Tous les regards convergeaient sur lui.
Dis, Roland, comment je me débrouille ?
Bien. Très bien, même. Seulement, ne lui laisse pas le temps de récupérer, Eddie. Je crois que ce Balazar est dangereux.
Tu le crois ? Eh bien, moi j’ai de l’avance sur toi : je le sais. Je sais qu’il est terriblement dangereux.
Son attention retourna sur Balazar et il lui décocha un petit clin d’œil.
— Ce qui fait que c’est vous qui devez vous sentir concerné par cette histoire de Fédés, pas moi. S’ils se pointent avec un mandat de perquisition, vous allez vous retrouver enculé jusqu’à l’os sans même avoir eu le temps de baisser votre froc, signor Balazar.
Balazar avait pris deux cartes. Un tremblement soudain dans ses mains les lui fit reposer. Infime détail, que Roland vit, et qu’Eddie vit aussi. L’incertitude — voire la peur, un instant — passa sur son visage.
— Surveille ta langue quand tu t’adresses à moi. Tâche de rester correct et de te rappeler que je n’ai pas plus de patience que d’indulgence à l’égard des absurdités.
Jack Andolini eut l’air paniqué.
— Il est de mèche avec eux, m’sieur Balazar ! Cette petite ordure leur a livré la coke et ils nous l’ont collée pendant qu’ils faisaient semblant de le cuisiner !
— Personne n’a pu entrer ici, Jack. Tu sais très bien que c’est impossible. Les alarmes se déclenchent dès qu’un pigeon pète sur le toit.
— Mais…
— Et en admettant même qu’ils nous aient monté un coup, on a assez de gens qui les infiltrent pour en faire tomber une quinzaine d’un coup. On sait qui, quand et comment.
Il se retourna sur Eddie.
— Bon, dit-il. Tu as quinze secondes pour arrêter tes conneries. Ensuite, j’envoie chercher Cimi Dretto pour qu’il te fasse mal. Puis, quand il t’aura fait mal pendant un petit bout de temps, il s’en ira et tu l’entendras faire mal à ton frère dans une pièce voisine.
Eddie se raidit.
Détends-toi, murmura le Pistolero qui pensa : Tu veux lui faire mal, il suffit de prononcer le nom de son frère. C’est comme si tu lui fouillais une plaie ouverte avec un bâton.
— Je vais emprunter vos toilettes, dit Eddie, montrant à l’autre bout de la pièce une porte si discrète qu’on l’aurait prise pour un panneau du revêtement mural. Je vais y aller tout seul et j’en ressortirai avec la moitié de votre cocaïne. Vous vous assurerez que c’en est, puis vous m’amènerez Henry. Quand je l’aurai vu, que j’aurai constaté qu’il va bien, vous lui donnerez notre marchandise et il rentrera chez nous avec un de vos messieurs. Ensuite, on tuera le temps, moi et… (il faillit dire Roland)… moi et les autres types que vous avez ici, en vous regardant bâtir vos châteaux de cartes. Dès qu’Henry sera à la maison, et en sécurité — c’est-à-dire sans pistolet braqué sur la tempe —, il va téléphoner, dira un certain mot. On en a convenu avant mon départ. Juste au cas où.
Le Pistolero vérifia dans l’esprit du prisonnier s’il s’agissait ou non d’un bluff. Apparemment, c’était vrai, du moins pour Eddie qui pensait que son frère aurait préféré mourir que de donner le feu vert si quelque chose clochait. Roland en était moins sûr.
— Tu t’imagines sans doute que je crois encore au Père Noël ? demanda Balazar à Eddie.
— Je sais qu’il n’en est rien.
— Claudio, fouille-le. Toi, Jack, tu vas dans mes toilettes et tu les passes au peigne fin.
— Y a-t-il ici un endroit que je ne connaîtrais pas ? demanda Andolini.
