Vu de l’extérieur, le camion-pizza n’était pas jojo, mais tant la peinture bâclée que la crasse récoltée sur les routes dissimulaient une merveille technologique à faire pâlir de jalousie les mecs de la DEA. Comme Balazar l’avait dit plus d’une fois, baiser les salopards impliquait qu’on soit de taille, qu’on puisse rivaliser avec eux quant à la sophistication du matériel. D’un matériel qui n’était pas donné, mais là, Balazar et ses pareils disposaient d’un net avantage : celui de pouvoir voler ce qui, dans l’autre camp, faisait fondre les deniers du contribuable, vu les factures scandaleusement gonflées qu’on lui présentait. Il y avait même, dans les entreprises d’électronique de la côte Ouest, des types toujours prêts à vous vendre du top secret pour des clopinettes. Ces cazzaroni (Jack Andolini disait : « Ces aspirateurs à coke de la Silicon Valley ») bazardaient littéralement la marchandise.
Sous le tableau de bord, il y avait un dispositif antibrouillage, un brouilleur d’UHF efficace contre les radars de la police, un détecteur d’ondes radio gamme haute/haute fréquence, un brouilleur GH/HF, un répéteur-amplificateur capable d’amener quiconque cherchait à localiser le camion par une triangulation classique à la conclusion qu’il était simultanément dans le Connecticut, à Harlem et au fin fond de Long Island. On y trouvait aussi un radiotéléphone et un petit bouton rouge qu’Andolini enfonça dès qu’Eddie Dean fut descendu.
Dans le bureau de Balazar, l’interphone proféra un unique et court bourdonnement.
— C’est eux, dit-il. Va leur ouvrir, Claudio. Et toi, Cimi, va dire à tout le monde de la fermer. Pour Eddie Dean, il ne doit y avoir ici, à part moi, que toi et Claudio.
Ils quittèrent la pièce. Dans le couloir, Cimi prit à gauche, Claudio Andolini à droite.
Balazar s’attaqua tranquillement à l’érection d’un nouvel étage.
Tu me laisses faire, répéta Eddie alors que Claudio ouvrait la porte.
OK, répondit le Pistolero qui n’en resta pas moins sur le qui-vive, prêt à passer au premier plan sitôt qu’il le jugerait nécessaire.
Des clés s’entrechoquèrent. Roland eut une conscience aiguë des odeurs — celle de vieille sueur de Col Vincent sur sa droite, l’âpre, voire âcre parfum de l’after-shave de Jack Andolini sur sa gauche, et, alors qu’ils pénétraient dans la pénombre, les relents aigres de la bière.
Cette odeur de bière fut la seule chose qu’il reconnut. L’endroit n’avait rien d’un saloon au sol jonché de sciure ni d’un bar fait de planches posées sur des tréteaux. Il était aussi loin qu’on peut l’être du bastringue de Sheb à Tull. Les doux reflets du verre y foisonnaient ; il y avait plus de verre dans cette seule pièce qu’il n’en avait vu durant toutes les années qui le séparaient de son enfance, de l’époque où l’approvisionnement avait commencé à partir à vau-l’eau, en partie à cause des raids incessants des rebelles de Farson, des partisans de l’Homme de Bien, mais surtout, songeait-il, surtout et simplement, parce que le monde était alors entré en mutation. Une mutation dont Farson avait été un symptôme mais nullement l’origine.
Il les voyait partout, ces reflets — sur les murs, sur la façade vitrée du comptoir, sur le long miroir derrière, jusqu’aux miniatures curvilignes dans les gracieux calices des verres à pied suspendus à l’envers au-dessus du bar… une guirlande de verres, fragile et fastueuse comme un décor de fête.
Dans un angle, une sculpture de lumières qui naissaient et changeaient, naissaient et changeaient, naissaient et changeaient. De l’or au vert, du vert au jaune, du jaune au rouge, du rouge à l’or de nouveau. Barrant en Grandes Lettres ces métamorphoses, un mot qu’il réussit à déchiffrer mais qui resta pour lui dénué de sens : ROCKOLA.
