout de champ.
— Je ne te demanderai jamais ça – sauf en public, bien entendu. Devant mes sujets, je dois préserver les apparences.
— Je suppose qu’il le faut, oui, convint Mat.
De fait, ça tenait la route… Le jeune flambeur tendit la main à Birgitte, mais elle gloussa, lui donna l’accolade et lui flanqua une claque entre les omoplates comme s’ils étaient de vieux compagnons de beuverie.
De vieux compagnons… Oui, pourquoi pas ? Sans les beuveries, toutefois.
Dommage, Mat n’aurait pas craché sur une bière.
— Venez donc vous asseoir, dit Elayne en désignant les fauteuils, près du feu. Mat, navrée de t’avoir fait attendre si longtemps.
— Aucun problème. Tu es très occupée.
— C’est embarrassant… Un de mes assistants t’a pris pour un chef de mercenaires. Il y en a tellement, ces derniers temps. Si tu veux, je te donnerai une autorisation de camper plus près de la ville. À l’intérieur, je crains qu’il n’y ait pas de place pour la Compagnie.
— Ça ira comme ça, dit Mat en s’asseyant. Nous laisser approcher est déjà très gentil. Merci.
Thom s’assit et Birgitte préféra rester debout. Elle se plaça quand même près de la cheminée, dos appuyé au mur.
— Tu as l’air en forme, dit Thom. Comment ça se passe avec le futur bébé ?
— Les bébés, corrigea Elayne. Je vais avoir des jumeaux. Sinon, tout va bien. À part qu’on m’ausculte à longueur de journée…
— Minute ! intervint Mat. Qu’ai-je entendu ?
Il étudia le ventre d’Elayne.
— Quand tu viens jouer aux dés, le soir, fit Thom, tu n’écoutes jamais ce que disent les gens ?
— Si, mais pas toujours… Elayne, Rand est au courant ?
— J’espère qu’il n’a pas été trop surpris…
— Que la Lumière me brûle ! C’est lui, le père ?
— Ce sujet est la cause de bien des spéculations. Pour l’instant, la couronne trouve ça très bien. Mais assez parlé de moi. Thom, tu dois tout me raconter. Comment t’es-tu enfui d’Ebou Dar.
— Oublions Ebou Dar, intervint Birgitte. Comment va Olver ? Vous l’avez retrouvé ?
— Oui, répondit le trouvère. Il est en pleine forme, mais je crains qu’il soit destiné à une carrière militaire.
— Il y a pire, pas vrai, Mat ?
— C’est bien vrai, ça…
Devenue reine, Elayne semblait beaucoup moins hautaine et collet monté qu’avant. Mat avait-il raté quelque chose ? Aujourd’hui, elle avait des côtés plaisants.
Non, c’était injuste. Elle avait toujours eu des côtés plaisants – quand elle n’était pas en train de tarabuster Matrim Cauthon.
Pendant que Thom racontait leur évasion puis la capture de Tuon et enfin le voyage avec la ménagerie de Luca, Mat ferma les yeux pour savourer. Embellie par un conteur-né, l’histoire semblait plus excitante que la réalité. À écouter Thom, Mat se serait presque pris pour un héros.
Juste avant l’anecdote des mots de mariage de Tuon – à répéter trois fois –, Mat toussota et relaya son vieil ami.
— Les Seanchaniens battus, on a filé au Murandy, où on a trouvé une Aes Sedai disposée à nous transférer ici. Au fait, tu as vu Verin, ces derniers temps ?
— Non, répondit Elayne.
Thom regarda Mat avec un sourire amusé.
— Mince ! s’écria le jeune flambeur.
Gagner la tour de Ghenjei via un portail n’était plus une option, désormais. Mais il s’inquiéterait de ça plus tard. Sortant le dossier de cuir de sous sa veste, Mat l’ouvrit et en sortit les plans d’Aludra.
— Elayne, il faut que je te parle…
— Oui, ce serait judicieux… Dans ta lettre, tu mentionnes des fondeurs de cloches. Dans quel pétrin t’es-tu encore fourré, Matrim Cauthon ?
— Ça, c’est un coup bas, s’indigna Mat. Ce n’est pas moi qui ai sans cesse des problèmes. Si je…
— Tu ne vas pas reparler du jour où on m’a capturée dans la Pierre de Tear ? demanda Elayne.
— Bien entendu que non ! mentit Mat. Ça remonte à une éternité. Je m’en souviens à peine.