Tremblante, les yeux injectés de sang, elle était d’une pâleur cadavérique.
— J’ai soif. Je peux avoir un peu d’eau ?
Les deux autres enfants pleuraient. Quelle tristesse ! Dans la chambre, il n’y avait pas de fenêtres, et des cafards grouillaient sous les lits. Qui pouvait avoir laissé des gosses dans de telles conditions ?
— Du calme…, souffla Nynaeve. Je suis là, maintenant, et je vais m’occuper de vous.
Pour les guérir, il lui suffirait de canaliser le Pouvoir.
Non, je ne peux pas… Pour ça, je dois atteindre l’étoile.
Eh bien, elle concocterait des potions. Où était sa sacoche à herbes ? Dans la pièce, elle chercha du regard une source d’eau.
Mais elle se pétrifia. De l’autre côté du couloir, il y avait une seconde chambre. Sur le sol, un tapis arborait l’étoile à six branches.
Nynaeve se redressa et les enfants gémirent.
— Je reviens, dit-elle en sortant de la première chambre.
Chaque pas lui déchirait le cœur, parce qu’elle abandonnait ces petits. Mais non ! Elle entrait seulement dans l’autre chambre. Ça n’avait rien d’un abandon.
Dès qu’elle fut sur le tapis, elle s’attela à son tissage. Elle devait se dépêcher, avec celui-là. Et tant pis si elle pleurait en canalisant.
Je suis déjà venue ici… Ou dans un lieu semblable – et dans une situation similaire.
Sa fureur grandit. Comment pouvait-elle canaliser alors que ces gosses l’appelaient ? Ils agonisaient.
Elle acheva son tissage, puis le regarda projeter des courants d’air qui firent onduler sa robe. Alors qu’elle saisissait sa natte, une porte apparut sur un mur de la pièce. Sur une sorte de hublot, l’étoile à six branches l’appelait.
Elle devait continuer. Les pleurs des enfants dans les oreilles, des larmes toujours aux yeux, elle approcha de la porte.
Après, ça ne fit qu’empirer. Elle dut laisser des gens se noyer, être décapités ou brûler vifs. Moment atroce, elle dut canaliser alors que des villageois se faisaient dévorer par des araignées géantes aux poils rouges et aux yeux cristallins.
Les araignées, elle les abominait !
De temps en temps, elle était de nouveau nue, mais ça ne la dérangeait pas. Même si elle ne pouvait se souvenir de rien, à part le nombre de tissages où elle en était, elle comprenait d’instinct que sa pudeur ne comptait pas comparée aux horreurs auxquelles elle assistait.
Alors qu’elle émergeait d’une arche, le souvenir d’une maison en feu s’estompant déjà de son esprit, elle s’avisa qu’elle allait s’attaquer à son quatre-vingt-unième tissage. Ça, elle s’en souvenait, ainsi que de sa rage.
Pour l’heure, elle portait une simple robe de toile à moitié brûlée. Où l’avait-elle roussie de cette façon ?
Elle se redressa, la tête bien droite. Les bras tremblants, le dos douloureux comme si on l’avait fouettée, les jambes et les pieds constellés de zébrures et de coupures… Comment pouvait-elle être dans cet état ?
En tout cas, elle venait d’arriver à Champ d’Emond. Sauf que ce n’était pas le village dont elle se souvenait. Encore en flammes, plusieurs bâtiments menaçaient de s’écrouler.
— Ils reviennent ! cria une voix.
Celle de maître al’Vere… Mais pourquoi brandissait-il une épée ? Des gens qu’elle connaissait et qu’elle aimait – Perrin, maître al’Vere, maîtresse al’Donel, Aeric Boteger – se tenaient derrière un mur, tous serrant une arme dans leur poing.
Certains lui firent signe.
— Nynaeve ! appela Perrin. L’engeance du démon ! Nous avons besoin de toi.
Des silhouettes géantes se dressaient de l’autre côté du mur. Des Créatures des Ténèbres d’une taille jamais vue. Pas des Trollocs, mais de bien pires monstres dont les rugissements montaient à ses oreilles.
Nynaeve devait aider ses amis ! Alors qu’elle allait rejoindre Perrin, elle s’immobilisa quand elle aperçut de l’autre côté de la place une étoile à six branches peinte sur le flanc d’une colline.