Aucune importance. Il avait quelque chose à faire ici, et ne pouvait s’octroyer le luxe d’avoir le comportement d’un touriste, si étrange et merveilleux que ce décor pût être.
L’homme qui leur avait ouvert était à l’évidence le frère de celui qui avait conduit ce qu’Eddie nommait le camion (sans doute un mot dérivé de camino supposait Roland) — bien qu’il fût beaucoup plus grand et environ de cinq ans plus jeune. Il portait un pistolet dans un étui accroché à l’épaule.
— Où est Henry ? demanda Eddie. Je veux voir Henry. Henry ! cria-t-il. Ho ! Ho ! Henry !
Pas de réponse. Rien qu’un silence dans lequel les verres suspendus au-dessus du bar semblaient vibrer subtilement juste hors de portée d’une oreille humaine.
— Monsieur Balazar aimerait d’abord te parler.
— Vous l’avez bâillonné, hein ? Il est quelque part, pieds et poings liés avec un mouchoir dans la bouche ? poursuivit Eddie, agressif, puis avant que Claudio n’ait pu faire plus que s’apprêter à répondre, il éclata de rire. Non, suis-je bête… vous l’avez simplement défoncé. Pourquoi se faire chier avec des cordes et des bâillons quand on a sous la main une shooteuse et de quoi la remplir ? Bon, d’accord. Allons voir Balazar. Autant régler ça tout de suite.
Le Pistolero vit la tour de cartes sur le bureau de Balazar et pensa : Encore un signe.
Balazar n’eut pas à lever les yeux — l’édifice était assez haut pour que, par-dessus le sommet, son regard embrassât naturellement les visiteurs. Il s’y inscrivit simplement une expression chaleureuse et réjouie.
— Ah, Eddie ! Je suis content de te voir, fiston. On m’a dit que tu avais eu des problèmes à l’aéroport.
— Je ne suis pas votre fiston, répondit sèchement Eddie.
Balazar fit un petit geste, à la fois hypocrite, comique et navré.
Tu me fais mal, disait ce geste. Tu me fais mal, Eddie, quand tu dis des choses pareilles.
— On ne va pas tourner autour du pot, enchaîna Eddie. Si les Fédés m’ont relâché, vous savez très bien que c’est l’un ou l’autre : ou ils me contrôlent, ou ils n’ont pas trouvé le moyen de me coincer. Et vous savez aussi qu’il leur a été impossible de m’arracher quoi que ce soit en deux heures, que s’ils s’y étaient essayés, je serais encore 43e Rue à répondre à leurs questions avec, çà et là, une pause pour gerber.
— Alors, comme ça, ils ne te contrôlent pas ? demanda Balazar, tout en douceur.
— Non. Donc, c’est qu’ils ont été contraints de me relâcher. Ils me suivent, mais je ne les mène pas.
— Ce qui implique que tu as réussi à te débarrasser de la marchandise. Fascinant ! Faut absolument que tu me racontes comment on s’y prend pour faire disparaître un kilo de coke à bord d’un avion. Plutôt précieux comme renseignement. Le genre Mystère de la chambre jaune.
— Je ne m’en suis pas débarrassé, mais je ne l’ai plus sur moi.
— Alors, qui est-ce qui l’a ? voulut savoir Claudio qui rougit aussitôt sous le regard que lui lança son frère.
— Lui, dit Eddie avec un sourire en montrant Enrico Balazar derrière sa tour de cartes. C’est déjà livré.
Pour la première fois depuis qu’Eddie et son escorte étaient entrés dans le bureau, les traits de Balazar s’éclairaient d’une expression sincère : la surprise. Puis ce fut remplacé par un sourire poli.
— Je vois. En un lieu qui sera révélé plus tard, lorsque tu auras récupéré ton frère, ta marchandise et que vous serez loin.
— Non. Vous ne m’avez pas compris. Je parle d’ici. La marchandise vous a été livrée à domicile. Comme convenu. Parce que, même à notre époque, il y a encore des gens qui ont à cœur de respecter les termes d’un marché. Je sais que ça paraît loufoque, mais c’est comme ça.