Balazar prit son temps pour répondre, ses yeux sombres examinant attentivement son lieutenant.
— Oui, il y a une cache au fond de l’armoire à pharmacie. J’y garde deux ou trois bricoles. C’est trop petit pour une livre de coke mais autant vérifier.
Jack gagna la porte et, alors qu’il l’ouvrait, le Pistolero entrevit dans les latrines la même lumière glacée que celle du véhicule aérien. Puis la porte se referma.
Balazar ramena les yeux sur Eddie.
— Pourquoi vas-tu inventer des histoires pareilles ? lui de-manda-t-il, presque avec tristesse. Je te croyais malin.
— Regardez-moi, rétorqua tranquillement Eddie. Regardez-moi en face et dites-moi que ce sont des inventions.
Balazar fit comme demandé. Scruta longuement Eddie. Puis il se détourna, les mains si enfoncées dans les poches que son postérieur de péquenot se dessinait sous le tissu tendu. Il présentait un dos de père affligé — navré que son fils s’obstinât dans l’erreur — mais, avant de ne plus voir que son dos, Roland avait surpris sur le visage de Balazar une expression totalement étrangère au chagrin. Ce que Balazar venait de lire dans les yeux d’Eddie ne l’avait en fait nullement chagriné mais perturbé au plus haut point.
— À poil, dit Claudio qui avait sorti son arme et la braquait sur Eddie.
Eddie commença de se déshabiller.
Ça ne me plaît pas, songeait Balazar en attendant que Jack Andolini ressorte des toilettes. Il avait peur, transpirait à présent non seulement sous les bras et autour des parties — endroits qu’il avait moites en permanence, même quand il gelait à pierre fendre —, mais de partout. Eddie était parti avec la touche d’un junkie — d’un junkie malin mais d’un junkie quand même, d’un type qu’on menait où on voulait, solidement ferré à l’hameçon de la poudre — et revenu avec celle… celle d’un quoi ? Comme s’il avait grandi en un sens, comme s’il avait changé.
Comme si quelqu’un lui avait injecté une bonne dose de cran frais.
Ouais. Il y avait ça. Et il y avait la dope. Cette putain de dope.
Jack était en train de retourner les toilettes et Claudio fouillait Eddie, déployant la férocité d’un maton sadique. Eddie avait montré une impassibilité dont Balazar ne l’aurait jamais cru capable, ni lui ni aucun autre drogué, quand Claudio, après s’être enduit la main droite des quatre glaviots qu’il s’était crachés dans la gauche, la lui avait enfoncée dans le cul jusqu’au poignet et au-delà.
Pas de dope dans les toilettes, ni sur Eddie, ni dans Eddie. Non plus que dans ses vêtements, dans sa veste, dans son sac. Tout ça ne pouvait être qu’un bluff.
Regardez-moi en face et dites-moi que ce sont des inventions.
Il l’avait regardé en face. Avait vu quelque chose de renversant. Qu’Eddie était parfaitement sûr de lui, qu’il s’apprêtait à entrer dans ces toilettes pour en ressortir avec la moitié de la coke.
Et lui-même y avait presque cru.
Claudio Andolini récupéra sa main. Ses doigts firent floc en s’extirpant du trou du cul d’Eddie. Sa bouche se tordit, prit l’aspect d’une ligne emmêlée.
— Grouille-toi, Jack. J’ai de sa merde de junkie plein la pogne.
— Si j’avais su que t’allais enquêter de ce côté, Claudio, je me serais soigneusement récuré le derche avec un barreau de chaise la dernière fois que j’ai coulé un bronze. Ta main serait ressortie parfaitement clean et j’aurais pas eu l’impression de me faire violer par un taureau.
— Jack !
— Tu n’as qu’à aller te laver dans la cuisine, dit Balazar. Eddie et moi, on ne va pas se sauter à la gorge dès que tu auras le dos tourné. Pas vrai, Eddie ?