— Nynaeve ! cria de nouveau Perrin, désespéré.
Il commença à affronter une créature qui escaladait le mur, ses tentacules noirs déjà visibles. Avec sa hache, Perrin les coupait net, mais l’un d’eux s’enroula autour d’Aeric et l’entraîna dans les ténèbres.
Nynaeve se dirigea sans hâte vers l’étoile. Très calme, comme il le fallait.
C’était idiot ! Grotesque ! Ridicule ! Une Aes Sedai devait être impassible, certes, mais elle devait aussi savoir agir pour aider les personnes en détresse. Ce que ça lui coûterait importait peu. Des gens étaient en danger.
Là, elle se mit à courir.
Hélas, ce n’était pas suffisant. Elle fonçait vers l’étoile, mais en laissant ses amis combattre tout seuls. Avant d’avoir atteint le signe, cependant, elle ne serait pas en mesure de canaliser. Quelle ineptie ! Des monstres attaquaient ! Elle devait utiliser le Pouvoir.
Quand elle s’unit à la Source, quelque chose sembla vouloir l’en empêcher. Un bouclier qu’elle écarta avec peine, avant de sentir le saidar se déverser en elle.
Elle entreprit de carboniser les créatures, en commençant par celle qui tentait de capturer Perrin.
Elle continua à projeter du Feu jusqu’à ce qu’elle ait atteint l’étoile. Là, elle exécuta son quatre-vingt-unième tissage, qui fit apparaître trois anneaux de Feu dans les airs.
Sans cesser d’attaquer les monstres, elle s’acharna. Ce tissage n’avait aucun sens, dans la situation présente, mais elle devait l’achever. Augmentant les flux, elle fit grandir les anneaux embrasés.
Puis elle les jeta sur les monstres. Submergés par ce déferlement de flammes, ils crevèrent en quelques secondes.
Sur le toit de l’auberge de maître al’Vere, une étoile apparut. Une partie brûlée de la toiture ?
Nynaeve ignora le signe, s’acharnant sur les derniers monstres aux tentacules noirs.
Non ! C’est important ! Plus important que Champ d’Emond et Deux-Rivières ! Je dois continuer.
Avec le sentiment d’être une poltronne – mais consciente qu’elle agissait comme il fallait –, elle courut jusqu’à l’auberge et y entra.
Étendue sur le sol, en pleurs, Nynaeve gisait près d’une arche brisée.
Elle arrivait à son centième tissage.
Les joues striées de larmes, elle parvenait à peine à bouger. Dans son esprit flottaient de vagues souvenirs de batailles qu’elle avait fuies et d’enfants abandonnés à la mort. Jamais elle n’avait pu en faire assez !
Une de ses épaules saignait. La morsure d’un loup… Ses jambes… Eh bien, on eût dit qu’elle s’était longuement promenée dans un buisson d’épineux. Sur tout le corps, elle portait des plaies et des cloques. Et elle était nue.
Elle se leva sur ses genoux écorchés et constata que le moignon de sa natte, roussi, fumait encore.
Tremblante, elle se tourna sur le côté et vomit.
Si malade et si faible… Comment aurait-elle pu continuer ?
Non ! Je ne serai pas vaincue !
Lentement, elle se releva. Elle était dans une petite pièce, les planches disjointes des cloisons laissant filtrer un peu de lumière. Sur le sol, un carré de tissu blanc attendait. Elle le ramassa, le déplia et vit que c’était une robe d’Acceptée, avec des bandes de couleurs, celles des sept Ajah, sur l’ourlet.
Elle la laissa tomber.
— Je suis une Aes Sedai ! dit-elle en piétinant le vêtement.
Puis elle ouvrit la porte et sortit. Mieux valait être nue que drapée dans un mensonge.
Dehors, elle trouva une autre robe – jaune, cette fois. Voilà qui était beaucoup mieux. Sans cesser de trembler, elle prit le temps de l’enfiler, ses doigts si gourds qu’elle parvenait à peine à les bouger. Inévitablement, son sang tacha sa nouvelle tenue.
Une fois vêtue, elle regarda autour d’elle. Elle se tenait sur le versant d’une colline, dans la Flétrissure – c’était évident à cause des taches noires visibles sur toute la végétation. Pourquoi y avait-il une cabane au milieu de la Flétrissure, et qu’avait-elle fichu dedans ?