Pas une âme qui vive en vue… Nynaeve avança, ses pieds nus écrasant des herbes desséchées et foulant la roche surchauffée.
Sous une chaleur étouffante, chaque pas la vidait de son énergie. Par bonheur, elle aperçut très vite des ruines, pas loin devant elle. De l’ombre, enfin !
Une fois encore, elle aurait voulu courir, mais il ne fallait surtout pas céder à la tentation. Marchant à pas lents, elle parvint jusqu’à l’ombre projetée par un mur à demi écroulé. Ici, la roche était si fraîche qu’elle en soupira de soulagement.
Sur le sol, des briques dessinaient un symbole. L’étoile à six branches, bien entendu. Hélas, le signe se trouvait en plein soleil. Sans enthousiasme, Nynaeve quitta l’ombre bienveillante et approcha de l’étoile.
Dans le lointain, on entendait des roulements de tambour. Tournant la tête, Nynaeve vit que des créatures répugnantes à la fourrure marron apparaissaient au sommet d’une colline. Leurs haches, constata-t-elle, étaient rouges de sang.
Des Trollocs ? Non, quelque chose ne collait pas. Même si elle ne se rappelait pas où, des Trollocs elle en avait déjà vu, et ils ne ressemblaient pas à ça. Une race différente ? Avec une fourrure bien plus épaisse et de petits yeux enfoncés…
Nynaeve pressa le pas, mais sans courir. Rester calme était essentiel.
Quelle idiotie, quand même ! Pourquoi devait-elle s’empêcher de courir alors qu’elle avait des Trollocs aux trousses ? Si elle mourait à cause de ça, elle ne devrait s’en prendre qu’à elle.
Pas trop vite… Reste sereine…
Elle marcha paisiblement et atteignit l’étoile alors que les Trollocs étaient dangereusement proches. Enfin, elle s’attaqua au troisième tissage de sa liste – un flux de Feu. Ensuite, elle projeta sur les monstres une vague de chaleur qui carbonisa sur pied le premier rang.
La peur au ventre, elle acheva son tissage et recommença l’opération une demi-douzaine de fois. En un clin d’œil, elle en eut fini avec une opération pourtant complexe.
Le tissage noué, elle hocha la tête, satisfaite. À présent, un simple geste de la main lui suffisait pour réduire en cendres les monstres qui continuaient d’affluer.
Du coin de l’œil, Nynaeve vit que l’étoile s’était gravée sur une arche de pierre. Elle approcha, se forçant à ne pas regarder par-dessus son épaule.
La horde de Trollocs qui déboulait dépassait ses capacités défensives.
Mais elle franchit l’arche et leur échappa.
Le quarante-septième tissage faisait retentir une sonnerie de cloche dans les airs. Épuisée, Nynaeve avait dû générer ces flux en se trouvant au sommet ridiculement étroit d’une tour qui tutoyait le ciel. À cette altitude, le vent menaçait à chaque instant de la faire basculer dans le vide.
Une arche apparut sous Nynaeve, dans la nuit d’encre. À une dizaine de pieds plus bas, son ouverture donnant sur le ciel, l’improbable structure arborait l’étoile à six branches.
Les dents serrées, Nynaeve sauta de son perchoir et se laissa tomber vers l’arche.
Elle atterrit dans une grande flaque d’eau. Sans vêtements, de nouveau. Qu’était-il arrivé à sa robe ? En maugréant, elle se releva. En elle, une colère noire bouillonnait. Pourquoi, elle n’aurait su le dire. Mais quelqu’un, semblait-il, lui avait fait… quelque chose.
Elle était si fatiguée ! La faute à ses tortionnaires, qui qu’ils soient. Cette pensée lui éclaircit les idées. Elle avait oublié quels torts on lui avait faits, mais c’était condamnable, aucun doute là-dessus. Sur ses deux bras, elle remarqua des zébrures. Une flagellation ? En tout cas, c’était très douloureux.
Ruisselante d’eau, elle regarda autour d’elle. Quarante-sept tissages sur les cent requis. Tout ce qu’elle savait… À part que quelqu’un désirait ardemment qu’elle échoue.
Mais elle ne ferait pas ce plaisir à son adversaire.
Elle sortit de sa flaque, résolue à rester calme et à trouver au plus vite quelque chose à se mettre.
De fait, elle dénicha une robe multicolore où le rose se mêlait au jaune avec du rouge comme liant. Une insulte au bon goût, en somme.
Elle l’enfila quand même.
Dans le marécage, elle contourna des trous d’eau et des mares de gadoue jusqu’à ce que l’étoile soit visible dans l’une d’elles. En route pour le quarante-huitième tissage, qui devait faire apparaître dans les airs une étoile bleue en fusion.
Sentant une morsure dans son cou, Nynaeve y flanqua une claque, écrasant un insecte. Eh bien, dans un milieu pareil, ils devaient être nombreux. Elle aurait de la chance si…
Une nouvelle morsure, sur le bras, cette fois. Elle flanqua une autre claque, mais l’air se mit à bourdonner et un nuage d’insectes commença à tourner autour d’elle.
Sans se laisser distraire, Nynaeve continua son tissage. Mais les morsures se multiplièrent sur ses bras. Impossible d’écrabouiller tant de sales bestioles.
Et avec un tissage ? Un flux d’Air, par exemple, qui chasserait les insectes ? Elle s’y attela, mais des cris l’interrompirent.
Dominant de peu le bourdonnement des insectes, ils semblaient monter de la gorge d’un enfant piégé dans le marécage.
Elle avança en direction du son, ouvrit la bouche pour appeler le gosse, mais de grosses mouches s’y engouffrèrent, menaçant de l’étouffer. D’autres s’attaquèrent à ses yeux, la contraignant à les fermer.
Le bourdonnement… Les cris… Les morsures… Bon sang, il y avait des insectes dans sa gorge et jusque dans ses poumons.
Termine le tissage. Tu dois le faire.
Elle insista, ignorant la douleur. Désormais, le bourdonnement était si fort qu’elle entendit à peine le souffle qu’émit l’étoile bleue quand elle explosa.
Nynaeve tissa de l’Air pour chasser le nuage d’insectes. Quand ce fut fait, elle regarda autour d’elle. Tremblant comme une feuille, elle toussait et sentait que des mouches étaient encore collées dans sa gorge.
En revanche, elle ne vit pas le moindre enfant en danger. Une illusion auditive ?
Au milieu d’une porte enchâssée dans un tronc d’arbre, l’étoile apparut de nouveau. Alors que le nuage d’insectes revenait, Nynaeve approcha du signe. Calmement. Très calmement.
Pourquoi ? Ça n’avait aucun sens ! Elle le fit pourtant, les yeux fermés pour se protéger de ses agresseurs. À l’aveugle, elle localisa la porte, l’ouvrit et la franchit.
Dans le bâtiment, elle s’arrêta, se demandant pourquoi elle toussait comme une perdue. Était-elle malade ? Furieuse et épuisée, elle s’appuya contre un mur. Ses jambes étaient couvertes d’égratignures, et sur ses bras, ce qui ressemblait à des morsures d’insectes grattait terriblement.
Elle grogna et baissa les yeux sur sa robe. Qu’est-ce qui l’avait poussée à porter un mélange de rouge, de jaune et de rose ?
Elle soupira puis entreprit de remonter le couloir. Sous ses pieds, le plancher grinçait à chaque pas, et le plâtre des murs s’effritait.
Quand elle atteignit une porte, Nynaeve l’ouvrit et jeta un coup d’œil dans la pièce. Une chambre exiguë, avec quatre petits lits de fer, des brins de paille saillant des matelas. Dans chaque lit, un gamin serrait une couverture miteuse. Deux d’entre eux toussaient, et tous semblaient en piteux état.
Nynaeve se précipita dans la chambre et s’agenouilla près du premier lit, où reposait un garçon de trois ou quatre ans. Après avoir examiné ses yeux, elle lui demanda de tousser puis plaqua une oreille contre son torse.
La maladie des poumons crépitants…
— Qui s’occupe de vous ? demanda Nynaeve.
— C’est maîtresse Mala qui dirige l’orphelinat, mais on ne l’a plus vue depuis longtemps.
Un filet de voix. Pas un bon signe, ça.
— S’il vous plaît…, appela la fillette étendue dans le lit d’à côté.